La culture est un domaine tout à fait délaissé depuis de trop nombreuses années, voire plusieurs décennies. Les contraintes économiques dans lesquelles nous vivons en ont fait le « parent pauvre » des investissements de l’Etat, ce qui est une vue à court terme, voire une « courte vue ».

La France se considère comme un pays de « culture ». Elle est souvent reconnue comme telle à l’étranger, mais il s’agit dans ce cas plutôt de la reconnaissance de son patrimoine et de son histoire que de sa production contemporaine. Nous vantons le « luxe français » ou le « french flair », et nous sentons bien qu’il ne s’agit que de marketing national, quand des pans entiers de nos savoir-faire artisanaux et artistiques disparaissent jour après jour…

Qu’est-ce que la culture?

Dans un champ étriqué, la culture française se limite aux productions aux succès commerciaux avérés: le « luxe français » évoqué ci-dessus, la littérature pour ce qu’il en reste, le cinéma dont nous serions fiers qu’il résiste à l’hégémonie américaine… et le patrimoine national, architectural, livresque, graphique, hérité des siècles précédents.

Ceci est une vision assez consumériste de la culture, qui raisonne en « produits », ou en « chiffre d’affaire », mais qui ne parle pas de l’adéquation entre l’identité d’un peuple et sa culture, aussi ouverte (sur le monde) que puisse être celle-ci.

Il est très difficile aujourd’hui de définir ce que serait une culture française. Non pas parce que le champ de la culture se serait ouvert de manière trop large, aux « vents du monde », mais parce que la culture a quitté la préoccupation du plus grand nombre des français.

Pour prendre un exemple, 95% des bâtiments que nous construisons aujourd’hui sont laids (« Let me tell you one thing. In the world we live in, 98 per cent of what gets built and designed today is pure shit» Franck Gehry, architecte, oct 2014). Nos villages, nos villes sont engloutis dans des périphéries immondes. Nos paysages agricoles et naturels disparaissent peu à peu; ces paysages patiemment construits de main d’homme, ne sont plus entretenus ou simplifiés par une mécanisation absurde, qui accompagne la dépopulation des campagnes.

La culture, c’est notre environnement, et la beauté que nous lui donnons. D’un bâtiment à un paysage, d’un livre à une chanson, d’un tableau à un poème… c’est notre intelligence qui est convoquée, notre sensibilité, notre ouverture aux autres, aux êtres naturels et humains.

Qui se soucie de cela aujourd’hui, puisque nous avons accepté de nous engloutir dans une course effrénée au « progrès », c’est à dire dans un combat sans merci au profit, quand nombre d’actes culturels se font dans le désintéressement, ne sont pas rémunérés à leur juste valeur, au sens commercial et mercantile qui anime la politique des « produits ».

La culture

Les arts, la science, la philosophie. Trois voies différentes et complémentaires d’aborder le monde, de s’y exprimer. Aucune des trois n’a plus de valeur que les autres. Chacune, dans un mode de langage particulier, apporte sa part de découverte et de présence au monde. Les arts se construisent sur la perception sensorielle du monde qui nous entoure. Les sciences sur nos capacités cognitives et déductives. La philosophie sur notre capacité à imaginer des concepts et à construire des mondes « littéraires ».

La science occupe dans nos esprits contemporains une part primordiale car elle nous semble plus efficace pour générer des bénéfices commerciaux rapides, organiser la fabrication de produits. Cela entre déjà en contradiction avec le fait que la France accueille de très nombreux touristes étrangers pour son patrimoine culturel, mais nous n’en tenons pas compte. Obnubilés par la guerre économique qui se joue à l’échelle mondiale, rapidement, nous délaissons nos autres qualités, émotionnelles ou conceptuelles.

L’art, en captant nos émotions sensorielles, s’occupe de gérer nos émotions. Nos émotions expriment une part de vérité face au monde; elles nous empêchent de faire n’importe quoi. Un scientifique sera artiste quand il intégrera  dans sa réflexion des facteurs « sensibles » liés au monde qui l’entoure. Il peut, à contrario, devenir un démiurge. De la même manière un philosophe peut, en s’abstrayant du monde sensible, développer les concepts les plus fous.

La culture dépasse ces trois domaines; elle existe de manière positive quand elle les transcende, c’est à dire les unit.

Réévaluer les arts

Certains considèrent tout à fait à tord les « arts » comme un élément de décoration du quotidien. Un embellissement non nécessaire de notre environnement. Un superflu qui serait un luxe.

