Livreurs de repas : des prolos à vélo

En besoin de complément de ma bourse du CROUS, j’ai cherché un emploi. J’ai été embauché en tant que salarié livreur à vélo. Une semaine plus tard, j'ai démissionné. Quitter son emploi sans penser « qu’est-ce que je vais faire pour m’en sortir ? » est un privilège. Je pense à ceux pour qui c’est l’unique solution.

Garder des enfants, donner des cours, être employé de grande surface, intérimaire pour nettoyer des chambres d’hôtel… Cet été, j’ai essayé de me sortir de la « galère » estivale. Bien qu’ayant eu ma bourse versée cet été, je devais mettre de côté pour mes études. J’ai postulé à des dizaines d’annonces d’emplois, mais je n’ai été retenu qu’au poste de livreur salarié. J’ai rapidement fait défection.

Un monde enchanté.

En entrant dans l’entreprise, nous sommes invités (au masculin car il n’y a quasiment pas de livreuses) à suivre une formation de sécurité et d’information. On nous apprend que nous sommes le cœur de la richesse de l’entreprise, et que tout le monde compte sur nous afin de faire croître l’influence de la boîte. Très bien. Je savais que ce sont mes collègues et moi qui créeraient de la valeur que notre employeur allait nous redistribuer en salaire après y avoir pris sa part. Encore plus affligeant : nous présenter des responsables qui allaient nous coordonner, prendre de nos nouvelles et favoriser la cohésion dans cette « famille ». Il n’en est rien, à part des cols blancs français expatriés au siège social de l’entreprise (situé dans un paradis fiscal européen), qui vous envoient un message lorsque vous n’êtes pas en route, assez rapide, qui vous appellent en dehors des heures de travail afin de savoir si « tout se passe bien » – invitation inopinée de l’entreprise dans l’espace privé, ou alors réelle bienveillance institutionnalisée ?

Une famille bien esseulée

En tant que membres de la « famille », nous, salariés-livreurs, devions venir en aide à un collègue rencontré en chemin en potentielle difficulté. Problème d’équipement, de chaîne de vélo, de roue… Bien sûr, c’est un prérequis : on ne laisse personne sur le bas-côté, qu’il soit de « la famille » (notre entreprise) ou non. Cependant, comment être fraternel avec un collègue en difficulté quand vous avez comme « objectif » fixé par vos coordinateurs de rouler 1km en 2min30 ? Surtout, nous n’avons pas d’espaces d’échanges ou de rencontre. Atomisés sur nos selles, pas de solidarité ou de liens qui peuvent se créer.

(In)sécurité du salariat

Postuler chez une entreprise plutôt qu’une autre car elle semble respecter le cadre du minimum de la décence sociale pour ses salariés. Se rendre compte dès la première journée du faux discours respectueux envers les travailleurs et leurs droits.

Fortes chaleurs : tu roules. Crampes parce que tu a déjà roulé deux heures sans pause : tu roules. Pente à monter : tu roules. Tu as seulement 2min30. Surpasse-toi. Dépasse tes limites. Tu sues de partout. Tu respires avec difficulté. Tu serres les dents parce que tu as oublié de régler ce problème de santé qui pour toi ne t’aurait jamais handicapé. Tu donnes tout ce que tu as pour aller servir un burger à Léa dans le 17ème. Et tu recommences. Travail à la chaîne. Tu relativises parce que toi, au moins, tu as une couverture sociale, et tu cotises pour les caisses de retraite. Et puis, t’as une prime de 25 centimes pour chaque livraison.

Je me suis demandé plusieurs fois pendant mes livraisons comment cela se faisait qu’on ne pouvait pas exercer un droit de retrait lors de fortes chaleurs. D’ailleurs, il en existe un, si ça se trouve. Nos cadres nous informent de « nous mettre le plus à l’ombre ». Mais le béton au soleil occupe toute la ville.

La flexibilité des aiguilles et performance.

Ces emplois comptent sur l’argument de la « flexibilité » afin d’attirer. Vous pouvez travailler peu d’heures par semaine ! Libre à vous de construire votre emploi du temps. Un plus pour les étudiants ou ceux qui travaillent déjà à côté. Ceci est faux, du moins dans le cas de mon entreprise. Vous donnez des disponibilités et un cadre s’occupe d’agencer vos horaires. Une session de livraisons doit durer au minimum 2h30. Le calendrier est vite rempli, et votre temps de liberté rogné ou sectionné par des heures de tâcheronnage, comme en intérim. Mais cela reste cohérent : on peut être amenés à faire près de 6km entre le restaurant et le domicile du/ de la client·e (au-delà, on peut demander au « staff » une autorisation de décliner la commande, ce qui est interdit en deçà). Entre le 18ème arrondissement et Gennevilliers il n’y a qu’un pas. Vu d’en-haut.

Métier ingrat ou métier à valoriser ?

Cette semaine a été l’occasion d’expériences riches. Tel proche me dit qu’il ne fera jamais ça car c’est trop « ingrat ». Une autre me dit « qu’il faut le valoriser car beaucoup d’étrangers, ou de précaires sont livreurs ». On peut même entendre parler de « porte vers l’intégration » que serait le métier de livreur à vélo. Car travail=intégration (rien à voir avec les liens sociaux et la sécurité financière dans ces esprits). Toutefois, il faut dire les choses. Mal payés, sans pourboires malgré des kilomètres parcourus pour votre sandwich, sales, transpirants, dans l’insécurité à cause des autos qui dominent la route : c’est un métier ingrat. Car la dignité de ces travailleurs n’est pas respectée. Elle n’est pas respectée quand le/ la client·e n’en a que faire que le livreur soit en hyperventilation, ne daigne pas dire « bonjour » ou « merci », ou même laisser un simple pourboire. Si ce métier est à valoriser, c’est dans le salaire et les droits qu’on accorde aux livreurs. Moins de distance à parcourir, droit de refuser des commandes selon le secteur à traverser, ou bien indemnisation et retrait complet, ou pauses régulières lors de fortes chaleurs seraient déjà une bonne base. Enfin, sur le plan de « l’intégration par le travail » : ce discours est fade. Ce boulot est une porte d’entrée vers ces jobs de tâcherons. On ne peut y faire fortune, ou bien seulement si on est complètement valide (aucune ancienne blessure) et disposant d’une base financière stable. En « surplus » donc. Valoriser les personnes précaires et d’origine étrangère ne passe pas par leur relégation aux emplois que vous n’exercerez jamais, mais par leur inclusion dans les espaces que nous monopolisons.

Mon petit privilège

Quitter son emploi sans penser à « qu’est-ce que je vais faire pour m’en sortir » est un privilège en lui-même. Heureusement, je dispose d’une bourse cet été. Je pense à ceux pour qui c’est l’unique solution. Car leurs qualifications et compétences ne sont pas reconnues ici, ou bien parce que leur parcours n’a pas permis d’effectuer telle ou telle formation. Pourtant, il est tout simplement dégueulasse pour leur dignité et pour le principe d’égalité que nous les laissions se faire enchaîner à leurs vélos par la précarité et la relégation systématique. Peut-être est-ce tout à fait indécent de quitter son travail pour mauvaises conditions en à peine une semaine, sans imposer de rapport de force interne. Mais à force de vider mon énergie à pédaler, la tête se vide en rentrant.

Les autres ont sûrement davantage de courage que moi, qui leur fait défection. Force à eux, et solidarité. Une part de mon salaire ira dans un don auprès d'un syndicat de livreurs.

Lucas.

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