Hommage à Louis Astre

Louis Astre (1924-2020) fut, avec une interruption au milieu des années 1950, un personnage marquant et dirigeant de la Fédération de l'Éducation nationale entre 1949 et 1984. Ce fut aussi un «personnage» au verbe fort, reconnu et respecté au-delà des rangs syndicaux, notamment dans son action continue pour la défense des libertés en France et dans le monde. (Modifié le 30/10/2020.)

Louis Astre en 2011. © Luc Bentz/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0. Louis Astre en 2011. © Luc Bentz/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0.

J'ai appris la disparition de Louis Astre ce 27 octobre 2020. Louis nous a quittés à quatre-vingt-seize ans après une vie intense, une vie d'engagement, syndical notamment, que caractérisait un humanisme tonitruant. Il était ariégeois, fier d'être né à la Bastide-de-Beplas en 1924 d'un couple d'instituteurs militants, lui-même avait été, avant-guerre, «faucon rouge» de ce mouvement de jeunesse lié au Parti socialiste SFIO qui était alors celui de Léon Blum.

 Louis Astre, ce fut une intense vie militante dans un siècle tourmenté, une très forte personnalité, un engagement total dans ce que fut la FEN unitaire, parce que ce fut aussi son histoire. Nos choix n'ont pas été les mêmes: en 1992, j'étais de ceux qui ont considéré que le maintien d'une unité factice dans la FEN n'était plus possible; Louis a fait le choix de rester au SNES et de suivre celui-ci à la FSU. En dépit de tout, notre relation amicale s'est maintenue avec maintes discussions passionnées voire orageuses comme il les aimait. Je n'ai pas été le seul dans ce cas, y compris parmi les responsables qui ont construit l'UNSA. Mais, à sa manière, Louis restait un militant inclassable.

Dans la prosopographie militante des enseignants, Louis Astre est tout à la fois représentatif de ce que furent d'autres engagements individuels ayant commencé dans la Résistance et d'une absolue singularité. Son parcours en responsabilité s'étend sur une cinquantaine d'années, du jeune pion, s'engageant dès 1946 dans un long compagnonnage militant avec la Ligue de l'enseignement, puis enthousiaste volontaire pour les «classes nouvelles» créées à la Libération¹.

Délégué académique puis national des «pions», membre du Bureau national du SNES (qui appartenait alors à la majorité fédérale «autonome»), il devient responsable de la commission jeunesse de la FEN de 1949 à 1953. Après avoir repris ses études pour la préparation du CAPET de sciences et techniques économiques (on lui devra en 1965 un rôle décisif dans la création du bac général «sciences économiques et sociales»), il enseigne d'abord à Caen avant de devenir secrétaire national du Syndicat FEN des professeurs de lycée technique, le SNET, en 1959. Il en devient secrétaire général deux ans après (1961) et entre en cette qualité au Bureau fédéral de la FEN, son instance exécutive nationale,

L'évolution du système éducatif, notamment depuis la réforme Berthoin de 1959, en fait un militant de la fusion des syndicats de l'enseignement secondaire «long». En 1966, le SNES (qui à la Libération regroupait les enseignants des lycées classiques et ceux des «collèges modernes» ou «classiques») fusionne avec le SNET. Dans ce «nouveau SNES», il est au co-secrétaire général (1966-1967), jusqu'à ce que la tendance Unité-Action en prenne la direction. Responsable d'une tendance désormais minoritaire du SNES, il se consacre au travail fédéral, notamment comme responsable des questions laïques des années 1960 à sa retraite en 1984.

Louis Astre rue Daguerre le 23/09/2010. © Luc Bentz Louis Astre rue Daguerre le 23/09/2010. © Luc Bentz
Voilà un cursus honorum apparemment  classique pour celui qui, à vingt-cinq ans, était membre de la Commission administrative nationale de la FEN, plusieurs années avant de réussir (1956) le concours de professeur de sciences et techniques économiques.

De ces années de jeunesse, hormis le bouillonnement des idées et les affrontements entre tendances de la FEN, je retiendrai, en 1952, ce voyage d'études dans l'Oubangui-Chari (République centrafricaine aujourd'hui), territoire de l'«Union française» d'où il fut prématurément expulsé par décision administrative, dont il tira une série d'articles moins virulents qu'indignés contre l'exploitation colonialiste dans le bulletin de la FEN L'Enseignement public. L'ancien jeune résistant était irrévocablement rétif à toute forme d'oppression, y compris quand ce n'était pas dans l'air du temps.

