Contre la désespérance millénariste

Vouloir la transition écologique et sociale. Très bien, mais comment faire dans un monde complexe et tourmenté ? Et pourquoi ne pas désespérer, malgré tout !

 © Photo d’après  « StockSnap »/Pixabay. Licence Pixabay (libre de droits). © Photo d’après « StockSnap »/Pixabay. Licence Pixabay (libre de droits).

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J’avais évoqué la mouche qui piquait les contempteurs de Greta Thunberg dont le message essentiel — outre l’expression d’une angoisse légitime chez les jeunes — est la nécessité, pour les décideurs notamment, de prendre en compte ce que les scientifiques nous disent de manière massive et concordante. On voit poindre aujourd’hui un autre excès : celui d’une opposition binaire n’offrant pour alternative qu’un changement massif, brutal et simultané ou l’effondrement de nos sociétés. Les scientifiques seraient nos modernes Cassandre, condamnée à annoncer la vérité sans jamais être crue comme on sait.

À ce compte-là, certains se sont engagés déjà dans une préparation individuelle à une catastrophe humaine supposée inéluctable. On a ainsi vu dans ce rôle l’ancien ministre écologiste Yves Cochet, avec son havre terrestre personnel, son étang et son bois (voir ce reportage de BFMTV). On peut aussi le retrouver dans ce recueil d’expressions sur le site du Monde. C’est une version qui, au fond, a assez à voir avec les millénaristes (américains, notamment). Évidemment, l’état du monde tel qu’il est n’incite guère à l’optimisme. Il n'est qu'à considérer, entre de multiples exemples, l’axe Trump-Bolsonaro, la manière dont le pouvoir russe se soucie peu d’écologie et même, à un degré moindre, la manière dont, en France et en Europe, les pouvoirs publics parlent d’autant plus d’écologie que leur pratique politique s’avère contestable à cet égard.

À dire vrai, il y a de quoi aller au-delà même de la « préoccupation ». La crise climatique est déjà là, d’origine humaine et de nature à menacer l’humanité. Car il ne s’agit pas vraiment de sauver la planète, ni peut-être même la vie sur Terre dans le milliard d’années (au mieux) qui vient (Cum wikipedia doctus sum). D’ailleurs, dans les quatre premiers milliards d’années de son existence, elle s’est sereinement passée des hominidés. Elle a quelque chose comme cinq milliards d’années devant elle, quel que soit son état, avant que le Soleil ne se transforme en géante rouge (mais ce ne sera pas l’effet d’un complot marxiste, je vous rassure). En tout cas, et par anticipation avec les évolutions de l’univers, l’être humain pourrait être lui-même victime de la sixième extinction de masse que la planète aura connue (et dont l'Homme lui-même, pour les raisons qu’on sait, est un tantinet responsable).

 © Illustration d’après « Icheinfach »/Pixabay (libre de droits) © Illustration d’après « Icheinfach »/Pixabay (libre de droits)

Une fois qu’on a dit ça, évidemment, on peut choisir d’anticiper en se jetant sous le premier train venu (ce que je ne vous recommande pas : il y a déjà assez de perturbations du réseau ferré) ou se réfugier comme Yves Cochet dans son petit espace protégé. Protégé ? Enfin jusqu’à ce que, au moment du Grand Effondrement, des hordes déchaînées ne viennent tout piétiner. (Relisez donc cet été la foultitude d’histoires de science-fiction fondées sur cette angoisse ou, pour une version atténuée, L’Or de Blaise Cendrars : conseil littéraire autant qu’amical.)

On peut choisir aussi le mode « après moi, le déluge ». Ma date de naissance me permet sans doute l’emploi de cette formule, mais ce ne sera sans doute pas le cas pour mes enfants, moins encore pour mes petits-enfants et au-delà. Et puis je me préoccupe (vieux fonds de militant de gauche) du devenir de l’Humanité.

Dans Le Capital (I, IV, XV, 10), Marx écrit : « La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ». Ça ne date pas d’hier (première édition du livre Ier : 1867). Mais cela n’a pas empêché ceux qui se réclamaient du marxisme le plus orthodoxe et d’une transformation radicale de la société de développer de manière aussi sauvage le productivisme. La gestion de l’environnement et le souci du développement durable n’ont pas été marquants dans l’ex-URSS ou, jusqu’à présent, la Chine « populaire ».

