27 avril 1969: de Charles de Gaulle démissionne

Après l'échec du référendum sur le Sénat et la régionalisation, le 27 avril 1969 (48/52), de Gaulle démissionne de la présidence de la République. Il avait un successeur déclaré: au gaullisme original et originel succèderait un pompidolisme plus orléaniste.

Charles de Gaulle en 1961 © Bundesarchive / Wikimedia Commons Charles de Gaulle en 1961 © Bundesarchive / Wikimedia Commons
Le 27 avril 1969, le référendum sur le Sénat et la régionalisation est un échec. Seul le parti gaulliste, dénommé UDR (Union pour la défense de la République) a appelé à voter «oui». Ses alliés giscardiens, malmenés la réélection de 1966 et l'élection d'une chambre introuvable en 1968, ont pris leurs distances. Valéry Giscard d'Estaing a fait savoir «à titre personnel» qu'il ne pourrait voter en faveur du texte proposé.
Plusieurs proches du Général ont essayé de le dissuader d'engager sa responsabilité personnelle sur le texte: aucune disposition constitutionnelle ne le prévoit et, du reste, aucun de ses successeurs ne fera comme lui. Mais de Gaulle persiste et signe. Mauriac parle «cas sans précédent de suicide en plein bonheur» (voir ici). Car, depuis 1958, tous les référendums (sur l'Algérie comme, en 1962 sur l'élection directe du chef de l'État) ont été présenté sur le mode «stop ou encore» sur fond de chantage: «moi ou le chaos». Or la situation a changé depuis 1962, dernier référendum avant celui de 1969.

La manifestation de Charléty, en mai 1968, s'était faite sur le slogan: «Dix ans, ça suffit!» Le pouvoir avait vacillé, mais vacillé seulement jusqu'à la dissolution de l'Assemblée nationale et aux élections de juin. J'ai évoqué ailleurs (https://blogs.lexpress.fr/etudiant-sur-le-tard/27-avril-1969-de-gaulle-s-en-va/) l'enchaînement des évènements, jusqu'à l'élection présidentielle suivante, et j'y suis revenu tout récemment dans un «moment Twitter». Aussi bien évoquerai-je ici un autre aspect: le lâchage de de Gaulle, le «sauveur» de 1958, par la bourgeoisie française.

En 1968, de Gaulle avait paru dépassé tandis que Pompidou avait tenu la barre. Les élections de la peur passées, il avait un challenger. Oh! pas Mitterrand, renvoyé jusqu'en 1971 dans les limbes nivernais! Pas Alain Poher, président du Sénat qui avait servi de tête de pont à une ressucée sans avenir du «cartel des non» de 1962! Mais Georges Pompidou, l'ex-fidèle remercié comme un domestique indélicat. En Pompidou pourtant, la bourgeoisie française voyait une alternative plus terre à terre qu'une politique de la grandeur qui apparaissait dépassée. De Gaulle n'était pas tendre avec le patronat. Il avait voulu, dès 1958, que l'État fût le moteur du développement économique. Pompidou, avec l'air cultivé de paysan madré du Cantal: le Canard enchaîné le surnomme volontiers en utilisant le nom de sa commune de naissance, Montboudif. Mais c'est un paysan qui a fait l'École normale supérieure de la rue d'Ulm à une époque où l'ENA n'existait pas et qui, après son passage au cabinet du général de Gaulle entre 1944 et 1946, était devenu maître des requêtes au Conseil d'État.

Pompidou, Premier ministre de 1962 à 1968, offrait une vision plus classique, moins aventureuse, moins dangereuse (l'idée gaulliste de «participation», souvent mise en avant à la tribune, fut sans cesse réduite à peu de chose). De Gaulle ne se prétendait pas «et de droite, et de gauche», mais «au-dessus des partis». Avec Pompidou comme candidat à la fois «naturel» et déclaré, on retrouvait une vision conservatrice affirmée, avec un côté orléaniste plus favorable à la bourgeoisie d'affaires.

En 1969, face à de Gaulle, ce n'était pas le chaos. La gauche non communiste était électoralement en miette, dominée par un PC qui faisait d'autant plus peur qu'en août 1968 les chars du Pacte de Varsovie avait brutalement mis un terme à la tentative du «Printemps de Prague». Entre la droite (Pompidou) et la droite (Poher), la bourgeoisie française avait majoritairement choisi l'incarnation pompidolienne qui était apparu plus convaincant et avec lequel, sans doute, elle pourrait plus facilement conserver les acquis de la stabilité du régime institué en 1958. Officiellement, de Gaulle et le gaullisme restaient la référence, mais pouvait-il y avoir un gaullisme après de Gaulle, même s'il y avait encore des gaullistes, des militants «de base» aux barons. L'inflexion de cap d'un navire prend toujours un certain temps pendant lequel il poursuit sa route sur son erre.

De Gaulle démissionné, Pompidou, qui n'était lui-même qu'un gaulliste de 1944, dut se résoudre à appeler à Matignon «l'historique» Jacques Chaban-Delmas (dont Jacques Delors fut le conseiller social) jusqu'à ce que l'expérience de la «Nouvelle Société» lui fût totalement insupportable. Alors s'affirma une orientation présidentielle plus pesante, plus réactionnaire, jusqu'au décès prématuré du nouveau président en 1974 auquel succéda un Valéry Giscard d'Estaing d'un tempérament plus moderniste, sinon modernisateur. Mais c'était déjà une autre affaire et, cinq ans après que le général de Gaulle avait (été) démissionné, son invocation ne suffisait pas à légitimer le candidat qui s'en réclamait (Chaban-Delmas). On était décidément passé à autre chose.

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