Pas de «recours» Hollande: quels enjeux pour la gauche «de gouvernement»?

Le «retour» de François Hollande comme «recours» semble n'être plus de mise. Mais comment concevoir aujourd'hui l'émergence d'une alternative politique venant des «gauches»? La gauche «de gouvernement» doit retrouver le sens des utopies mobilisatrices... et le temps des délibérations, non pas contraintes, mais éclairées. [MAJ 20/6/19, 13 h 39]

François Hollande en 2017 © João Pedro Correia/Wikimedia Commons (via Flick); Creative Commons Attribution 2.0 François Hollande en 2017 © João Pedro Correia/Wikimedia Commons (via Flick); Creative Commons Attribution 2.0
Sous le titre, «François Hollande lâché par les siens», Sylvia Zappi (LeMonde.fr, 19/6/19) écrit:

On pensait le camp des «hollandais» soudé, et l’ancien chef de l’État et Bernard Cazeneuve toujours soutenus. Mais après les européennes, la «stratégie du recours» semble faire douter même les fidèles Stéphane Le Foll et François Rebsamen.

Passons sur l'analyse et le rêve, ici et là, d'un «recours possible» si la liste à laquelle participait le Parti socialiste avait fait moins de 5 % et, du coup, avait privé le PS et ses alliés de toute représentation européenne. Il y a toujours des «amis» pour penser au retour victorieux du leader à partir d'un champ de ruines. Il n'est pas impossible, sur l'autre bord, que Nicolas Sarkozy ne pense pas à la présidentielle (2022, 2027?) au moins en se rasant.

Le quinquennat unique de François Hollande et la contrainte qui a été la sienne de renoncer à se représenter ont pu lui paraître injuste, mais les écarts entre la campagne («Mon ennemi, c'est la finance») et les pratiques gouvernementales, l'écart a été trop marqué, que la gauche de gouvernement, qui détenait tous les pouvoirs en 2012 (Présidence, Assemblée et Sénat, régions), a payé d'un effondrement quasi total. De surcroît, nous ne sommes plus dans un jeu de balancier gauche/droite où l'espoir de gouverner passait par la reconquête de son camp.

Manuel Valls avait théorisé sur «les gauches irréconciliables». Il a de fait installé l'idée que, somme toute, les vieux clivages étaient dépassés, et, en soutenant Emmanuel Macron (malgré l'engagement des candidats à la primaire «socialistes et alliés», pour faire court), en a tiré les conséquences sans en profiter — contrairement aux opportunistes petits marquis de la macronie qui ont su prendre le train en marche.
Et, à défaut de train, il a fini par prendre l'avion pour Barcelone.

Dans l'intervalle, la disruption de 2017 a bien eu lieu; elle n'était pas accidentelle. Glissons sur les législatives de 2017: elles ont confirmé le choix de cohérence du corps électoral, comme ç'avait été le cas après une élection présidentielle (Mitterrand 1981 et 1988, Chirac 2002, Sarkozy 2007, Hollande 2012, Macron 2017) ou la réaffirmation de sa légitimité (de Gaulle 1962, après une dissolution post-censure sur un référendum gagné). Mais l'élection européenne de 2019 a montré que la recomposition était toujours à l'œuvre... Outre la dispersion des ego et les allégeances flottantes dans des configurations instables, il reste à élaborer un nouveau logiciel pour la «gauche» lato sensu, y compris avec ceux qui en sont issus, mais contestent aujourd'hui la pertinence de ce concept.