Greta Thunberg devant le Parlement suédois (2018) © Retraitement N&B. Source: Andres Hellberg, via Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA 4.0. int. Greta Thunberg devant le Parlement suédois (2018) © Retraitement N&B. Source: Andres Hellberg, via Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA 4.0. int.

Dans un monde verrouillé où dominent les discours convenus et les postures de circonstances, y compris chez les écologistes patentés, la protestation de la jeunesse européenne est apparue comme significative et, à certains égards, salutaire. Pourtant, il n’y aura pourtant pas de prise de conscience massive, soudaine, subite. Certes, chacune ou chacun a davantage conscience des enjeux, aujourd’hui, mais chacune ou chacun, à commencer par moi, a ses petites habitudes.

Plus l’échelle est grande, plus c’est compliqué. Et les diverses organisations ou institutions (au sens sociologique du terme) ont tendance à se « défendre » en cherchant à prolonger l’existant. Un bon exemple, parmi d’autres, en est donné hélas ! par la FNSEA qui apparaît comme un lobby productiviste, alors même que les perturbations climatiques, mais aussi hydrologiques menacent d’abord l’agriculture et les agriculteurs.

Avant même la nature, les grands désordres du monde sont d’essence bien humaine. Les grandes migrations forcées — qui sont d’abord essentiellement des migrations Sud-Sud — sont d’abord le résultat des violences provoquées par des entrepreneurs de guerre civile, des exploiteurs de misère, des provocateurs de famines, et de ceux qui, de loin, bien installés dans des endroits confortables et tranquilles, jouent aux apprentis sorciers de la géopolitique. Et comme si cela ne suffisait pas, ceux pour qui les signes importent plus que le réel ont repris la main : je parle ici de ceux qui ont pu imposer, au fil des années, une vision totalement financiarisée de l’économie et même de la société.

Oh ! je me rappelle parfaitement les solennelles annonces prononcées pendant la crise de 2008 : « Nous prendrons des mesures drastiques pour que les dérives de la finance internationale ne se reproduisent pas. » Il y a eu certes des mesures (à commencer par le renflouement public des banques pour éviter un krach économique complet), mais le monde de la finance a su expliquer qu’il ne fallait pas jeter le bébé avec l’eau du bain, que le financement de l’économie réelle pourrait pâtir de règles trop strictes… et ne pas oublier que ce sont les activités les plus spéculatives qui produisent les plus gros bonus. Jusqu’à la prochaine crise systémique ou à l’effondrement de la prochaine bulle, financière ou immobilière.

En attendant, l’argent est dématérialisé et des opérations hors de proportion avec les échanges réels sont conduites automatiquement par des serveurs informatiques que ne gèrent que des logiciels autonomes, en attendant les joies que nous promet l’intelligence artificielle. Sans parler naturellement de l’accroissement exponentiel des inégalités de revenus et surtout de patrimoines qui pourtant nuit à l’économie, malgré les références au ruissellement.

 © Serveurs informatiques. D’après « dlohner »/Pixabay (libre de droits). © Serveurs informatiques. D’après « dlohner »/Pixabay (libre de droits).

Faut-il désespérer de tout ? Même au Brésil, des voix s’élèvent contre un Jaïr Bolsonaro dont les nuisances se poursuivent certes, mais dont la popularité est en chute libre. Aux États-Unis, bien que Trump ne soit finalement pas accidentel (et même que la perspective de sa réélection soit hélas ! moins problématique qu’on ne pensait son élection), des villes et des États résistent. Et, quand même, malgré ses limites, la COP21 a été, symboliquement, un moment particulièrement significatif même s’il y a, pour la suite et paradoxalement, comme un retard… à l’allumage.

Comme si ça ne suffisait pas, le monde est devenu plus dangereux qu’avant la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition de l’Union soviétique en 1991. De nouveaux ensembles géopolitiques apparaissent. La Chine apparaît non seulement comme une puissance politique, économique et militaire montante, mais sans doute majeure, joignant capitalisme relativement débridé et dictature politique. Dans les démocraties, vieilles ou récentes, l’illibéralisme politique progresse partout.

