Greta Thunberg à l'Assemblée nationale: quelle mouche les pique ?

Invitée à s'exprimer à l'Assemblée nationale par un intergroupe parlementaire, Greta Thunberg fait l'objet de commentaires agressifs de la part de certains tenants (mais pas tous) allant de l'extrême droite à LaREM en passant par LR. Après les clashs, des contre-clashs. Faut-il s'arrêter à cela?

Greta Thunberg, écologiste militante de 16 ans, était invitée à s'exprimer ce 23 juillet 2019, non pas devant, mais à l'Assemblée nationale française par les 162 députés d’«Accélérons la transition écologique et solidaire», collectif transpartisan à l'origine duquel on trouve l'ex-LaREM, proche de Nicolas Hulot, Matthieu Orphelin (voir Julie, Carriat, «Greta Thunberg à l’Assemblée: “Vous devez écouter la science”», LeMonde.fr). On rappellera aux quelques rares personnes qui l'ignoreraient encore que Greta Thunberg est apparue sur la scène médiatico-politique mondiale en raison de l'écho pris par la «grève scolaire pour le climat» dont elle est devenue l'égérie, en Suède d'abord, en Europe et dans le monde ensuite (enfin, pas chez Trump ou Bolsonaro, s'pas?).

J'ai vu fleurir des tweets qui l'étaient moins (fleuris) à son propos: «instrumentalisée, manipulée, tenante d'une «dictature verte», gamine qui ferait mieux d'aller à l'école, j'en passe et des meilleures» (si j'ose dire). On mentionnera deux formules qui valent le détour de la part de parlementaires LR: «gourou apocalyptique» (Guillaume Larrivé); «prix Nobel de la peur» (Julien Aubert). Selon la chercheuse Cécile Guérin interviewée par Aude Massiot pour Libération, «les mêmes arguments sont repris quasiment mot pour mot dans toute l’Europe par les partis de droite populiste». Au passage, elle relève qu'en France les attaques sont parties de la fachosphère ou de l'extrême droite avant d'atteindre, par porosité, des courants politiques plus classiques ou supposés tels.

«La visite de Greta Thunberg qui ne plaît pas aux élus» par Bidu © Bidu dessinateur (publié en accès public sur les réseaux sociaux). «La visite de Greta Thunberg qui ne plaît pas aux élus» par Bidu © Bidu dessinateur (publié en accès public sur les réseaux sociaux).
En réaction, selon cette bonne vieille règle des réseaux sociaux qui veut que le clash appelle le clash, j'ai vu se développer aussi des hyperboles en sens contraire. Comme la Junie de Racine, Greta Thunberg ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. L'éditorial du Monde de ce jour («Greta Thunberg, forces et faiblesses d’un symbole») donne, de mon point de vue, la bonne approche: «Elle n’est pas une théoricienne, ni une scientifique, ni une héroïne, ni même à la tête d’un mouvement politique. Mais elle incarne la mobilisation spontanée d’une génération.»

Un dessin public de Bidu aura connu ces jours-ci un certain succès. Il témoigne de la manière dont l'inaction politique a pu nourrir les réactions de la jeunesse. Comme le rappelle Stéphane Mandard dans Le Monde du 23/7 («Greta Thunberg aux députés: “Au lieu de nous dire merci, faites quelque chose!”»), le message de Greta Thunberg est pourtant clair: «Tout ce que nous vous demandons : unissez-vous derrière les scientifiques».

On n'épiloguera pas ici que cette déclaration (ce qui peut expliquer quelques réactions à LaREM) est intervenue, par le hasard du calendrier, le jour où, à une majorité plus réduite que prévu, l'Assemblée nationale a ratifié le traité instituant le CETA (266 voix pour, 213 contre, 74 abstentions), alors même que «le Canada tente de saper les normes européennes sur les pesticides et les OGM» (Maxime Vaudano et Stéphane Horel, LeMonde.fr, 23/7/19).

Mais la meilleure réponse est celle de la climatologue et membre du GIEC Valérie Masson-Delmotte. Dans une tribune publiée par le Journal du dimanche (21/7/19), elle écrit:«Jusqu'ici, je n'avais pas été invitée à l'Assemblée pour évoquer le rapport du Giec sur 1,5°C de réchauffement planétaire, rendu en octobre 2018. Ce sera le cas mardi, et j'en suis très reconnaissante au mouvement des jeunes pour le climat : grâce à eux, le message des scientifiques retient davantage l'attention. Or le moindre demi-degré compte. Chaque année où l'on n'agit pas implique un changement climatique plus important à l'avenir.»

Greta Thunberg n'est qu'une icône, mais on voit ici combien les icônes sont utiles, sinon nécessaires dans un monde où les combats d'idées s'incarnent dans des figures marquantes. Et ce n'est pas parce qu'une icône a des limites que la cause dont elle est le symbole est moins importante ni moins urgente. Puisse le déplacement de Greta Thunberg en France y être utile: c'est tout ce qu'on peut et doit souhaiter. Si elle agit par éthique de conviction, il est plus qu'urgent que les politiques, en France comme ailleurs, fassent le choix de l'éthique de responsabilité. Et celle-ci devrait conduire, comme le demande paradoxalement Greta Thunberg, à tirer les conséquences des alarmes scientifiques. Cela vaudrait mieux que toutes les formules-choc, dans un sens ou dans l'autre.

 © OpenClipArts/Pixabay.com, domaine public (CC-0) © OpenClipArts/Pixabay.com, domaine public (CC-0)

 

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