Affaire Buzyn/IHU : Macron va devoir trancher

Les révélations s’enchainent dans la presse à propos du conflit d’intérêt frappant Agnès Buzyn. Mariée avec le patron de l’INSERM, elle aurait rendu une décision en faveur de son époux, au détriment de la recherche médicale française (et de la légalité des procédures). C’est l’ensemble du système des IHU (Instituts Hospitalo-Universitaires) qui a ainsi été saboté

 Un sabotage au profit d’une reprise en main par les structures étatiques sous la houlette de Yves Lévy, qui n’est autre que « Monsieur Buzyn ». La pression monte sur le gouvernement et sur Emmanuel Macron, qui tient peut-être sa première affaire, et voit surgir le spectre de sa « hollandisation ». Le Président s’apprêterait donc à reprendre la main, dans un dossier sur lequel se joue la crédibilité de sa « philosophie » pour le pays.

Comme souvent, c’est le Canard Enchaîné qui avait tiré le premier, dans son édition du 11 octobre. En cause, la décision prise le 2 octobre dernier, d’enterrer l’appel à projet dit « IHU-2 ». Lancée le 23 mars 2017, censée être clôturée mi-octobre, la procédure était donc interrompue à dix jours de son terme, sans avertissement alors que des dizaines d’équipes planchaient sur des projets d’innovation depuis plusieurs mois.

Les IHU, ce sont ces structures partenariales, souvent soutenues par des Fondations et accueillies par les CHU, avec à chaque fois une problématique de recherche spécifique. Le premier appel à projet avait par exemple accouché d’un centre spécialisé sur les maladies génétique à Necker, d’un autre de maladies digestives et de chirurgie micro-invasive à Strasbourg, ou encore de maladies neurologiques à la Pitié-Salpêtrière. Un jury international (pour garantir son impartialité) avait sélectionné les projets, et procédé à une évaluation a posteriori de fonctionnement. Verdict : les IHU sont un « projet unique au monde, un grand atout » pour la France. Une appréciation confirmée par un rapport de l’IGAS. Et pour cause : les IHU ont représenté 270 millions d’euros d’investissement publique initial, et ont généré dans le même temps plus de 388 millions de revenus, tandis qu’ils accueillent 27 % de chercheurs étrangers (souvent renommés), ont déposé 183 brevets et lancé 28 start-ups !

De quoi faire de l’ombre à l’INSERM, qui voit d’un mauvais œil cette concurrence d’un genre nouveau. C’est en tout cas, de l’avis de l’ensemble des acteurs concernés, l’opinion d’Yves Lévy, le patron de l’INSERM. Or, M. Lévy est l’époux de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Celle-ci avait logiquement promis de ne pas interférer dans les affaires liées à l’INSERM : c’est pourtant elle qui a signé l’arrêt de mort du programme des IHU, donnant ainsi satisfaction à… son mari. Un conflit d’intérêt très embarrassant pour le gouvernement, qui tente désormais de déminer le dossier, comme nous l’apprend Marianne.

Dans un article paru le 19 octobre, l’hebdomadaire révèle d’une part que la décision a manifestement été prise par Mme Buzyn au bénéfice de son époux (point de vue confirmé par le président suisse du jury indépendant des IHU). D’autre part, Marianne indique que l’argument utilisé par la Ministre (le rapport de l’IGAS sur la gouvernance) est fallacieux : il mentionne effectivement la question du statut juridique, mais ne se positionne pas dessus. Enfin, Marianne révèle que le sujet inquiète « au plus haut sommet de l’Etat », car Mme Buzyn aurait dû se déporter. Inévitablement, c’est désormais le Président de la République qui va devoir remettre de l’ordre : de ce point de vue, les arguments récemment avancés par Matignon (qui nuance la portée de l’annonce du 2 octobre) pourraient ouvrir la porte à un rétropédalage, sous la houlette d’Edouard Philippe.

Car au fond, au-delà de la question du potentiel conflit d’intérêt, c’est bien l’intérêt de la recherche médicale française qui doit primer. Alors que l’innovation scientifique est un moteur décisif pour l’économie du savoir, il serait paradoxal que la France se prive d’un outil qui a fait ses preuves (les IHU et leur statut spécifique) pour des raisons de querelles administratives. La recherche médicale française mérite d’être soutenue par la puissance publique, pas d’être mise sous la tutelle d’organismes parapublics plus soucieux de leurs prérogatives que de découvertes et de brevets…

L’occasion aussi, pour Emmanuel Macron, de faire d’une pierre trois coups : mettre un terme aux soupçons de conflit d’intérêt pesant sur une de ses ministres emblématiques, démontrer son engagement aux côtés de l’innovation et sa volonté d’encourager les initiatives, et manifester sa suprématie par rapports aux blocages corporatistes dont il a promis de débarrasser la France. Tout un programme.

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