C’est une grave erreur de raisonnement. Comme dit ci-dessus, les disciplines artistiques sont des voies de recherche et de « progrès » au même titre que les sciences ou la philosophie. Seul le vecteur est différent. Les inventions de Léonard de Vinci ne peuvent être comprises que sous leur aspect « scientifique », en délaissant les recherches « artistiques » qui lui ont permis de les dessiner et de les imaginer.

La découverte artistique a autant d’importance que la découverte scientifique.

Or, aujourd’hui, l’enseignement des arts est tout à fait sous-évalué dans l’enseignement à l’école. Si la science a un lien à priori plus direct avec la guerre économique dans laquelle nous sommes plongés, les arts ont permis d’inventer les avions par exemple.

Qu’est-ce qui relève de la « culture »?

A priori nous essayerons de définir quelques grandes familles:

  1. les « arts graphiques » qui comprennent le dessin, la peinture, la gravure, la photographie…
  2. les « arts volumiques » qui vont de la sculpture au design, à l’architecture, à l’architecture intérieure, au paysages…
  3. les « métiers d’art » qui comprennent par exemple l’ébénisterie, la joaillerie, la poterie, la maroquinerie, etc. Ils sont nombreux;
  4. les « arts du spectacle », des spectacles cinétiques comme le cinéma ou le film d’animation au théâtre, au cirque ou au spectacle vivant (comprenant les festivals et les carnavals…);
  5. les « arts immatériaux » comme la musique, l’écriture, la poésie;
  6. les « arts culinaires »…

Cette tentative de regroupement en familles, non exhaustive, vise à montrer la diversité et l’importance des disciplines qui relèvent du champ de la culture. Or l’importance du « Ministère de la Culture » est dérisoire et ne donne pas une juste idée de cette étendue et de cette diversité des disciplines.

La situation actuelle

Le Ministère de la Culture, créé par le Général de Gaulle, n’apparait aujourd’hui que comme le dernier garde-fou pour sauvegarder notre patrimoine, notamment bâti. C’est un bien triste sort, qui dit à quel point la « culture » ne nous préoccupe plus beaucoup aujourd’hui. La culture n’a pas d’ancrage dans notre identité nationale (et les moyens que nous mettons en oeuvre). Combien de bâtiments ou d’objets laids produisons nous aujourd’hui? Nos paysages et nos environnements sont en grande partie dévastés.

Si nous considérons l’enseignement des disciplines énumérées ci-dessus, nombre d’entre elles dépendent du Ministère de l’ « Education Nationale » et non de la « Culture ». Comment donner alors un sens à la culture au sens large, telle que j’essaye d’en parler, quand elle n’est pas « représentée » ?

La « culture » est le parent pauvre de nos préoccupations. Un pays comme le Japon exprime encore aujourd’hui beaucoup plus fortement que nous son identité culturelle et artistique.

Propositions

  •     Regrouper sous un même ministère l’ensemble des disciplines qui participent de la culture, de la beauté et de la définition de notre identité (même plurielle). Les écoles et formations relevant des domaines cités ci-dessus dépendront du Ministère de la Culture;
  •     Porter le budget et l’importance de ce ministère de 1% à 5%, progressivement, du budget de l’Etat. Corrélativement le ministère de l’Education Nationale se verra dessaisi des domaines qui concernent la culture, et les budgets seront transférés;
  •     Attribuer dans les écoles un jour entier par semaine aux formations « artistiques » (l’ensemble des domaines cités ci-dessus), journée qui sera retirée à l’Education Nationale qui s’occupera des enseignements généraux. Les enseignants et les enseignements dépendront du Ministère de la Culture;
  •     Choisir les enseignants dans les domaines culturels sur leurs qualités professionnelles avérées et reconnues, notamment par les élèves. Trop de nominations dans le corps enseignant des écoles d’art sont faites par cooptation; cela contribue à la création de « chapelles » qui excluent bon nombre de talents.

Conclusion provisoire

La culture représente beaucoup plus que les témoignages de notre histoire, pourtant merveilleux, et qui sont à défendre.

C’est un art de vivre, ici et aujourd’hui, auquel il faut donner toute sa place, et surtout la conscience à chacun d’entre nous qu’il existe. C’est une source d’identité, d’invention, d’enrichissement personnel pour chacun, et aussi de richesse nationale… y compris pécuniaire.

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