Lucas Peltier-Séné
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Billet de blog 1 mars 2022

Lucas Peltier-Séné
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Je n’ai pas votre temps.

Le temps et l’attention ne sont pas considéré·es comme des biens communs. Pourtant, nous devrions le faire. Car certain·es structures politiques relèguent ceux et celles qui en sont le moins doté·es pour reproduire et renforcer leur pouvoir.

Lucas Peltier-Séné
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je n’ai pas votre temps. Celui de m’engager presque à plein temps.

Je n’ai pas votre temps, celui de porter presque toute mon attention sur une structure politique pour en comprendre les codes les plus discrets afin de les adopter.

Je n’ai pas votre temps, celui de devoir manœuvrer pour « faire ma place » et me créer une renommée.

Non, comme la plupart des gens, mon temps est confisqué, et mon attention est sans cesse convoitée.

En étant étudiant, je focalise déjà mon attention sur le parcours que je me bâtis, et le chemin qu’on m’enjoint à emprunter. En étant boursier, mon attention est rongée par des questions sur la durée de mes études, mes revenus, les projets que je rêve de conclure mais que je confine aux songes de jeunesse.

Si j’avais été salarié·e au SMIC, mon attention aurait plutôt été focalisée sur mes dépenses, les factures, mes enfants si j’en ai, leur plaisir et leurs besoins, le plein à faire pour la voiture, la cadence au boulot.

Si j’avais été mandataire pour une entreprise, « travailleur ubérisé » comme on dit, mon attention aurait été d'abord portée sur ma montre : « je suis assez rapide pour ce client ? Non pas le temps de passer aux toilettes, je dois laver un autre logement. Déjà 17 heures, je suis fatiguée de cette journée ».

Si j’avais été employé·e dans le prêt-à-porter ou dans une grande surface, mon attention se serait en plus collée à mes performances sur la journée, pour ne pas réveiller la colère d’un·e manageur·euse qui gère les employé·es comme des automates à noter et à verbaliser.

Non, nous n’avons pas votre temps.

Parce qu’avec la protection de certains droits qui se délite, les lois sociales cassées, la baisse du temps de travail avortée, notre temps et notre attention sont d’abord consacré·es à la production et au profit privé d’autrui.

D’abord à la production, car l’emploi nous fatigue, brise les corps et nous enferme dans un statut subalterne. La production, car même hors de l’emploi, nous produisons de la valeur chiffrée – divertissement à la télévision, profits générés par la vente de nos informations en ligne, algorithmes qui ciblent nos préférences selon nos interactions numériques…

Cela jusqu’au soupir de détente devant une vidéo YouTube, une série ou un jeu en ligne. Notre attention et notre temps sont extrait·es pour en faire une substance monnayable et profitable.

Cela jusqu’au moment attendu du week-end avec ses proches, où l’extractivisme s’immisce pour nous voler notre attention, au travers de notifications non-humaines, saillantes, envoyées afin de créer des désirs d’accumulation, ou bien pour nous faire utiliser telle application non-essentielle, contrecarrant ainsi un temps libre de tout emploi capitaliste. Libre d’emploi mais non du travail, car hors de l’emploi nous travaillons : éducation des enfants, formation de réseau social, d’amitiés et de rencontres, soin à d’autres personnes, entretien du logement et de soi. Toutes ces activités qui ne sont pas comprises dans les chiffres malgré leur production et l’énergie demandée pour les conclure.

Dans ce contexte, où le temps nous est volé par l’emploi et l’attention extraite par la technologie non-démocratique, comment s’accomplir politiquement ? Comment investir les temps et les lieux politiques ? Comment faire vivre la participation de tous les corps sociaux, et leur juste représentation ?

Les cadres, les sous-bourgeois·es et le peu de salarié·es/subalternes qui peuplent les partis admettent les difficultés pour se faire entendre, faire voter telle motion interne, orienter le parti vers tel public. Pour consacrer cette énergie, il faut pouvoir en produire, donc disposer de temps et d’attention. Et ces militant·es en dépensent énormément, parfois trop, et finissent par ressentir une fatigue dans l’engagement, une rupture entre ce dont iels rêvent et la pratique politique, voire iels vivent des burn-out militants. Ceux et celles qui finalement restent parviennent à « rebondir », en puisant à nouveau de l’énergie pour perpétuer leur espoir.

Mais nous, nous n’avons pas le temps.

Si on s’engage et qu’il faut connaître qui est avec nous et qui est contre nous au sein même de notre structure, c’est du temps que nous perdons. S’il faut apprendre chaque nom, chaque démarche et chaque dispositifs internes, s’il faut rattraper une inculture politique et scientifique sur tel sujet, s’il faut apprendre à mobiliser pour tel projet, c’est du temps que nous perdons. Et cela nous semble être du gâchis. Une perte de temps au détriment de l’entretien de soi et de son logement, de sa productivité au travail, du temps pour ses enfants.

Le verrou qu’imposent les partis pourrait sauter si leurs têtes faisaient le choix démocratique du respect du temps et de l’inclusion des corps subalternes dans la longue durée au lieu d’une dynamique de réaction médiatique. Ce mouvement, qui en vient même à formaliser des axes programmatiques, provoque une inflation de réactions secondaires (indignations, réponses directes), qui mobilisent beaucoup d’attention, de bagage idéologique, de savoir pour s'exprimer, et de formation militante, et donc démobilisent ceux et celles qui n’ont pas ces ressources à disposition.

La baisse du temps de travail, la mise en place d'une rigidité des droits sociaux, et la protection face à l'extraction de l'attention s'imposent. La mise à l'arrêt de ce monopole du temps devient nécessaire. Car pour l'instant, je n’ai pas votre temps, nous n’avons pas votre temps.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.