Faut-il renoncer par désespérance ? Assurément pas ! Et ne pas renoncer, c’est savoir que les choses ne se règleront pas toutes seules, ni moins encore avec une pincée de lapinous en goguette, des petites fleurs et un ripolinage en vert (en anglais : green washing). Mais comme on l’a vu, la question est globale : elle met en jeu des éléments scientifiques, bien entendu, mais si elle est écologique, elle est aussi, et plus immédiatement, économique, sociale et, d’abord, politique. Elle appelle à prendre en compte, non les représentations d’un passé parfois mythifié, mais les enjeux d’avenir (et même d’Avenir avec un grand A) tels qu’ils peuvent se dessiner aujourd’hui. Cela n’implique pas que les instruments d’analyse d’hier (notamment sur les différentes formes de domination) ne soient pas utiles, mais dans une perspective radicalement différente.

 © Image de Peggy et Marco Lachmann-Anke/Pixabay (libre de droits). © Image de Peggy et Marco Lachmann-Anke/Pixabay (libre de droits).

Il s’agit d’élaborer un projet de société nouvelle, plus qu’un nouveau projet de société. Ce qui n’apparaît pas évident ni facile, et moins encore de pouvoir le mettre en œuvre ensuite. Soit dit en passant, cela implique d’abord de bien comprendre pourquoi (au-delà des explications à deux balles sur les trahisons supposées des uns ou l’irresponsabilité réputée des autres) les couches populaires, celles qui pâtissent le plus de la situation actuelle et pâtiraient encore davantage de sa dégradation, se réfugient dans l’abstention (où il convient de revenir sur le « cens caché » mis en évidence par Daniel Gaxie) ou le repli majoritaire vers l’extrême droite ou les droites dites « populistes », en France comme ailleurs.

Sachant que les classes populaires d’aujourd’hui ne sont pas la classe ouvrière d’hier ou d’avant-hier et que, de la même manière que Gambetta évoquait les « couches nouvelles » ou que, dans les années 1960-1970, de nombreuses réflexions tournaient autour du « front de classes », c’est bien une stratégie d’alliances pour un projet global qui doit être mise en œuvre en France, et au-delà en Europe, pour commencer.

Je n’aurais pas l’outrecuidance, ici, de sortir un kit de transformation clé en main : je persiste à penser qu’on élabore mieux à plusieurs que tout seul (un reste d’habitus syndicaliste, sans doute). En tout cas, la transition écologique doit être aussi sociale, et cela implique d’offrir des perspectives concrètes et rapprochées pour tous, notamment celles et ceux que le système marginalise aujourd’hui.

Ce ne sera pas simple. Trouver une voie de changement est d’autant plus compliqué que nombreuses sont les voix discordantes qui entendent ou prétendent l’incarner — exclusivement parfois. Entre la gauche de gouvernement (qui assume de mettre les mains dans le cambouis) et les émules de Pierre Dac (« Pour tout ce qui est contre, contre tout ce qui est pour »), la synthèse sera difficile. Mais il s’agit de chercher à avancer sans se livrer à un duel sur le thème « plus révolutionnaire (ou plus réaliste) que moi tu meurs ». Ça implique de ne pas commencer par les anathèmes, les invectives et les excommunications (même matérialistes). Pour ne pas nous désespérer nous-mêmes quand on prétend offrir l’espoir.

Comme un pied… de nez… à la désespérance. © Photo Jayzza Gallego Garzon/Pixabay (libre de droits). Comme un pied… de nez… à la désespérance. © Photo Jayzza Gallego Garzon/Pixabay (libre de droits).

Comme tu le vois, toi qui as eu la patience de lire jusqu’ici, il y a du taf, mais si tu n’as pas les moyens de t’offrir une agreste thébaïde de repli — et même si tu les as ! —, il n’est pas forcément inutile de chercher à faire avancer le monde dans le sens du progrès durable et soutenable (il y a une petite nuance entre les deux), et dans une vision émancipatrice de l’humanité.

Évidemment, tu restes libre de préférer la formule saule pleureur. Moi, j’ai fait mon choix. Ça donne un sens à ce qui reste d’une existence parmi des myriades d’autres existences, présentes et à venir. Ça me semble un choix meilleur que de chercher à se trouver une fermette isolée pour (espérer) échapper au pire. D’ailleurs, je n’en ai pas les moyens.

Si ça ne fonctionne pas, on aura essayé (j’espère). On n’aura plus qu’à se retrouver au dernier restaurant avant la fin du monde. Mais comme on dit, les seules batailles qu’on soit sûr de perdre sont celles qu’on ne livre pas. Comme disait Jaurès : « Le courage, c’est [...] d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. » Beau défi, non?

Luc Bentz

Version mise à jour le 4/10/19.

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