Du Talon de fer (de Jack London) aux petits arrangements de l'entre-soi capitaliste

Un édito du «Financial Times» sur un «redémarrage» (reset) du capitalisme, une affaire de pantouflage à l'Agence européenne des banques, la crise des opioïdes aux États-Unis et, tout soudain, j'ai pensé au «Talon de fer» de cet écrivain engagé que fut Jack London. Mais pourquoi donc ? [MAJ 19/9/19]

«Il était entendu que le Socialisme viendrait après le capitalisme [...].
Des décombres du capitalisme égoïste, sortirait cette fleur de l’histoire,
la Fraternité des Hommes. Au lieu de quoi, aussi consternant pour nous
qui regardons en arrière que pour ceux qui vivaient à cette époque,
le capitalisme, pourri jusqu’à l’os, accoucha de ce monstrueux rejeton,
l’Oligarchie.»
Jack London, Le Talon de fer

Le Talon de Fer (Jack London), couverture de l'édition Libertalia Le Talon de Fer (Jack London), couverture de l'édition Libertalia
Jack London n'est pas qu'un auteur de récits d'aventures (notamment dans le Grand Nord). C'est aussi un écrivain politique. 10/18 avait publié Le Bureau des assassinats — qui fit l'objet d'une adaptation comique, kitsch et hollywoodienne, dénuée de la tension sociale et politique du roman d'origine. Il a aussi écrit Le Talon de fer, première dystopie remontant à 1908, et dont Anatole France (relisez Anatole France, dreyfusard engagé et ami de Jaurès) comme Léon Trotski préfacèrent certaines éditions.

Les éditions Libertalia vous le proposent aujourd'hui (vous pouvez aussi le trouver sur Wikisource). Le Talon de fer reste un classique dans son genre, même si son aspect anticipation (plus que science-fiction), ne sort pas des canons, si je puis dire, des méthodes de répressions de l'époque (pensez au martyrs de Chicago, à l'origine du 1er mai, en 1886) et surtout si l'on ne sort pas de ce qu'étaient les industries dominantes («les rois de la mine et du rail», dit le dernier couplet de la version ultime d'un célèbre texte de Pottier, à quoi il faut évidemement ajouter la Banque).

Pourquoi ai-je pensé au Talon de fer? Après tout, nolens volens, la classe ouvrière apparaît comme moins structurée et moins structurante dans nos sociétés tertiarisées. Je l'ai dit: les méthodes de contestation sociale, le rêve d'un socialisme conçu comme une appropriation sociale telle que l'imaginaient les tenants de la Ire Internationale, de la seconde à ses débuts et, sans doute, de la IIIe à sa période initiale.

Et pourtant, cette référence m'est venue en tête à la lecture, la même après-midi de trois tweets. Oh! Il n'était pas question de révolte générale, ni de son écrasement par le fer et par le sang. Mais pourtant, j'ai fait cette inférence entre un imaginaire datant et daté de cent onze ans et une réalité contemporaire, si anecdotique, voire anodine d'apparence. Peut-être parce que j'ai pensé, tout soudain, que les méthodes de maintien de la domination pouvaient être plus subtiles, dès lors que les petits arrangements négociés dans l'entre-soi pouvaient rester discrets, sinon confidentiels. Malheureusement pour les intéressés, et heureusement pour nous, ce n'est pas toujours le cas.

Deux gazouillis dysharmoniques

C'est d'abord, un envoi du politiste Frédéric Sawicki qui relaie un article de L'Obs (Clément Lacombe, «Le régulateur bancaire va diriger… le lobby des grandes banques : scandale en Europe»LeNouvelObs.com, 18/9/19).

Tweet public de Frédéric Sawicki (18/9/19, 15 h 18). Copie d'écran Tweet public de Frédéric Sawicki (18/9/19, 15 h 18). Copie d'écran

Voilà qui illustre les pratiques de ce que les Anglo-Saxons nomment revolving doors, et que nous nommons pantouflage et rétropantouflage. En la matière, on constate que, dans les organismes mis en place pour réguler l'activité bancaire, ceux qui contrôlent et ceux qui sont contrôlés se croisent en de malsains... échanges. Au passage, l'article de L'Obs nous apprend que, curieusement!, c'est l'Agence bancaire européenne qui s'était révélée la moins sévère sur les «crash tests» imposés aux banques, les autres régulateurs étant le Comité de Bâle et la Banque centrale européenne (BCE). – À rapprocher des analyses de Laurent Mauduit dans La Caste.

Et voilà que, dans la minute (littéralement) qui suit, je lis un envoi du journaliste économique Christian Chavagneux sur un éditorial du Financial Times.

Tweet public de Christian Chavagneux (18/9/19, 15h19). Copie d'écran. Tweet public de Christian Chavagneux (18/9/19, 15h19). Copie d'écran.

Capitalism: time for a reset, «capitalisme: le moment d'un redémarrage» (on n'ose dire d'une mise à zéro, qui supposerait de remettre en cause les droits de propriété. Les entreprises «doivent changer» et se préoccuper «des gens et de la société». J'ai répondu: «On sait ce que valent les promesses d'autorégulation». Nous avons en mémoire (ou nous devrions) nombres d'engagements de principes, de chartes éthiques, de comités Théodule (comme celui du Medef sur les surrémunérations de grands patrons). Contrairement au talon de fer, le Financial Time, organe marxiste avancé comme chacun sait, invite à lâcher du lest, à rogner au moins un minimum sur l'âpreté au gain, voire à simplement mettre des formes (greenwashing et toutes ces sortes de choses)... pour préserver l'essentiel: la domination des tenants du capital (je ne vous parle pas ici des petits rigolos, aux yeux de leurs confrères, que sont les dirigeants de PME voire de groupes non transnationaux).

