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Billet de blog 30 mars 2022

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Cher·es écologistes Vert·es, ouvrez-vous au bas

Plaidoyer pour que l’écologie populaire devienne la matrice du parti écologiste traditionnel en France après la séquence présidentielle.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cher·e·s écologistes Vert·es,

Je vous ai côtoyé, et j’ai beaucoup appris de vous. J’ai pu me former à de grands enjeux, à la fois anxiogènes et stimulants, qui sont réels outils d’émancipation intellectuelle. J’ai aimé certaines de manifestations, beaucoup de nos discussions. J’ai apprécié et j’apprécie toujours des dizaines de camarades. Ce sont des ami·es, ma team.

Je me suis octroyé le privilège de l’attente en temps d’urgences : celui de la participation à la construction d’un parti écologiste d’envergure qui deviendrait radical, au terme de longues luttes intestines jamais révélées à l’extérieur pour ne pas saper notre maison politique.

Toutefois, j’ai compris avec plus de finesse ce que les gens rejetaient dans les partis et dans notre système politique – je n’ignorais pas tout ça, mais j’accordais du crédit à l’idée de faire de la politique autrement.

Les luttes internes pour porter telle noblesse à la tête du parti, sous couvert de démocratie interne et de débats entre les courants. Le caporalismei bienveillant qui lance des invectives à se rallier sans ménagement à tel candidat dont le projet n’avait déjà pas séduit en interne ; dont la personnalité pourtant médiatisée comme notre « représentant » a été contestée par l’entrée en lice de 4 candidat·es lors de la primaire du « pôle écolo ». La mainmise par des sous-bourgeois·es ou des bourgeois·esii (des « gens aisés »), très bien doté·es culturellement, socialement, économiquement. L’éviction mécanique du peu de petit·es et de simples qui entrent. Le carriérisme défendu à ces dernier·ères, mais toutefois permis pour les plus installé·es socialement.

Cher·e·s écologistes de parti, malheureusement, et parfois à vos dépens, vos structures deviennent des incubateurs de carrière et des syndicats d’élu·es.

Professionnalisation, aseptisation des paroles et des convictions, focalisation sur la communication plutôt que sur les outils d’ouverture et de démocratie… Ce sont des causes parmi l’immensité des causes d’un recul de la démocratie libérale et de la fin de la pseudo-hégémonie culturelle de gauche en France depuis des années. Parce qu’au sein d’un parlement de la république insulté par des dispositions monarchiques, vos organisations sont réduites à des groupes de pressions légitimés et institutionnalisés – des lobbies parlementaires, parfois des moulins-épouvantails. Parce que pour survivre entre un ancien parti de gauche devenu libéral et une droite excitée par son passé impérial et royaliste, vos représentant·es médiatiques doivent séduire avec plus que de la modération en terrain (neo)conservateur – parfois libéral culturellement mais affecté par le confusionnisme idéologique qui règne depuis des années, notamment en matière d’économie. Oui, on peut vous décharger de pas mal de maux. Peut-être êtes-vous mis·es au pas par cet agencement politique. Peut-être est-ce venu naturellement à cause de votre endogamie (ce que nous nous appelons « l’entre-soi »).

Et pourtant, vous êtes empli·es de volonté, de forces, de fatigue et de déception. Vous aussi. De toutes les façons, nous sommes égaux et égales dans la déception. Mais jamais égaux et égales quant à notre pouvoir de faire face aux « aléas de partis », aux événements et aux réactions secondaires qu’ils provoquent. Il est peut-être plus difficile pour les subalternes de ne pas quitter le navire quand on nous laisse accroché·e à la rambarde : il faut créer un poids sur les flancs, mais ne jamais l’inviter sur le pont. Ce rejet, ou cette relégation se manifeste par des mesures explicites et implicites : on ne vous invite pas, on vous méprise pour votre radicalité et pour vos arguments pourtant logiques (« pourquoi n’arrêtons pas ça si ça nous met en danger ? - Non il faut être pragmatique »), on se passe le mot sur votre profil, on décrédibilise. Comment se préserver dans cette ambiance de prédation sociale, de concurrence interindividuelle, de carriérisme limité inéquitablement ? Je vous le dis : j’aurais adoré être intégré dans vos structures et rassurer les gens sur notre capacité à s’adresser à tous·tes, surtout et d’abord aux salarié·es, aux employé·es, aux précaires, aux privé·es d’emploi et aux marginalisé·es des aires urbaines. J’aurais, comme d’autres camarades démobilisé·es, pu être une des forces de vos organisations, une jolie caution, une des voix du bas, en route vers mon entièreté politique.

L’écologie populaire ça n’est pas l’écologie de la masse moyenne […]. L’écologie populaire, c’est l’écologie qui part des classes populaires et qui interroge leur domination par un système de classes, en même temps que leur place et effets dans les systèmes écologiques.
Illustration 1
Planter les racines de l'écologie auprès du peuple, fleurir grâce à sa force. © Ninjatacoshell

Disons-le : le manque d’inclusion des classes subalternes nuit à vos convictions souvent sincères de 1) mettre fin à la prédation sous toutes ses formes – dont sociale, qui s’insinue par des rapports de domination ; 2) construire l’écologie populaire. Mais en ne donnant pas le pouvoir de faire aux concerné·es, aux dominé·es, vous faites preuve d’une faiblesse récurrente et généralisée chez tous les autres partis (voire des associations et collectifs). L’écologie populaire ça n’est pas l’écologie de la masse moyenne – d’ailleurs, la majorité des gens tendent à se considérer comme étant de la « classe moyenne ». L’écologie populaire, c’est l’écologie qui part des classes populaires et qui interroge leur domination par un système de classes, en même temps que leur place et effets dans les systèmes écologiques.

Autorisez notre mobilisation. Laissez ce grand vide ne pas être rempli par des carriéristes éloigné·es de nos vécus, de nos récits, et de nos injustices. Celleux-là ne servent pas un mouvement, mais une mise à l’arrêt pour se garantir une place. Des outils existent, pensons par exemple à la formation en école politique de jeunes, de simples habitant·es, de travailleur·euses ou de personnes retirées de l’emploi, intéressé·es et attiré·es par l’écologie de gauche – que celle-ci soit davantage écoféministe, écosocialiste, pour un revenu de base ou un salaire à vie. Il faut pouvoir donner les clés pour réfléchir en profondeur afin de ne pas tomber dans une posture de simple « supporter » de parti, mais aussi laisser un espace de contre-pouvoir typiquement populaire. Pensons ici à des assemblées populaires locales, qui délègueraient de manière impérative la charge de représenter chaque assemblée aux échelons territoriaux supérieurs, afin que le voix d’en bas et des marges soit respectée dans le processus, mais aussi contrainte à l’écoute par les instances internes. Les outils existent. Il ne manque plus que leur application et la recherche proactive de militant·es auprès de nous – certes, fatigante, mais sûrement plus bénéfique que la consolidation d’une cour partisane qui rumine son patriotisme d’organisation. Vous le dites avec fierté : il faut laisser les concerné·es s’exprimer. Qui mieux qu’une personne non-native pour parler du droit de vote des étranger·ères ? Qui est mieux placée qu’une lesbienne pour parler de lesbophobie ou d’hétérosexisme ? Qui mieux que des étudiant·es de provinces pour parler de leurs conditions d’études et leurs besoins dans leur ville de seconde zone ? Vous avez déjà réussi à intégrer les gays dans vos instances. Certains parviennent même à se revendiquer librement d’être des pédés. C’est une richesse militante dont vous connaissez les résultats : le discours et les actes n’en sont que mieux servis, votre avant-garde sur les droits LGBTQ+ est reconnue. Les lesbiennes sont aussi progressivement intégrées. C’est un bon signe qui prouve vos capacités à mettre en miette ces barreaux politiques et ces plafonds de verre.

A l’idée des plantes hétérotrophesiii, c’est-à-dire les plantes qui doivent puiser des nutriments à l’extérieur de leur organisme pour se développer et s’épanouir, vous, écologistes de parti, devez puiser des forces sociales à l’extérieur de vous-mêmes, qui peuvent parfois être éloignées, mais qui voyagent de temps à autre auprès de vous. Sinon, vous risquez d’affaiblir votre consistance et de fermenter avec les éléments appauvris qu'il vous restent.

Lucas, étudiant boursier, ancien enfant placé, et militant écosocialiste.


iCaporalisme : Tendance à la constitution de chefferies, autoritaires à divers degrés.

iiFramont, N. (2021, 21 octobre). Bourgeoisie, sous-bourgeoisie et classe laborieuse : les mots de la lutte des classes. FRUSTRATION. https://www.frustrationmagazine.fr/definition-bourgeois/

iii« hétérotrophie » Wiktionnaire, le dictionnaire libre. 4 avr. 2021, URL: <https://fr.wiktionary.org/w/index.php?title=h%C3%A9t%C3%A9rotrophie&oldid=29339554>.

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