 © Freephoto/Pixabay, domaine public (Creative Commons 0) © Freephoto/Pixabay, domaine public (Creative Commons 0)

D'une certaine manière, les transferts de voix à l'élection européenne montrent que l'opération LREM a fonctionné, au prix d'un glissement qui correspond parfaitement à la ligne «ni de gauche, ni du gauche», dite encore «et de droite, et de droite». Ça n'a pas empêché les ralliements avant les sénatoriales ni les opérations municipales en cours. Il reste que, si l'on considère l'état des lieux post européennes, deux partis (je vous expliquerai, un jour, en quoi LREM est un parti) disposent d'un socle à plus de 20% des exprimés: le Rassemblement national (23,34 %) et La République en marche (liste Renaissance, avec le Modem: 22, 42%). LREM a siphonné sensiblement l'électorat de Les Républicains, réduits à 8,48 %), sans doute le grand vaincu avant La France insoumise (6,31 %), puisque LR, après les élections législatives de 2017, représente encore le premier groupe d'opposition à l'Assemblée nationale. Mais, n'en déplaise à Yannick Jadot, les 13,48 %  de la liste Europe-Écologie ne sont  qu'une dominance fragile, alors même que la question de la transition écologique est devenue prégnante.

Ce n'est pas seulement une question d'aggiornamento programmatique. Les vieux pots de l'union de la gauche (conçue dans une logique à la fois hexagonale et productiviste qui cadrait avait la logique «nationalisations industrielles et bancaires, planification démocratique») ne conviennent plus. Du reste, il ne s'agit plus de faire cette cuisine d'assemblage qui parut longtemps osée, mais dont François Mitterrand avait eu très tôt conscience en ramenant dans l'union un PC électoralement puissant, mais marginalisé comme le soulignait une formule célèbre, souvant prêtée à Guy Mollet, mais qu'Édouard Depreux, sous la IVe République, avait, semble-t-il, empruntée au démocrate-chrétien Coste-Floret: «Le Parti communiste n'est pas à gauche, mais à l'Est.»

L'alternative politique actuelle, nolens volens, est entre le macronisme et le lepénisme. LR n'a sans doute pas dit son dernier mot, mais «les gauches» (au sens où nous l'entendons), tant qu'elles seront victimes de leurs divisions et de leurs exclusives, sont condamnées à l'impuissance. On voit bien qui peut en incarner le pôle contestataire, en reflux au demeurant. Il reste donc à reconstruire un espace (et un logiciel nouveau) pour une gauche qui entende bel et bien aller au-delà de la dénonciation de ce qui ne va pas pour — exercice bien plus difficile et délicat — mettre les mains dans le cambouis, c'est-à-dire gouverner. Dans cette tâche, il n'y a pas d'exclusive à manifester et, par exemple, Benoît Hamon et Génération·s, qui ont innové sur le plan des idées tout en réaffirmant leur engagement européen, ont toute leur place: le score électoral n'est pas tout. Toute la difficulté est là: le réalisme a conduit progressivement à des abandons et à des renoncements, notamment après le départ de Pierre Mauroy de Matignon (voir, sur le tournant de 1983, cet article de Mathieu Fulla).

Jaurès et le réformisme révolutionnaire (Jean-Paul Scot, Seuil éd;) © Couverture d'ouvrage Jaurès et le réformisme révolutionnaire (Jean-Paul Scot, Seuil éd;) © Couverture d'ouvrage
Ce dont nous avons besoin, c'est, pour reprendre une célèbre formule de Jaurès, d'«évolutions révolutionnaires», quand bien même la lecture de Jaurès a été multiforme (voir la note de lecture de Gilles Candar dans Cahiers d'histoire sur le livre de Jean-Paul Scot). On ne peut ignorer, au-delà même de la transition écologique qu'il faudra affronter et de ses enjeux sociaux, que nous vivons dans un monde plus incertain, plus dangereux, où l'accroissement même des risques de toute nature facilite le déploiement d'un idéal de l'homme fort, sur laquelle a joué le «jupitérien» Macron en son temps. Sans doute aussi faut-il retrouver de ces belles utopies asymptotiques qui peuvent susciter l'adhésion, sachant là encore que les exigences de cohérence se sont considérablement accrues de la même manière que les «simples» accords d'appareil ne sont plus de mise, même et surtout avec l'affichage d'un «programme commun».

