Ce que raconte vraiment l'affaire Griveaux

D'abus de langage en rhétorique, l'affaire Griveaux a été mise en récit, en tentant de cacher ce qui s'était vraiment passé.

Commençons par clarifier mon point de vue sur les messages sexuels de Benjamin Griveaux. Jeudi soir, en allumant Twitter, j’ai vu que le réseau bruissait d’une histoire de sexe. J’ai rapidement cherché sur Internet si un quelconque média en parlait. Il n’y avait aucun article sur ce sujet. En cherchant un peu plus loin sur Twitter, j’ai compris qu’il s’agissait de vidéos de masturbation envoyées à une femme dans le cadre d’une relation consentie. Pour moi, c’était la fin de l’histoire.

Mais, le lendemain, Benjamin Griveaux a choisi d’annuler ses passages à la radio, et a fini par déclarer qu’il se retirait de la campagne des municipales à Paris. A ce moment, l’affaire est devenue politique, et, après seulement deux jours, elle nous en apprend déjà beaucoup.

Le premier enseignement concerne la mise en fiction d’un événement. Aujourd’hui, chaque chaîne d’informations résume l’affaire avec ces mots : “Benjamin Griveaux a dû abandonner sa campagne suite à la révélation d’images à caractère sexuel”. Or, l’emploi du verbe devoir est ici un mensonge : aucune personnalité politique n’a demandé publiquement sa démission, comme cela avait pu avoir lieu pour François de Rugy ou Jean-Paul Delevoye. Même sur Twitter, le jeudi soir, aucun message n’appelait Benjamin Griveaux à abandonner la campagne électorale.

Benjamin Griveaux aurait pu continuer sa campagne. Le court article écrit par Ovidie pour Libération l’explique assez bien. Nous sommes face à un homme victime de la révélation illégale d’images pornographiques le concernant. Contrairement aux adolescents harcelés solitaires, sa notoriété lui permettait de se positionner courageusement contre ces pratiques de délation. Il aurait pu affirmer clairement que de telles images ne remettaient pas en cause sa place dans la cité. Mais il a fui, aussi vite que lorsque les gilets jaunes ont cassé le portail de son ministère. Même si Benjamin Griveaux est une victime, il a fait preuve d’une grande lâcheté.

“Benjamin Griveaux a choisi d’abandonner sa campagne suite à la révélation d’images à caractère sexuel”, voilà la réalité. Mais écrire la fiction où la vindicte populaire aurait contraint Benjamin Griveaux d’abandonner permet à chacun des hommes politiques de tirer des conclusions censément logiques : “nos institutions sont menacées, la démocratie est en danger”. En effet, dans une République, les révélations illégales d’images privées ne doivent pas forcer un candidat à arrêter sa campagne électorale. Par contre, le fait qu’un candidat gêné par la révélation de ses messages adultères abandonne une campagne électorale ne menace en rien le fonctionnement de la démocratie représentative.

La mise en place de la fiction d’un Benjamin Griveaux acculé permet à la majorité de dérouler son discours. Là est le deuxième enseignement de cet événement : l’abandon de Benjamin Griveaux a libéré une parole d’une sincérité inattendue. Olivia Grégoire, députée LREM de Paris, s’interroge sur l’utilité de Twitter. Bruno Questel député LREM de l’Eure, demande à ce que Piotr Pavlenski, l’artiste russe réfugié en France qui a révélé les messages de Benjamin Griveaux, soit immédiatement expulsé. Certains députés profitent même de l’affaire pour demander la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux, alors que les personnes ayant relayé la vidéo sont bien connues, l’un d’entre eux étant même un ancien membre de LREM (Joachim Son-Forget). Après le départ de Benjamin Griveaux, la majorité propose clairement de renvoyer les délinquants dans leur pays d’origine, et suggère à demi-mot un contrôle des réseaux sociaux. Le rapprochement entre le parti d’Emmanuel Macron et celui de Marine Le Pen, dont parle avec justesse Emmanuel Todd, devient limpide. Au nom du respect de la vie privé, les membres du parti LREM se mettent à tenir des discours proches de ceux du Rassemblement National.

Le dernier enseignement de l’affaire Griveaux concerne justement ce fameux respect de la vie privé. Il apparaît clairement que ce respect est à géométrie variable. Ne parlons même pas ici de la mise en place d’une surveillance généralisée, des “Smart Cities” à l’espionnage des réseaux sociaux. Contentons nous de constater que l’indignation face aux révélations privées dépend de la personne concernée : ceux qui, aujourd’hui, s’indignent que des histoires adultères soient rendues publiques, se réjouissaient hier des révélations sur le couple Mélenchon/Chikirou dans Gala, se délectaient des fausses accusations concernant un Jérôme Rodrigues battant sa femme, se ravissaient des images d’Eric Drouet avec sa Jaguar . Je me souviens même de personnes publiant des photos d’une étudiante en vacances parce que celle-ci avait osé parlé de précarité sur un plateau de télévision.

D’autre part, il ne faudrait pas oublier que Benjamin Griveaux a choisi de mettre en scène sa vie privée. Le 11 avril 2019, Paris Match publiait un article intitulé “Julia et Paris, les deux amours de Benjamin Griveaux” : la campagne municipale et les relations amoureuses étaient ici liées, sans que l’intéressé, posant avec sa femme sur le Pont des Arts, ne trouve à y redire. Beaucoup d’hommes politiques choisissent de ne pas utiliser leur vie privée comme argument politique. Ceux qui, au contraire, se servent de leurs relations amoureuses pour mieux se faire élire choisissent délibérément de déplacer le débat politique. En ce sens, si Benjamin Griveaux a usé de sa famille, il est logique que ses relations adultères arrivent dans la campagne municipales.

Pour conclure, essayons de résumer ce qui s’est passé le plus justement possible. Il est vrai que Benjamin Griveaux a été victime d’une action illégale, à savoir rendre public des messages privés. Ces messages privés révélaient une relation adultère. Comme Benjamin Griveaux avait lié son amour de Paris et l’amour pour sa femme, il est possible d’affirmer que son infidélité interroge la bonne foi de sa campagne. Pourtant, personne n’a réclamé son retrait. Benjamin Griveaux a néanmoins choisi d’arrêter sa campagne électorale. Ce choix lui appartient, et il n’y a aucune raison de s’en servir pour justifier des lois sur la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux ou un autre type de contrôle qui n’existerait pas déjà dans la loi. Quand à ceux qui pensent que cet événement “menace la démocratie”, il sera facile de répondre “essayez la dictature, et vous verrez”. 

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