Les doigts dans le pot d'OxyContin

Et c'est là que, cliquant vers un article du Monde.fr, j'ai trouvé sur son site une chronique (Philippe Escande, «En ciblant Purdue Pharma, l’appareil judiciaire américain s’attaque au capitalisme débridé», 16/9/19) et un article (LeMonde avec l'AFP, «Purdue Pharma: visé par plus de 2 000 plaintes liées à la crise des opiacés, le groupe américain va se déclarer en faillite», 16/9/19).

Purdue Pharma est une entreprise particulièrement impliquée dans le scandale des surconsommations d'opiacés aux États-Unis, devenu un véritable scandale de santé publique et qui a donné, et donne encore lieu à des poursuites dans nombre d'États des USA. La société appartient à la famille Sackler, une référence du Gotha new-yorkais, avec ce vernis de respectabilité qu'offrent des dons aux musées les plus prestigieux, mais grande pourvoyeuse d'OxyContin (connu aussi sous le nom d'oxycodine, comme ne l'ignorent pas les fans de Dr House). Devant l'ampleur des poursuites, la famille a demandé le bénéfice pour la société de la protection de la loi sur les faillites, assorti d'une cession à un fonds (trust) chargé d'indemniser les victimes. Elle a promis d'abonder les dix milliards de dollars espérés par trois milliards.

Officiellement, il s'agit d'éviter les longs délais et les coûts de procédure. Toutefois, un certain nombre d'esprits chagrins (dont, malheureusement pour elle, un certain nombre de procureurs) considèrent que c'est une manœuvre dilatoire pour préserver la fortune accumulée par la famille (treize milliards de dollars, selon Forbes). Or la procédure doit être avalisée par un tribunal.

Pour sa part, la procureure générale de l'État de New York, Letitia James, a accusé la famille d'avoir transféré un milliard de dollars en Suisse pour minorer ses avoir. Comme l'écrit Philippe Escande dans Le Monde: «Vingt-neuf Etats et territoires ont accepté la transaction [le transfert à un trust], mais 26 autres s’y opposent formellement, dont celui de New York. Ils ne sont pas du tout d’accord avec cette nouvelle version de la privatisation des gains et de la nationalisation des pertes.»

Lingots d'or. © Photo: Istara/Pixabay.com, droit d'usage libre (licence Pixabay) Lingots d'or. © Photo: Istara/Pixabay.com, droit d'usage libre (licence Pixabay)

Avec le dossier Purdue Pharma, on rejoint finalement les limites de l'autorégulation, de la «remise à zéro» spontanée sur d'autre base que préconisait l'éditorial précité du Financial Time, toujours ardent partisan de la «libre entreprise»:

« [...] Toutefois, au cours des dix années qui ont suivi la crise financière mondiale [de 2008], le modèle a été mis à rude épreuve, en particulier l’accent mis sur la maximisation des bénéfices et la valeur pour les actionnaires. Ces principes de bonnes affaires sont nécessaires mais pas suffisants (sic).
La santé à long terme du capitalisme de libre entreprise dépendra de la recherche d'un profit avec un but. Les entreprises comprendront que cette combinaison sert leurs intérêts, leurs clients et leurs employés. Sans changement, la prescription risque d'être beaucoup plus douloureuse.
Le capitalisme de libre entreprise a montré une capacité remarquable à se réinventer. Parfois
[...] il est nécessaire de réformer pour préserver. Aujourd'hui, le monde a atteint ce moment. Il est temps de réinitialiser («time for a reset»)

De manière caricaturale, la famille Sackler montre les limites de l'exercice. L'idée reste de présenter un aspect «acceptable» pour éviter les remises en causes fondamentales, et notamment, les principes du good business qu'évoquait le Financial Times (bénéfice maximum pour servir les actionnaires). Au moment où certaines ou certains veulent croire que les luttes dites «intersectionnelles» passent avant la lutte des classes (pour parler à l'ancienne), c'est le rappel que le capitalisme débridé qui menace dans son existence même l'humanité et le vivant ne se réformera pas par un motu proprio, quoiqu'il affirme.

Cela ne signifie pas que le combat émancipateur n'ait pas plusieurs facettes, plusieurs dimensions, également dignes d'intérêt, mais cela rappelle que le champ économique n'a pas disparu en tant qu'enjeu majeur. Cela ne suffit pas davantage à démontrer l'inanité de toute solution hors de la grande révolution mondiale: trop de lendemains qui déchantent ont suivi des rêves de grand soir, et l'on sait aussi que les compromis sociaux positifs peuvent découler de rapports de forces favorables.

Surtout, on ne doit pas oublier, comme dans l'Allemagne de 1933, que les grands détenteurs de capitaux, dussent-ils s'en mordre les doigts par la suite, sont toujours égoïstement prêts à activer la solution «Talon de fer». Oh! pas dans les conditions auxquelles pouvait penser, à son époque, Jack London. Mais, y compris par le contrôle social numérique — comme on le voit déjà en Chine avec le «crédit social» — ou par la surveillance de masse comme alternative ou complément à la violence physique. Nombreux sont les outils sont à disposition, mais sans doute pas pour les sept siècles qu'avait prévu l'auteur de Croc-Blanc: les capacités destructives du capitalisme débridé sont infiniment plus inquiétantes pour qu'on se préoccupe de mettre un terme à un dangereux laissez-faire*.

Luc Bentz

* Et, pour celles ou ceux qui en douteraient, non, le cadre hexagonal ne sera pas opérant.

 © Photo «Peter H»/Pixabay.com, usage libre © Photo «Peter H»/Pixabay.com, usage libre

 

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