Une cérémonie «religieuse et républicaine»?

J'entends parler des obsèques de Jacques Chirac sur les ondes comme d'une cérémonie «religieuse et républicaine». Ah bon ?

Jacques Chirac en 2007 © Éric Pouhier/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA 2.5 Generic Jacques Chirac en 2007 © Éric Pouhier/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA 2.5 Generic

[MAJ 27/9/19 23h] Les obsèques du président Chirac auront lieu à Saint-Sulpice et la cérémonie sera célébrée par l'archevêque de Paris. Or j'entends sur les ondes nationales un commentateur évoquer une «cérémonie religieuse et républicaine», en précisant d'ailleurs qu'elle ne pourra avoir lieu à  Notre-Dame pour les raisons qu'on sait. (Précision: mon propos ne porte que sur cette agrégation fâcheuse. Voir la postface en fin de billet.)

Jacques Chirac était catholique. Son droit à la liberté de conscience ne lui a pas été retiré par cela même qu'il avait assumé les plus hautes fonctions publiques. Qu'il eût souhaité des obsèques religieuses, et sa famille avec lui, est légitime. Que des personnalités y assistent par respect du à sa mémoire, par fidélité à l'homme, par courtoisie (peu importe l'adjectif qui pourrait accompagner ce nom), rien de plus normal. À un échelon beaucoup plus modeste, j'ai assisté à des cérémonies de différents cultes à titre familial (c'est logique) ou personnel, y compris quand ç'avait été le choix de la famille plus que du défunt: mais enfin, c'est un choix légitime et qui n'a pas à être discuté.

À Saint-Sulpice, il y aura donc une cérémonie religieuse, parfaitement légitime, et qui sera l'occasion pour beaucoup (directement ou par le truchement des ondes et des étranges lucarnes), d'avoir une pensée ultime pour Jacques Chirac. Il s'y trouvera quelques proches très sincères (on pense bien sûr à Jean-Louis Debré) et quelques faux-c..., mais c'est la loi du genre. En de tels moments, les familles (lato sensu) aiment se retrouver sous l'égide de la personne disparue. C'est normal. C'est logique.

Mais cette cérémonie ne sera pas «républicaine», puisqu'elle ne s'inscrit pas (ce qui est naturel s'agissant de la liberté de conscience) dans le respect de la loi du 9 décembre 1905 dont l'article 2 dispose que «La République ne reconnaît [...] aucun culte.» Et l'archevêque de Paris ne saurait être chargé de présider à une cérémonie commémorative «républicaine». Qu'il soit à Saint-Sulpice, eu égard à l'importance de la personnalité de Jacques Chirac, est son affaire: c'est un lieu de culte, il y est dans son rôle.

Cela n'interdit nullement à des représentants de la société politique et civile d'y être présents si la famille le souhaite et de la manière qu'elle souhaite, y compris ceux qui incarnent les plus hautes autorités de l'État et qui souhaitent rendre un hommage, personnel ou pas, à celui qui fut chef de l'État, mais ce sont les incarnations qui seront présentes dans ce qui est une relation humaine de respect, pas les fonctions.

Il est remarquable (au sens premier du terme) que dans un pays où le moindre bruissement de voile suscite des réactions passionnées (sauf s'il s'agit de nonnes, semble-t-il), on considère comme normal que l'Église catholique «s'annexe» ce qui tiendrait lieu de cérémonie publique (au sens de la chose publique) par réitération ou par susbstitution.

On ne relève pas, dans les cas dramatiques de catastrophes naturelles, que des chapelles ardentes ou autres cérémonies «œcuméniques» ou interreligieuses soient censées satisfaire au besoin de recueillement. Les religions plus rares en sont écartées (bouddhistes, shintoïstes...) et l'on se limite aux religions du Livre, parfois avec un imam. Dans tous les cas, les athées, les agnostiques et même les croyants sincères désireux que le deuil à leur intention s'effectue dans l'intimité familiale ou une cérémonie exclusivement privée le sont (privés) de leur liberté de conscience ou de choix.

Mon regretté camarade Jean-Claude Barbarant, que ses contacts syndicaux internationaux exposaient à un usage régulier de l'avion, avait expressé précisé dans ses volontés dernières qu'il refusait d'être associé post-mortem à une cérémonie de ce type, craignant à juste titre d'y être associé «à l'insu de son plein gré».  Car au fond, la référence erronée à une cérémonie consubstantiellement «laïque et républicaine» renvoie à cette conception dépassée — assurément depuis 1905, le régime de Vichy exception — d'une France fille aînée de l'Église et d'un État «reconnaissant» les religions (ou du moins certaines d'entre elles), ce qui renvoie au débat fallacieux sur les «origines chrétiennes» de la France (et de l'Europe).

Il est logique et compréhensible que les obsèques religieuses de Jacques Chirac trouvent un écho médiatique comme l'ont aussi celles de personnalités artistiques connues. Ce cadre-là interdit qu'on puisse cependant les qualifier de «républicaines»: l'État peut rendre hommage, à sa manière, à celui qui fut son «chef» au sens de l'article 5 d'une Constitution qui fait de la France une République «laïque, démocratique et sociale». Ni plus, ni moins.

Luc Bentz

POSTFACE

Mon propos concernait un raccourci journalistique, devenu malheureusement, sinon fréquent, comme «allant de soi». Dans le cas d'espèce, l'hommage national aux Invalides sera distinct de la cérémonie religieuse à Saint-Sulpice. Le problème n'est pas, ici, avec les autorités politiques ou administratives, mais bien dans l'attitude consistant à donner un caractère «officiel» aux présences religieuses que l'interreligieux n'excuserait pas. La République française n'est pas un regroupement de communautés, et moins encore de communautés fermées (à tous points de vue) par des assignations essentialistes identitaires. Pour le reste, chacune ou chacun, isolément ou avec celles et ceux qui partagent les mêmes convictions, peut croire à sa façon et penser de même. C'est le principe même de cette liberté de penser qui fonde les autres dans le respect de celles des autres: la liberté de conscience.

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