Responsable laïque de la FEN, il a aussi pris en charge de dossier de l'éducation permanente, alors que l'Éducation nationale avait été prise de court par les accords CNPF (aujourd'hui MEDEF)/organisations syndicales de juillet 1970, conclus en dehors d'elle et contre elle, dans une période marquée rue de Grenelle par le «moment Raymond Vatier», arrivé avec Olivier Guichard dans la logique de la Nouvelle société portée par Jacques Chaban-Delmas, ignominieusement chassé par René Haby au temps du repli conservateur giscardien. Dans cette période, la FEN construisait son projet éducatif à partir et au-delà du socle de l'école fondamentale: «L'École de l'éducation permanente»². Loin de se borner à une vision adaptative au service du patronat (même sous le prisme d'une «employabilité» dirait-on aujourd'hui), il insistait à la fois sur la logique émancipatrice mais aussi sur la nécessité d'un contrôle des travailleurs.

Couverture de «Le féminisme et ses enjeux. VIngt-sept femmes parlent», FEN/Édilig (1987). Couverture de «Le féminisme et ses enjeux. VIngt-sept femmes parlent», FEN/Édilig (1987).
Je n'évoquerai pas ici les travaux qu'il a fait conduire comme responsable du secteur économique de la FEN, puis comme responsable de son Centre d'histoire sociale et de recherche. Mais Louis insistait beaucoup sur l'importance qu'avaient eu à ses yeux deux colloques de la FEN dont elle avait publié les actes. D'abord, en 1987, Le féminisme et ses enjeux. Vingt-sept femmes parlent, qu'il avait organisé avec une petite équipe à laquelle participait notamment Jeanne Finet, secrétaire nationale du SNI-PEGC (Syndicat national des instituteurs et professeurs de collège), fortement investie sur ces questions. Les actes de ce colloque avaient été publiés sous la responsabilité conjointe du Centre fédéral de la FEN  et d'Édilig, la maison d'édition de la Ligue de l'enseignement.

La fierté de Louis était d'avoir pu réunir tous les courants féministes de l'époque en dépit des antagonismes, voire des exclusives exprimées par tel groupe ou telle personnalité sur telle autre, et réciproquement. Sur cette initiative, l'UNSA Éducation a reçu le témoignage de l'historienne Michelle Perrot, partie prenante de l'aventure à l'époque (voir la vidéo sur Youtube, 4 min 32 s).

Ce travail avait été précédé d'un autre colloque — particulièrement novateur celui-ci — dont les actes ont été publiés sous le titre : Femmes en cause: les mutilations sexuelles des fillettes africaines en France aujourd'hui, en des périodes où le relativisme sévisssait déjà et où, non sans courage, Louis Astre, toujours avec la complicité de Jeanne Finet, et avec eux la FEN dénonçaient cette inacceptable oppression qu'aucune «tradition» ne saurait justifier.

Si l'engagement de Louis dans la FEN fut central pour lui, il en vécut bien d'autres, y compris politiques, en particulier à la création du Parti socialiste autonome en 1958, mais on rappellera son long compagnonnage (qui ne fut jamais, comme en tous ses engagements, «un long fleuve tranquille»), avec la Ligue de l'enseignement Ce fut aussi, de l'après 1968 aux années 1980, un personnage central au sein de ce qu'on pouvait appeler la gauche politique et syndicale sur le terrain des liberté comme en témoigna Jacques Pommatau. Évoquant Louis Astre dans Au temps de la force tranquille, l'ancien secrétaire général de la FEN (1981-1988) écrit:

«Je me suis beaucoup appuyé sur les compétences de Louis Astre dans de multiples domaines : la laïcité bien sûr, mais aussi celui des droits et libertés, sujet sur lequel il avait une compétence et une autorité qui dépassaient le cadre de la FEN pour s’étendre au niveau des confédérations ouvrières et des partis politiques de gauche

Et il ajoute, comme d'autres auraient pu le faire, tant il est vrai que Louis Astre ne détestait pas la conflictualité et même savait la cultiver: «Mes relations étaient parfois orageuses avec Louis, mais c’était le prix à payer pour pouvoir bénéficier de ses multiples compétences.» Mais ce caractère même était indissolublement lié au personnage qu'il était, et ses emportements célèbres contribuaient paradoxalement à le rendre attachant, même quand on en avait fait les frais dès lors qu'on ne figurait pas dans la liste très limitée de ses inimitiés profondes. Comme la Révolution française pour Clemenceau, Louis était un bloc.

Copie d'écran partielle de la une de :  «La grève de 1962 des professeurs techniques adjoints, symbole de la cohésion professionnelle du SNET» © Julien Veyret, Carrefours de l'éducation, 2005/1 (No 19). Accès libre sur Cairn.info Copie d'écran partielle de la une de : «La grève de 1962 des professeurs techniques adjoints, symbole de la cohésion professionnelle du SNET» © Julien Veyret, Carrefours de l'éducation, 2005/1 (No 19). Accès libre sur Cairn.info
Une mémoire, aussi. On avait avec lui le sentiment de revivre comme si on y était jusqu'aux stages de jeunes militants qu'il anima au tournant des années 1940/1950, son périple africain de 1952 et son décalage avec le milieu colonial, sa fierté aussi de quelques actions d'éclat, et notamment cette grève de 1962 où l'ensemble des adhérents du SNET se mobilisa victorieusement pour la défense de la seule catégorie des professeurs d'atelier, les professeurs techniques adjoints (PTA), en contraignant le Gouvernement en général et le ministre des Finances en particulier à céder. Sur ce moment, renvoyons à l'article qu'écrivait en 2005 Julien Veyret, alors doctorant en histoire à Paris VIII Saint-Denis.

