Lucas Peltier-Séné
Etudiant en Histoire et en Arabe.
Abonné·e de Mediapart

16 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 avr. 2022

Lucas Peltier-Séné
Etudiant en Histoire et en Arabe.
Abonné·e de Mediapart

Jeudi 14 avril : le coup de matraque à la jeunesse.

Accompagné de camarades parisien·nes, je me suis rendu à la manifestation de ce jeudi, pour réclamer la régularisation et l’inscription des exilé·es dans les universités françaises. Suite aux prises de paroles, nous avons décidé de soutenir les étudiant·es qui occupaient le bâtiment du Rectorat de Paris, alors pris en siège par les forces de la répression.

Lucas Peltier-Séné
Etudiant en Histoire et en Arabe.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un siège à Paris.

En arrivant devant le bâtiment du Rectorat de Paris (la Sorbonne-mère comme nous l’appelons), comment ne pas définir ce qui se déroule sous nos yeux comme un siège policier ? Des dizaines de camions de CRS entourent le bâtiment. Autour des grilles, des armures s’agglutinent. Je trouve des camarades, l’une d’elle veut faire passer des vivres pour les étudiant·es occupant·es. Il ne faut pas cinq minutes pour que le cabas qu’elle tient devienne le sujet des messages entre policiers, envoyés par talkie-walkie. Un groupe avance, deux ou trois policiers lourdement armés.

« si vous tentez de faire passer ce qu’il y a dans ce sac, nous interviendrons ». Première pression. On hoche de la tête, l’une réplique que ce sont des vivres, et des produits médicaux. « Non c’est interdit. Ce qu’ils font est interdit. On devra intervenir. »

Nous partons vers la place du Panthéon à deux pas du Rectorat.

Les étudiant·es et la solidarité internationaliste. Les jeunes et l’intention antifasciste.

Des prises de paroles, devant le Panthéon, devant plus d’une centaine de jeunes. On veut la paix, la liberté pour tous·tes, et l’accès égalitaire aux droits sociaux pour les non-natif·ves français·es. Des prises de paroles sont acclamées : « nous voulons que la RATP et la SNCF autorise la libre circulation des exilé·es sur son réseau par la gratuité de leurs titres de transports, Afghans comme Ukrainiennes ! ». « Universités françaises, inscrivez les jeunes exilé·es dans vos établissements ! ».

On ne manque pas de marquer notre dégoût par l’accession de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, en même temps que celui qui a installé ce climat d’étouffement, de méfiance, et d’inévitabilité de sa figure.

En discussion, je dis à ce propos : « si Le Pen passe, elle bénéficiera de l’État policier mis en place sous Macron ». Mais on le sait, les cinq prochaines années seront de toute façon difficiles, douloureuses et humiliantes – avec toutefois un degré et une vision différentes selon la personne qui sera élue.

On étouffe.

Le dernier intervenant appelle à soutenir les étudiant·es qui occupent la Sorbonne. Le cortège se dirige vers une ruelle (la rue Touiller) qui fait le croisement entre le bâtiment du Rectorat et la rue Soufflot (qui est en prolongement de la Place du Panthéon). Entre temps, une Assemblée Générale des occupant·es de la faculté décide l’évacuation. Mais iels restent bloqué·es par les CRS.

Droit de manifestant·es : on crie, on exige, on se donne de la force. Tous·tes ici, dans une ruelle étroite, on sent la pression monter. Mais nous voulons que les étudiant·es bloqué·es en Sorbonne puissent sortir sans être arrêté·es, ni frappé·es, ni touché·es et palpé·es à des endroits du corps où iels ne consentent pas qu’on y mette les mains pour les humilier.

Ça part comme une fusée : les premiers lancés de gaz lacrymos.

Un mouvement de foule prend, on coure pour sortir de cette enclave enfumée. J’ai perdu mes ami·es. Je m’étouffe, et je ne parviens plus à voir vers où je me dirige. Le mélange d’anxiété et de gaz me brûle la gorge. Je me vois tomber et rester au sol. Mais ça n’arrive pas car je m’accoude sur quelqu’un.

On me voit galérer, et on m’aide.

Merci aux camarades et aux street-medics.

En nous enfermant, l’écho gronde plus fort.

On se rassemble de nouveau sur la place du Panthéon. Et là prend place une autre violence : la mise sous pression, pour nous faire rager. Ils avancent sur la rue Soufflot. Des barricades minables, de trottinettes, de vélos et de poubelles sont amoncelées au milieu de la rue. Mais on les voit, monter la rue en rang. On sent que ça va mal finir.