Aux tentations de repli, y compris identitaire, qui résultent du délitement social, le moment est venu pour la gauche de progrès («progressiste» est devenu un adjectif si dévoyé et si ambivalent) de renoncer au Ripolin en œuvrant à une réflexion transformatrice. Il reste que, du passé, sans faire totalement table rase, elle peut retrouver ce beau slogan, emprunté à Rimbaud et Jean Guéhenno, qui servit de titre au programme socialiste de 1971: «Changer la vie». Mais ne cherchez pas ici de solution miracle. Outre que ce n'est pas le genre de la maison, il n'y aura de réflexion que collective et étayée. En quoi d'ailleurs les universitaires et chercheurs pourraient s'avérer indispensables pour aider à des délibérations qui doivent rester collective et prendre le temps nécessaire, y compris pour éviter la facilité des simples formules trop simplistes pour un monde complexe. Après tout, dès lors que des choix uniques ne sont pas imposés comme une vérité révélée (même par les «sachants», même par des expertises «citoyennes»), les gauches qui se réclament des Lumières ne peuvent rejeter l'hypothèse débats éclairés.

 © OpenClipart-Vectors/Pixabay © OpenClipart-Vectors/Pixabay
Le chantier ne sera pas simple, qu'il sera long et, sans nul doute, périlleux. Car, de même qu'on a vu Manuel Valls théoriser sur les gauches «irréconciliables» (ce qui a légitimité pour une part l'aventure LREM), on voit surgir des appels visant à regrouper un arc allant du NPA d'Olivier Besancenot à Génération·s (et encore!) en passant évidemment par La France insoumise. Cette vieille resucée d'une fédération de la gauche de la gauche en écartant «la vieille gauche» est pourtant inopérante, comme l'avait été le refus de la FGDS par le PSU ou du congrès d'unité socialiste d'Épinay par une minorité de conventionnels (militants de la CIR de François Mitterrand). Car, pour pouvoir envisager de faire sortir la France du présidentialisme, encore faudra-t-il avoir conquis le pouvoir. L'insurrection révolutionnaire n'étant pas à l'ordre du jour (je suis désolé de décevoir certains...), c'est bien une perspective électorale majoritaire qu'il faudra dégager. En somme, il s'agit de savoir passer d'un dégagisme à l'autre...

Des étapes seront sans doute nécessaires. Sans rêver d'un nouveau congrès d'Épinay (le contexte, le paysage et les enjeux n'ont plus rien à voir), des regroupements s'opèreront (et sans doute quelques séparations ici ou là). En d'autres termes, il faut prendre le temps et se presser tout à la fois pour construire et proposer des réponses opératoires. Il ne s'agit pas simplement d'assembler un puzzle plus ou moins habilement avec des pièces préexistantes, mais de le redessiner et d'en construire, pour une part importante, de nouvelles pièces. Sans doute convient-il que la gauche de gouvernement s'emploie à travailler à cette nouvelle architecture, mais, comme elle, «les gauches» qui aspirent effectivement à gouverner, et pas seulement à protester (dans l'attente du grand soir et de lendemains qui chantent).

Le choix de l'émiettement, c'est celui du confort intellectuel (chacun avec ses réponses qui sont, bien entendu, les seules bonnes), mais aussi celui de la défaite. Or, dans l'hypothèse d'un échec (2012) ou d'un renoncement forcé du président sortant (2017), le Rassemblement national est toujours en embuscade, installé dans la position du challenger de référence. Et il reste dangereux. Très dangereux. Prenons le temps, mais n'en perdons pas !

#Timeo LePenos et dona ferentes

Échaffaudage. © Ahmad Ardity/Pixabay, domaine public (Creative Commons 0) Échaffaudage. © Ahmad Ardity/Pixabay, domaine public (Creative Commons 0)

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