La SNCF et les cyclistes: une grande histoire d'amour

Je vois aujourd’hui dans Mediapart une série de billets sur le vélo. Voici mon modeste témoignage sur la relation de la SNCF aux cyclistes.

Périodiquement, avec ma compagne, nous parcourons la véloroute 6 qui va de l’embouchure de la Loire à celle du Danube. Vu sa longueur, nous faisons ce périple par tronçons, un peu comme les marcheurs se rendent à Compostelle. Cette année, nous allions de Châlon-sur-Saône à Mulhouse. Tranquillement.

Nous stationnons la voiture à quelques kilomètres en aval de Châlon puis nous remontons la Sâone et le Doubs jusqu’à Mulhouse. Beau et paisible voyage, soit dit en passant. Arrivés à destination, nous nous enquérons des trains pour regagner Châlon. Nous signalons bien sûr au préposé que nous avons des vélos chargés.

Nous voilà dans le premier train. Nous nous dirigeons vers la voiture de queue. Celle dans laquelle nous espérons trouver au plafond les crochets pour pendre nos engins. Point de crochets. À la place, un petit renfoncement pour mettre les valises comme on en trouve dans les TGV. Dans les autres voitures, c’est pareil. Comme nous sommes en avance, nous sommes les deux premiers à installer nos vélos. Bien sûr, ils encombrent. Ils obstruent l’accès aux casiers à bagages. Ils contraignent les voyageurs à des contorsions pour gagner leur place. Mais après tout, c’est pour minimiser ces inconvénients que nous nous sommes installés en queue de train. Quelques minutes après nous arrivent deux autres cyclistes. Le premier qui rapporte son vélo cassé à son réparateur et le second qui est, comme nous, un randonneur de la veloroute 6 qui regagne Paris, son périple achevé. Voilà donc 4 vélos à la dernière porte du dernier wagon, dévolu aux vélos.

Sur ces entrefaites arrive la contrôleuse. Joli uniforme, petite valise à roulettes. Une hôtesse de l’air rampante, en quelque sorte. Elle avise les engins et nous dit : « C’est pas possible, faut descendre ! » Demande d’explications. Elle, têtue : « vous encombrez, c’est pas sécure, sortez ! » Moi, rapidement pas commode : « nous avons averti le préposé qui nous a vendu les billets, il a accepté nos vélos. Nous sommes dans les clous et ne descendrons pas. Après tout, la SNCF n’a qu’à prévoir les équipements pour les vélos qu’elle accepte officiellement. Où sont les crochets ? »

Elle finit par partir et revenir avec le chef de train. Elle me désigne et lui dit que je lui ai mal parlé. Elle poursuit en disant qu’elle ne fera pas partir le train. Je lui réponds que nous avons tout notre temps et que notre voiture ne partira pas sans nous. Pour calmer le jeu, le cycliste au vélo cassé lui dit qu’il descend dans deux stations et il propose d’aller s’installer, lui et son vélo, dans le wagon d’à-côté. Le chef de train entraîne la pointilleuse contrôleuse à l’écart, lui parle. Ils s’en vont et le train finit par partir.

Notre premier changement est à Culmont-Chalindrey. Nous descendons les engins et cherchons des yeux le chef de gare. Il discute justement avec la contrôleuse. Celle-ci me désigne du menton de loin et leur conversation dure quelques minutes. Quand le train part, nous demandons au chef de gare sur quelle voie circule le train pour Dijon et s’il peut nous permettre de traverser les voies pour éviter d’utiliser les passages souterrains avec nos vélos chargés. Réponse : « votre train partira de la voie D. Pour y aller, utilisez les passages souterrains. Je pourrais vous aider mais comme vous avez mal parlé à ma collègue, je ne le ferai pas. Et je vous préviens : je suis assermenté et peux vous empêcher de prendre votre train si vous contrevenez ! »

Bigre ! Il est le patron à Culmont-Chalindrey et entends le faire savoir ! Je me garde bien de lui demander si c’est une punition d’être nommé là.

Bref, nous vérifions que le train de Dijon part bien de la voie D (après tout, le petit chef aurait bien pu voir dans une fausse indication un moyen de nous punir de notre incorrection envers sa collègue) puis nous empruntons le passage souterrain. Je vous laisse imaginer la facilité à porter un vélo d’une bonne trentaine de kilos dans des escaliers. C’est pas un sac à dos, un vélo ! Comment il font, les fauteuils roulants ? Culmont-Chalindrey devrait être interdit aux traumatisés medullaires.

Dans ce bel état d’esprit, nous quittons Culmont-Chalindrey, grand port de mer, pour Dijon. Le contrôleur est cette fois aimable et plein de sollicitude. Comme nous avons 5 minutes de retard et que le changement à Dijon s’avère court, il nous renseigne sur les voies d’arrivée, de départ, nous aide à descendre. Même galère avec les passages souterrains cependant. Le contrôleur du train de Dijon est également très coopératif. Son train est à l’ancienne mode, avec les porte en accordéon de 70 cm de large et les trois marches escamotables en métal.  Il nous aide à monter nos vélos dans le wagon et nous arrivons enfin à Châlon vers 20 heures.

Fin du périple.

Morale : confinement oblige, les vélos sont à la mode. Les ventes (surtout des électriques) ont explosé, d’après mon copain vendeur de cycles. Il ne fournit plus. De nombreuses villes se sont dotées de voies cyclables, quelquefois en supprimant des voies pour automobiles (je le constate dans ma ville). La SNCF, elle, va dans l’autre sens. Il y a vingt ans, quand je prenais le train de Paris à la Ferté Milon, histoire de revenir à vélo en longeant le canal de l’Ourcq, je trouvais des wagons avec une dizaine de crochets pour suspendre autant de vélos. Le long de la véloroute 6, dont tous les offices de tourisme des bord de Loire, de Saône et du Doubs s’enorgueillissent, la SNCF supprime ces équipements. Super !

Ps : je suis aussi motard. J’aime les longues balades de plusieurs jours. Quand j’habitais Paris, il m’arrivait de temps en temps de mettre ma moto sur l’auto-train de Toulouse. Ma compagne d’alors et moi passions la nuit dans le train et le lendemain matin, nous reprenions possession de notre engin et regagnions le domicile par le chemin des écoliers, en deux ou trois jours. Ben l'auto-train aussi, il a disparu !

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