On nous fait courir d’un côté à un autre de la place, on nous disperse par la peur : certaines lignes de CRS feignent courir ce qui provoque un autre mouvement. On se crie à nous-mêmes « ne courrez pas ! ». On est bloqué·es, sur une place, devant des dizaines de policiers en armure, épaulés par des dizaines de camions de CRS aux alentours. La BRAVi vient en renfort. L’un d’eux s’amuse sur sa moto et s’autorise un petit levé de roue avant.

Savoir qu’on est pris·es sur une place sans pouvoir sortir m’inquiète. J’ai peur que la police en profite pour nous gazer.

D’autres lignes de CRS arrivent de la rue Soufflot, et finalement, nous sommes poussé·es contre la Mairie du 5e arrondissement.

Robocop 2022.

On ne peut rien faire à part être en colère. Une CRS crie dans son mégaphone que nous avons l’obligation de nous disperser. Mais on ne peut pas : on est serré·es entre deux lignes, éloignées de presque 3 mètres. Ça gronde. Des insultes fusent parce qu’on sait qu’on nous humilie. Un garçon veut sortir et s’avance vers des CRS équipés de boucliers. Il est mis à terre et est traîné au sol. On décide de filmer. Ça laissera des traces à l’avenir.

Quelques arrestations et ils ouvrent une entrée.

Respirer. Quand ?

Les prochaines années seront difficiles. On ne peut plus s’arranger avec des postures et accepter de simples communiqués de presses d’organisations qui ne luttent pas avec nous. Le Pen, ce sera un combat avec plus de sang et de gaz que Macron. Il nous faudra de la force pour à la fois combattre dans la rue et culturellement la fascisation et l’individualisation à outrance. Mais il faudra aussi mettre au pas les décideur·euses de parti, car iels auront besoin de nous, et nous auront besoin d’elleux, afin d’avoir un relai et un écho.

Je n’ai pas de recette. Mais la focalisation sur les échéances électorales, en ne mobilisant que des professionnel·les des plateaux, nous affaiblira.


iLa BRAV : https://fr.wikipedia.org/wiki/Brigade_de_r%C3%A9pression_de_l%27action_violente_motoris%C3%A9e.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexistes et sexuelles
Ce que deviennent 100 affaires révélées depuis #MeToo
Que sont devenues les révélations en avalanche dans les médias français depuis #MeToo, en 2017 ? Ont-elles été judiciarisées ? Quelles en ont été les conséquences ? Mediapart a décortiqué 100 dossiers parmi les plus retentissants.
par Lénaïg Bredoux, Donatien Huet et Marine Turchi
Journal — Violences sexistes et sexuelles
Deux magistrats sur #MeToo : « C’est un moment historique, il ne faut pas le rater »
Mediapart s’est entretenu avec un tandem qui a multiplié les innovations dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Pour Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Poitiers, et Éric Corbaux, procureur général, l’institution judiciaire a besoin de plus de moyens.
par Marine Turchi
Journal — Asie et Océanie
En Chine, la politique « zéro Covid » est de plus en plus contestée
Des chiffres de contamination record en Chine poussent les autorités à décréter de nouveau des mesures de confinement un peu partout dans le pays. Ce qui entraîne des réactions de plus en plus vives, y compris des émeutes, comme récemment dans la plus grosse usine d’iPhone au monde dans le centre du pays.
par François Bougon
Journal
Les frappes aériennes russes contre les infrastructures : des crimes sans châtiment ?
Depuis le 24 février et l’invasion de l’Ukraine, les opérations aériennes russes interrogeaient les spécialistes par leur faible volume et leur apparente retenue. Mais depuis le 10 octobre, les choses ont brutalement changé. Quels sont les objectifs de l’armée russe et dans quelle mesure ces attaques constituent-elles des crimes contre l’humanité ? Une chronique de Cédric Mas, historien militaire.
par Cédric Mas

La sélection du Club

Billet de blog
Interview d'E., 35 ans, éboueuse-rippeuse
E. travaille depuis trois ans dans une entreprise privée de la collecte de déchets. Dans cet entretien, elle nous présente son parcours, évoquant la solidarité aussi bien que les difficultés rencontrées à son poste : le manque de formation, la pression managériale, la surcharge de travail, les discriminations de genre, le gaspillage...
par Jeanne Guien
Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr
Billet de blog
Voilà ce qu’il va se passer avec vos achats du Black Friday
Vendredi, c’est le Black Friday, et vous allez être tenté d’acheter de nouveaux vêtements. Et on vous comprend : c’est difficile de résister à ce t-shirt bon marché qui vous fait de l'œil et qui est soudainement à - 70%. Avant de faire quelque chose que vous allez sûrement regretter, on doit vous dire ce qui risque de se passer avec votre t-shirt.
par StopFastFashion
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme ? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·es, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis