Ouvrir le réformisme radical. Fin de la social-démocratie et réformisme de combat.

« A ceux et celles qui n’ont pas de carrière politique et qui n’en n’auront pas, il faut leur (nous) autoriser l’accès au pouvoir, à l’élaboration des règles et des lois. »

L’espace politique de la social-démocratie s’est refermé. Après le tournant néolibéral et gestionnaire des années 1980, et sa mise en application délibérée, brutale et non plus admise à demi-mot sous l’ère Hollande-Macron, cet espace à laissé en friche un monde politique. Une grande maison délabrée, où certain·es squattent en espérant voir arriver de nouveaux·elles résident·es, en vain, malgré une belle façade, un joli nom d’auberge et de beaux logos. Mais si les résident·es quittent progressivement la maison social-démocrate, c’est que les tenancier·ères de cette dernière ont abandonné les règles et les fondamentaux de base, qui étaient pourtant bien gravé·es dans le cœur de ceux et celles qui y passaient : le socialisme, la démocratie, l’égalité et la justice ; le réformisme en faveur des travailleur·euses et des petit·es. Oui, la maison social-démocrate, qui accueille les auberges du Parti « Socialiste », du Parti « Communiste » et d’une part des Vert·es environnementalistes, tombe en ruine.

On se retrouve avec le constat suivant :

  • le PS qui se voulait être la plus fidèle illustration de la social-démocratie française, a opté pour un brutal tournant néolibéral-néokeynésien, solidariste certes, mais conquis aux dogmes du marché – au revoir les idéaux de justice, de représentation des travailleur·euses et de lutte légaliste afin de conquérir de nouveaux droits. Il n’en reste plus qu’un Parti Réformiste du Centre.

  • Le PCF, lui, semble avoir pris la place que l’on conférait au PS durant les années 75-80-90. Il transige mois que son grand frère sur certaines questions, mais les pratiques du parti, et son traitement conservateur des thèmes imposés par la droite le font glisser vers sa droite. Surtout, on ne voit plus l’audace qu’il avait de former, de proposer des candidats d’origine populaire et de mettre en avant des personnalités du peuple.

  • Une fraction d’EE-LV, bien qu’elle refuse de se déclarer « social-démocrate », utilise les mêmes stratégies, et les mêmes rouages de la démocratie libérale pour (sur)vivre. Parfois penchant vers le réformisme social-libéral ou plutôt dans le réformisme environnementaliste, cette part non négligeable de l’appareil du parti fait penser aux yeux de l’opinion que l’écologie politique toute entière s’installerait sur les fondations du socle du PS. Les alliances avec le PS au niveau local, et le théâtre des oppositions joué dans les grands médias, en plus des positions peu claires sur la structure économique appuient ce confusionnisme à propos de l’écologie, qui parfois semble être délibéré afin de « ratisser large ». Cette fraction représenterait un « Parti environnementaliste » – dans le sens où l’environnementalisme a comme objectif la protection de l’environnement, ou la limitation des dégâts du système capitaliste sur la nature, à l’aide de freins posés par un État gestionnaire (une des variantes du néolibéralisme en somme).



Mais alors, pourquoi soutenir que l’espace social-démocrate s’est refermé si le nom de ces partis est connu par la majorité de la population, et s’ils sont toujours présents dans le paysage médiatique et politique ? Car ce ne sont plus des partis, mais des clubs, qui font vivre une illusion de partis dynamiques. Leur structure d’organisation a en quelques sortes régressé pour revenir à un état de club, qui existait au XIXème siècle dans la société bourgeoise et intellectuelle parisienne. Bien sûr, leur structure n’est pas revenu à un état calqué à celui des clubs politiques de l’époque (notamment de part leur sur-médiatisation bien qu’ils ne soit pas fort dotés en nombre de membres non-élu·es), mais, l’élitisme ou l’aristocratie partisane créée de fait, ferme l’accès à la socialisation politique, la formation au plaidoyer, et finalement à la construction d’une identité politique claire, incarnée et assumée.

La social-démocratie s’est refermée car elle n’est ni sociale dans son discours (nous l’avons vu et vécu), ni dans ses structures d’organisation : subsiste une étanchéité sociale qui relègue les corps populaires, moins dotés en culture politique ou en stratégie électoraliste ou de carrière (« comment conserver sa place, son statut et son aura sociale au sein de l’organisation ? »). En globalisant : seules les personnes dotées de ces ressources peuvent survivre dans ces formations où la concurrence des agents politiques se déchaîne entre eux·elles afin de déterminer qui aura ce siège, cette circonscription, ou même pour simplement jouir du droit à l’écoute de sa parole.

Pourtant, ces formations ont pu, dans l’histoire de leurs existences, adopter une stratégie de réformisme radical. Le PS avec la retraite à 60 ans dans les années 80, EE-LV avec le programme Vivre Mieux de 2012, le PCF avec sa planification de nationalisations d’entreprises… D’autres parts, une fraction non-négligeables des adhérent·es de ces formations soutiennent un réformisme radical : ils·elles intègrent ces formations politiques et impulsent un rapport de force interne mais aussi externe lorsqu’ils·elles sont élu·es dans une assemblée représentative (Parlement, Conseils régional, départemental, métropolitain ou encore municipal). Ainsi, si les tenancier·ères de la maison social-démocrate se sont détourné·es de la charte de revendication légitime de ce nom, il n’en est pas moins que certains agents qui squattent encore cette maison disposent d’une puissance qui ne peut être ignorée. Me viennent à l’esprit : Elsa Faucillon, députée issue du PCF, de Annie Lahmer, conseillère EE-LV régionale d’Île-de-France, ou bien tous·tes ces militant·es qui s’investissent dans les commissions internes ou réunions de travail sur les grands axes, afin de faire pencher la balance vers la radicalité si nécessaire pour ne pas laisser s’essouffler une structure. Ces personnes ne sont pas rien, et tout n’est pas à jeter. Non, il faut mobiliser.

La radicalité est une stratégie, organisationnelle et dans le discours, qui permet de re-former des entités politiques. La radicalité est un portail vers une Réforme de la gauche institutionnelle et légaliste.

Au sens de « Réforme », je pense à son sens radical, la re-formation. Comment s’inspire donc cette « radicalité » ? Jean-Luc Mélenchon illustre à lui-seul son idée personnelle de la radicalité (qu’il personnifie). Clémentine Autain, ou encore Sandrine Rousseau, ont, elles, l’audace d’être radicales dans leur discours, mais aussi dans leurs pratiques ; et si l’une sait incarner une résistance aux attaques contre les conquis sociaux au parlement, l’autre, qui n’est pas élue, sait imposer dans le débat public une méthode alternative radicalement opposée au réformisme social-libéral1, tant dans son organisation que dans son programme d’action à mettre en œuvre (participativisme et approche priorisée envers les concerné·es au sein de sa campagne; sur le plan programmatique : mesures d’encadrement du libre-échange, mise en place d’une société de transitions afin que chacun·e puisse participer à l’élaboration et à la planification du futur politique et économique…). Mais aussi, en dehors des « figures », il existe des militant·es qui eux·elles ont quitté les enseignes social-libérales par attachement à la radicalité (ne pas transiger sur les valeurs, être honnête sur le programme et sur les pratiques, corriger les erreurs et fautes politiques internes commises, adéquation entre les valeurs prônées et la pratique…). Quand certain·es se sont dirigé·es vers La France Insoumise, Ensemble!, le NPA, ou des associations telles que Attac, d’autres sont resté·es sans organisation d’attache, sans maison politique.

Nous avons ici un grand foyer à bâtir, celui du réformisme radical. Les fondations commencent à être posées. A la fois pour renouer avec des idéaux vers lesquelles nous voudrions faire infléchir notre société toute entière (que ce soit vers l’Ecologie Sociale et Populaire, l’écosocialisme, le communalisme, l’État social, le socialisme démocratique, le confédéralisme, le fédéralisme social…), à la fois pour avoir une pratique du pouvoir intègre, constructive, qui peut être modérée2, mais qui ne se couche pas à la première opportunité de financements ou d’une place dotée d’un meilleur statut social ou d’une allure de gouvernement. Surtout, le réformisme radical (re)donne une place aux relégué·es de la politique : les employé·es, les salarié·es, les travailleur·euses, les précaires, les bas-salarié·es, les intérimaires… Mais aussi les bénévoles associatifs, les personnes engagées dans un projet ou organisées dans un collectif.

La radicalité c’est accepter l’essence du pouvoir en démocratie libérale, à savoir la représentation et la délégation confiante du pouvoir par le peuple – tout cela n’est pas la carrière politique. A ceux et celles qui n’ont pas de carrière politique et qui n’en n’auront pas, il faut leur (nous) autoriser l’accès au pouvoir, à l’élaboration des règles et des lois.

Ils et elles sont expert·es de leurs existences. Ils et elles connaissent les problématiques avec lesquelles ils·elles vivent. Leur émancipation est cruciale et nous amène vers l’égalité. Car sous ce prisme social et juste, un pas vers l’égalité pour un·e est un pas pour l’ensemble.

L’espace social-démocrate se refermant, il faut être extrêmement attentif à ce que l’espace libéral-centriste (social-libéral, néokeynésien, macroniste…) n’empiète pas sur la friche qui s’offre à nous, étant en constante augmentation depuis les années 80. Il n’en résultera que davantage de confusions sur ce qu’est la gauche, nos combats et nos valeurs. Et jamais la concurrence de tous·tes contre tous·tes, la domination de l’Humain sur l’Humain et les écosystèmes, jamais le libre-marché ne devraient être gravés sur le fronton de notre maison politique aux côtes de nos valeurs d’égalité, de justice et de fraternité/sororité/adelphité.







Lucas.


1 : si l’on devait placer un point « le capitalisme/le libéralisme » sur un spectre, leurs propositions seraient bien éloignées de ce dernier.

2 : la modération étant une stratégie de discussion qui n’équivaut pas à l’abandon de ses valeurs. Je signifie aussi par cette expression la diversité des stratégies pouvant cohabiter dans cette famille politique du réformisme radical, qu’Erik Olin Wright nomme dans son livre Stratégies anticapitalistes pour le xxiè siècle : Domestiquer/Apprivoiser le capitalisme (réduire ses mauvais effets en réparant ses dégâts via la santé et l’éducation publiques gratuites, des services publics de qualité, cohabitation d’une économie planifiée étatique avec le capitalisme, contraintes sur le marché mais qui n’arrêtent pas le business as usual) ; Résister au capitalisme (Syndicats, ESS, mouvements sociaux) ; Fuir le capitalisme (ZADs, hameaux libertaires…) ; Démanteler le capitalisme (cycle de grandes réformes structurelles, salaire à vie, socialisations…) ; Écraser le capitalisme (révolution, soulèvement).

A savoir pour le lecteur/ la lectrice : je suis engagé dans la campagne de Sandrine Rousseau.



Livres sur le sujet :

  • Figures du communisme, Frédéric Lordon

  • Comment saboter un pipeline, l’Anthropocène contre l’histoire, Andreas Malm

  • Fascisme fossile, Zetkin Collective

  • Simples militants : comment les partis politiques démobilisent les classes populaires, Raphaël Challier

  • Stratégies anticapitalistes pour le xxie siècle, Erik Olin Wright

  • Le bloc arc-en-ciel, Aurélie Trouvé



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