Lucas Peltier-Séné
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Billet de blog 20 janv. 2022

Écologie cosmétique: comment dépolitiser une pensée radicale (qui devient motrice).

Comment dissocier l'écologie politique de sa radicalité, et comment devient-elle motrice malgré tout ? Formules de lutte mais définitions confuses, airs de radicalité et programme d’accompagnement. Pourquoi le parti mettant au cœur de son identité ses racines écologistes se borne-t-il à effacer de son discours toute aura révolutionnaire ? – Pensée écologiste & sociale.

Lucas Peltier-Séné
Etudiant en Histoire et en Arabe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Contexte.

J’ai été encarté pendant moins d’un an chez EE-LV. J’en suis parti suite à des désaccords idéologiques et des affaires d’agissements indignes entre militants – malheureusement communs à toutes les organisations. Je n’ai été que de passage, et l’espoir que j’avais en arrivant s’est tari bien que des formidables militant·es l’habitent.

Je suis écologiste depuis mon adolescence, avec des amies j’ai mené la grève écologiste des Vendredi Pour le Futur dans mon lycée, je me suis cultivé sur le sujet, informé, j’ai écrit pour mon journal lycéen… En même temps, je me familiarisai avec le communisme non-productiviste. J’ai trouvé mon confort dans ces pensées qui pour moi ne peuvent que s’articuler ensemble. Ces deux horizons rassemblés dans la pensée écosocialiste permettent un regard critique à la fois sur les dérives du marxisme productiviste, ses échecs et ses crimes à condamner, mais aussi sur l’écologie politique dépolitisée, l’environnementalisme des bons sentiments et les « green politics ».

J’aborderai ici mon opposition face à la stratégie du parti EE-LV pour se normaliser et établir un consensus autour de son projet.

Écologie politique.

L’écologie politique est une structure de pensée, un mouvement politique extrêmement composite pouvant aller de l’anarchisme jusqu’à l’écofascisme. Les personnes qui s’en réclament peuvent aussi bien être des décroissants que des libéraux ayant une sensibilité pour l’environnement que le système capitaliste saccage. On trouve aussi des néomalthusiens voire des complotistes anti-médecine (toutefois très minoritaires). Quasiment tous ces courants adhèrent à une philosophie qui place l’Humain·e comme étant une part d’une cosmologie globale : l’Humain·e fait partie du réseau des corps vivants – la biosphère–, ses actions peuvent détériorer à la fois sa vie, l’environnement dans lequel il se trouve lui-même, mais aussi l’environnement dans lequel se trouve l’Autre (Humain·e, non-humain) – tous ces éléments s'impliquent dans une causalité inévitable et peuvent en bout de chaîne causer une destruction ou un dégradation globale des corps vivants. C’est ce paradigme qui offre un regard critique sur l’exploitation des terres, leur mainmise par la bourgeoisie ou encore l’écocide latent et progressif qu’induit le capitalisme via le productivisme et la domination de l’Humain sur l’Humain·e, inhérents à ce système. Il existe de multiples liens entre l’écologie et l’anticapitalisme ; d’une critique contre l’exploitation des terres, s’ajoute aussi une critique contre l’impérialisme et le système de l’emploi capitaliste. La situation typique que les écologistes dénoncent peut être la suivante : l’ouvrière agricole autochtone-brésilienne, dont les terres que sa communauté foulait sont accaparées par un grand propriétaire qui organise sa maximisation du profit en les salariant, et en se dégageant une plus-value sur leur salaire et sur les richesses produites.

Pensée révolutionnaire que de replacer l’Humain·e dans ses limites, et d’enrichir la pensée anticapitaliste en montrant l’essence écocidaire, impérialiste et inhumaine du capitalisme et de son corollaire le productivisme.

De l’alternative radicale à l’agencement du capitalisme : le cas Français.

En prenant son ennemi politique par la racine, on élimine ses mauvaises herbes. En omettant ses racines, on lui laisse le plus grand des champs pour se reproduire.

Pour faire de l’écologie politique un sujet de société entendu et considéré, il a fallu énormément de temps, d’insultes, et de moqueries contre les écologistes, mais aussi de nombreux changements stratégiques. D’abord établi·es en luttes déconcentrées, les écologistes se sont rassemblé·es dans des ONGs, associations, mais aussi des partis – très divers mais se revendiquant tous de l’écologie. Les Grünen d'Allemagne et d'Autriche sont davantage à droite que les Vert·es français·es, et Os Verdes portugais·es sont bien plus radicaux·les que leur homonymes brésilien·nes. En France, les écologistes de parti ont essayé de se rendre novateur·ices en clamant leur originalité politique : « ni de droite ni de gauche », comme le disait Antoine Waechter durant sa campagne présidentielle en 1988. Pourtant, ils et elles ont été très proche de la gauche (institutionnelle) et très à l’avant-garde : Commission LGBT dès les années 80, alertes sur les dégâts du productivisme… Mais aussi participation au gouvernement de « la Gauche Plurielle » entre 1997 et 2001, où se côtoyaient des libéraux·ales convaincu·es, des social-démocrates converti·es à 1983, des bonapartistes (Chevènement par exemple)… Sur une ligne de crête idéologique qui a entretenu la confusion. Si bien que Daniel Cohn-Bendit en fût une égérie, si bien qu’on en vienne à dépolitiser ce qui aurait pu faire « la politique autrement ».

Pour les élections européennes de 2009, les Vert·es et Europe Écologie (deux partis fédéralistes européens et écologistes) fusionnent pour devenir Europe Écologie-Les Verts (que je transcris « les Vert·es »). Pour la présidentielle de 2012, à l’issue d’une primaire est désignée comme candidate écologiste Eva Joly, qui propose un programme de rupture. Sa campagne est d’ailleurs d’avance mise à mal par Yannick Jadot, ou par d’autres notables du parti, souvent partisans de Nicolas Hulot. Un programme qui s’inscrit à gauche mais dont l’alliance avec le PS pour les législatives met le parti à distance du Front de Gauche qui aurait pu être un allié de taille, notamment avec le Parti de Gauche qui le compose et qui se réclame de l’écosocialisme. L’écologie perd en radicalité en s’alliant avec un parti libéral assumé, et n’obtenant finalement pas les gages posés à cet accord. En 2016 lors de la primaire écolo, c’est Yannick Jadot qui est désigné, mais il se désiste unilatéralement en faveur du candidat PS Benoît Hamon en février 2017, avant de faire accepter sa décision par les adhérent·es. Finalement, c’est aux élections européennes que le virage idéologique s’affirme en parallèle des actes : Yannick Jadot, tête de liste EE-LV clame son autonomie face à la gauche et souhaite faire de l’écologie une force indépendante. Il parle de « coalitions climat » qui rassembleraient toutes les forces qui voudraient « sauver le climat ». Cette suite de virages stratégiques est importante pour comprendre la place du parti EE-LV dans le spectre politique actuel : ni macroniste, ni insoumis, bel et bien autonome, oscillant entre critique du productivisme et protection du régime capitaliste.

Surtout, les discours émis par les acteur·ices de premier plan du parti écologiste donnent une image simpliste sinon faussée de l’écologie. A l’écologie fondamentalement radicale, on substitue un environnementalisme modéré qui ne nomme pas les causes des désastres – protégeons la nature, limitons les « externalités négatives » du marché. On noie l’essence de l’écologie politique (émancipation du régime de servitude, dignité humaine, protection sociale, respect de l’intégrité, égalité…) avec des formules indéfinies telle que « justice sociale » (laquelle?) ou « sauvons le climat » (à l’aide d’un seul et unique bulletin de vote?). Ce sont des formules extrêmement pauvres et ultra-consensuelles. Le climat est une notion dépolitisée et dont peu de personnes se réclament de vouloir activement le bouleverser. C’est un terme qui permet de rameuter à la fois le cadre commercial que l’enseignant·e (et les classes sociales les plus sensibles au thème du « climat » sont d’ailleurs les urbaines diplômées). De plus, outre la crise climatique que nous vivons, existe en parallèle et simultanément une crise écologique : le réseau des vivant·es s’affaiblit et est érodé par le système de surproduction capitaliste. Cette problématique est plus politisée que celle du climat pris comme objet seul : l’érosion des vivant·es questionne l’identité des responsables, celle des premier·ères à en souffrir, et permet de mettre en lumière les mutations causées sur l’ensemble des corps biologiques. Dans la lecture actuelle que fournit la campagne du "pôle écolo" pour cette présidentielle, la question climatique devient d'abord une fin, un monstre qui canalise tous les dégâts du productivisme. Secondement, la justice sociale, si on ne définit pas si elle est égalitaire ou contre le système de classes, peut aussi bien se définir comme un horizon socialiste que libéral (Un de ses théoriciens étant John Rawls, libéral étasunien, qui définit la justice sociale comme étant un régime d’égalité d’opportunité – vive la méritocratie et la compétition de tous·tes contre tous·tes, véritable prédation sociologique). Même le terme de radicalité a été réapproprié par celui qui était considéré comme « macron-compatible » pendant la primaire écologiste (Yannick Jadot, pour répondre à Sandrine Rousseau disant que « la vraie radicalité c’est d’être au pouvoir »).

