LE PRESIDENT, LA MOUCHE ET LE MINISTRE.

A ceux qui espéraient voir émerger de cette crise, après le nouveau monde déjà moribond de Macron, un nouveau-nouveau monde, l’Éducation Nationale semble déjà opposer un démenti.

A ceux qui espéraient voir émerger de cette crise, après le nouveau monde déjà moribond de Macron, un nouveau-nouveau monde, l’Éducation Nationale semble déjà opposer un démenti.

En effet, sommée de se mettre à nouveau en marche par le Président de la République en contradiction avec les prescriptions d’un Conseil Scientifique qu’il a lui-même créé, l’Éducation Nationale s’apprête donc à faire sa grande rentrée après cette période de confinement inédite. Enfin, grande rentrée, c’est aller un peu vite puisque seuls les moins de quatorze ans seront conviés à cette reprise, mais pas tous puisque cela dépendra des niveaux de classe et pas dans toutes les écoles puisque certaines ne ré-ouvriront pas tout de suite et pour un nombre maximal de classes par école et pas forcément pour tous les élèves et pas pour tous les jours de la semaine non plus… Enfin, au final c’est comme vous voulez puisque chaque parent est renvoyé à sa propre appréciation des risques pour décider ou non du retour de sa progéniture sur les bancs de l’école. 

Mais alors que L’État, dans l’impossibilité bien compréhensible de garantir une sécurité absolue à qui que ce soit, suspend l’obligation scolaire en se déchargeant de ses responsabilités sur les parents, il s’empresse au même moment de se couvrir en publiant un protocole sanitaire à appliquer strictement dans les écoles, redonnant semble-t ’il la main à des experts médicaux floués dans un premier temps par une décision largement qualifiée de politique.

Ceux qui travaillent dans l’éducation Nationale sont familiers de ce type de fonctionnement qui consiste à édicter des normes et règles élaborées dans le monde pur des idées et des principes et qui descendent de haut en bas, dans l’ignorance parfois totale de certaines réalités de terrain et sans qu’aucune évaluation n’ait été menée concernant les implications induites sur le travail des différents acteurs. Ces derniers n’étant que très peu reconnus comme détenteurs d’une expertise et d’une parole digne d’intérêt portant sur les instances qu’ils font pourtant fonctionner quotidiennement, chacun aux différents échelons s’efforcera par la suite de produire, de guerre lasse, discours et rapports masquant le décalage voire la rupture qui existe entre des principes et des normes déclarés intangibles et une réalité qui l’est tout autant. C’est au prix de cette forme de schizophrénie quotidienne que les acteurs pourront conserver une certaine sérénité et des conditions d’exercice acceptables de leur métier. De sorte que l’on peut penser que c’est précisément cette dissociation et ce double langage qui, aussi insupportables soient-ils, permettent au système de fonctionner.

Ainsi en est-il de ce protocole sanitaire digne d’un laboratoire épidémiologique qui pousse cette logique à son paroxysme en promouvant le fantasme d’une école aseptisée où le virus ne pourrait circuler, une école où des enfants de 4 ans, de 7 ou de 10, ne se toucheraient jamais, n’échangeraient aucun objet, se maintiendraient en toutes circonstances à plus de 1 mètre de distance, resteraient durablement assis à leur place avec leur matériel individuel avant de circuler fluidement sur des itinéraires préalablement dessinés. Charge aux enseignants et aux différents acteurs de l’école de maintenir l’illusion de cette fiction.

C’est à ce spectacle que nous ont convié le président de la République ainsi que le Ministre de l’Éducation Nationale lors d’une visite dans une école élémentaire préparant le grand déconfinement. Accompagné on l’imagine d’un recteur et en présence de l’enseignante, tous règlementairement masqués, notre président s’est donc adressé à un groupe d’élèves préalablement installés et a notamment échangé avec eux sur les gestes barrières en un exercice de communication à haute volée pédagogique dans le lieu fort approprié d’une salle de classe. Le spectateur attentif aura noté avec amusement le moment furtif où un élève, que tous les enseignants auront reconnu, ne tenant plus sur sa chaise se lève, trépigne, tourne puis apercevant on ne sait quoi dans un coin du plafond à droite (une mouche peut-être... ?) s’approche de son camarade et, ruinant en un geste les consignes à l’instant explicitées, lui touche l’épaule pour l’alerter et lui faire partager sa découverte, bien plus intéressante en cet instant que la présence d’un Président et d’un Ministre de la République dans sa classe.

Ainsi en est-il de l’indépassable réel, toujours prompte à surgir sous la forme imprévisible d’une mouche… ou d’un virus.

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