Louis Astre, Loulou pour les amis, n'a pas écrit ce grand récit autobiographique. Il avait accumulé des matériaux, témoigné parfois de son parcours, mais sans nul doute hésité jusqu'au bout à considérer qu'il pourrait considérer son parcours comme achevé. Jusqu'au bout, Louis est resté un militant engagé. Peu importe le jugement qu'on puisse porter sur telle ou telle de ses options à tel ou tel moment. Peu importent les excès du personnage, car sans ses excès, ses emportements, ses indignations et ses colères, Louis n'aurait pas été Louis. Et après tout, cet obstiné libre penseur n'aurait sans doute pas aimé qu'à son propos on écrivît une hagiographie. Pas vraiment son genre!

Peu importe aussi que les grands combats de Louis correspondent à une période de l'histoire qui appartient désormais à un passé qui semble résolu. Son parcours est un témoignage d'engagement humain, d'engagement au service de l'humain qui mérite le respect, un respect absolu. Même d'un «jeune blanc-bec», d'un «gamin»; fût-il sexagénaire, comme il lui plaisait d'appeler ses aimables compagnons de dispute des générations qui avaient suivi la sienne, le verbe plus tonnant que haut, mais l'œil volontiers malicieux.

Atypique comme toujours, Louis savait cultiver ses inimitiés (rendons-lui cette justice) tout comme il avait en somme su inventer, de père à pair, une originale fraternité filiale qui donnait une incomparable force à la qualité de nos échanges. Et toujours un grand respect pour ses aînés qui avaient guidé ses premiers pas (Adrien Lavergne, Georges Lauré, Edmond Breuillard) ou ceux comme Clément Durand avec lesquels il avait nourri une profonde complicité intellectuelle. 

Loulou n'était pas un maître à penser, ni même ne se voulait un exemple. Il avait conscience de la singularité d'un itinéraire résultant de tant de contingences. Sa vie militante avait été marquée par le combat antifasciste, la guerre, puis la coupure entre deux blocs — et, en France, l'existence d'un puissant Parti communiste inconditionnel soutien de l'URSS. Il avait avant l'heure lutté contre le colonialisme et en avait gardé une profonde fibre anti-impérialiste. Toujours engagé mais n'ayant plus de responsabilités syndicales «actives» depuis une trentaine d'années, il lui restait d'être en même temps un acteur qui témoigne et un témoin qui ait été acteur.

Il était Louis, et Louis à lui tout seul était un livre d'histoires et un livre d'Histoire, les premières se confondant et se superposant avec l'autre. De ce livre, une page se tourne avec tristesse. La mienne est profonde.

Luc Bentz

¹ Voir ce billet de Claude Lelièvre dans le Café pédagogique, 29/03/2013. Sur leur créateur, Gustave Monod, voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Monod_(p%C3%A9dagogue). Les «classes nouvelles» sont à l'origine de la création des Cahiers pédagogiques (CRAP-Cahiers pédagogiques aujourd'hui).

² Sur cet aspect et l'approche novatrice de Louis Astre, voir : Luc Bentz et Maxime Blanc, Genèse et évolutions de l’«éducation permanente» au prisme d’un regard syndical. L’enseignement et la formation des adultes, la FEN et l’UNSACHA-UNSA Éducation/IRES, avril 2019). Voir notamment p. 70, 81-96, 118-128.


I. Sur Louis Astre :

¤ fr.Wikipedia
¤ Dictionnaire Maitron (Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, mouvement social), notice de Jacques Girault
¤ Voir aussi, sur Mediapart, le billet d'hommage de Michel Broué «Salut et respect!»
¤ La nécrologie de Louis Astre dans  Le Monde (03/11/2020) que j'ai rédigée à la demande du quotidien

II. Deux témoignages «libertés» en ligne

Louis avait été le premier secrétaire général du «Centre fédéral de la FEN» (aujourd'hui Centre Henri-Aigueperse UNSA Éducation), à sa création en 1986. Dans les années 2010, il a accepté d'y publier plusieurs textes évoquant son action comme responsable du dossier «libertés» de la FEN :

¤ «Chili: pustsch et terreur» (1973-1978). Témoignage téléchargeable (PDF) à partir de cette page-ci.
¤ «L'affaire Pliouchtch et la FEN». Dossier avec des articles et un témoignage de Louis Astre sur cette page-là.

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