En outre des discours et de l’agencement des formules, les mesures annoncées par le candidat Jadot laissent à désirer en matière de « Justice sociale ». Si Jadot veut que les salaires soient augmentés, cela ne passe pas par une nouvelle loi mais par des négociations dans les branches d’activité. Pour établir une démocratie dans l’entreprise, des « salarié·es-citoyen·nes » doivent pouvoir intégrer les Conseil d’Administration à hauteur de 50 % de sa composition. La prime d’activité doit être revalorisée de 400 euros et le chèque énergie revu à la hausse. Ces mesures ne sont en rien une annonce de changement de régime ou de structure sociale. Si on croit ce programme, on ne rentrera pas dans une transition vers une société sociale et écologique. Car les patrons ne se laisseront pas faire, et les négociations vont souvent en leur sens, surtout lorsque les travailleur·euses ne sont pas constitué·es en syndicat ou que la loi ne leur impose pas ce progrès. Si les salarié·es composent la moitié du CA, cela les relègue à une position passive de la prise de décision dans l’entreprise : les travailleur·euses ne disposant pas du pouvoir et n’ayant pas la propriété d’usage des moyens de production, ils et elles se retrouvent encore dépossédé·es du privilège qu’ont les actionnaires et les patrons – la propriété des moyens de production et leur autonomie vis-à-vis de leur outil de travail. De plus, les patrons ne seront pas chiffonnés par une augmentation de la prime d’activité, car cela ne les contraint pas à augmenter les salaires, l’État pérennisant via cette prime le versement indigne de bas salaires, exonérés de cotisations sociales (ce qui permet et rend légitime les maxi-profits). Surtout cette politique sociale s’inspire d’un néokeynésianisme charitable : le marché est imparfait et cause des troubles sociaux (et ici environnementaux), mais il doit être régulé et accompagné afin de limiter les effets négatifs qu’il incombe. De cette manière, il est proposé que l’État poursuive ses dons aux entreprises, mais sur des critères d’égalité entre les genres, et au travers d’un indice sur les dégâts économiques et environnementaux causés par l’activité économique concernée. Un keynésianisme soft, fondé sur la croissance et la surproduction, et qui refoule la planification économique et la mise en place d’un secteur étatique démocratisé qui ne serait pas corollaire de l’économie de marché mais bel et un bien un secteur institutionnel autonome, sinon contre le marché. La puissance publique est donc réduite à un statut de réparateur des dégâts, ou de gestionnaire de ceux-ci, au lieu de les éviter sur une base de planification régie par les civil·es, habitant·es et travailleur·euses elleux-mêmes. Notons toutefois que le candidat Jadot propose une augmentation du SMIC jusqu’à 1500€ d’ici la fin de son quinquennat (sans en dire davantage sur le rétablissement du régime de cotisation sociale, socle de pouvoir et de solidarité populaire et travailleuse, ou sur la continuation vers un système de solidarité via la fiscalité). Enfin, sur le chèque énergie, aucune question sur les biens communs si chère aux écologistes n’est posée par le candidat lui-même – seul le programme Vivant du « pôle écolo » en fait état avec l’annonce de la gratuité des mètres cubes d’eau et de l’électricité nécessaires à un traitement digne de soi-même (boire, se laver, entretenir son logement, cuisiner, se chauffer).

Politique tampon des dégâts sociaux et écologiques du capitalisme. Programme d’accompagnement et de non-lutte. Écologie cosmétique : on maquille le capitalisme, on le verdit et on le moralise pour le rendre humain… L’accaparement des terres et le profit, mais avec douceur (et compensation).

Croire en l’écologie.

La vague écologiste. © H. Zell, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0

Malgré cette errance d’EE-LV, il ne faut pas projeter nos inquiétudes et nos critiques sur tous·tes les militant·es ou sympathisant·es de ce parti. A la primaire écologiste, à deux points près nous aurions eu un autre récit de la présidentielle, moins égocentré, plus franc sur le libéralisme, moins conciliant avec les patrons, et surtout plus ambitieux sur l’ouverture à sa gauche. Nombres de militant·es radicaux·les qui refusent le libéralisme restent au parti pour faire changer de paradigme. Nombre de militants et de militantes ne soutiennent pas ces positions, et s’expriment en interne. Il faut les soutenir. Surtout, il faut croire en la force des écologistes, iels vont partout à gauche : LFI, NPA, Révolution Permanente… On ne peut que se féliciter de l’intégration des thèmes des biens communs, de l’eau et de la « bifurcation écologique » dans l’Avenir en Commun, avec sa « règle verte » et sa « règle bleue ». De même pour la revendication de l’identité écosocialiste du NPA et du parti Ensemble!. L’écologie devient motrice, et se concrétise dans la vision de l’écosocialisme, de l’écologie sociale et de l’écoféminisme. Ce n’est plus « fin du monde, fin du mois même combat » – qui impliquerait qu’il faut continuer avec la logique de l’emploi capitaliste pour subvenir à ses besoins, alors que le travail acapitaliste peut exister – mais « écologistes donc anticapitalistes ».

Militant·es écologistes anticapitalistes, nos idées ont germé, se sont implantées et ont fleuri dans le champ de gauche. A nous de les entretenir, de prendre soin de leurs racines et de leurs fruits, afin d’éviter qu’elles ne s’étouffent sous les feuilles envahissantes de l’écologie libérale.

Lucas.

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