Gouverner au doigt mouillé

Alors que Jean-Luc Mélenchon s'appuie sur des données scientifiques, gouvernements et journalistes l'accusent de mentir. De son côté, Emmanuel Macron n'appuie ses déclarations sur rien.

Mercredi soir, le président Emmanuel Macron a annoncé un couvre-feu pour lutter contre l’épidémie de Coronavirus. Il a justifié cette mesure en affirmant que “les contacts privés [...] sont les contacts les plus dangereux”. Immédiatement après son intervention, Jean-Luc Mélenchon a moqué la mesure en affirmant que “60 % des contaminations ont lieu au travail ou à l'école ou à l'université”. Comme il l’a précisé par la suite, il s’appuyait sur le point épidémiologique du 8 octobre 2020 de Santé publique France, où les évènements publics ou privés apparaissent, en effet, loin derrière les entreprises privées ou le milieu scolaire.

Clusters par type de collectivités © Santé Publique France Clusters par type de collectivités © Santé Publique France

Le ministre de la Santé Olivier Véran, ou la députée Aurore Bergé, ont immédiatement contesté la déclaration de Monsieur Mélenchon, la qualifiant de “Fake News” : le tableau de Santé Publique France ne concernent que les clusters. Or les clusters ne sont à l’origine que de 10% des cas positifs. Tous les sites d’information ont, dès le lendemain, confirmé les déclarations du gouvernement. Le Monde, par exemple, faisait paraître dans sa section “les Décodeurs” un article intitulé “Covid-19 : on ne peut pas dire que « 60 % des contaminations ont lieu au travail ou à l’école »

Si l’objection faite à Monsieur Mélenchon par le gouvernement et les journalistes est juste, elle masque un fait important : à l’heure actuelle, les données sur les clusters sont les seules disponibles, en ce qui concerne les lieux de contamination. Dans son avis du 22 septembre 2020, le Conseil Scientifique indiquait ainsi que : “Actuellement, en France, en dehors des clusters, il n’est pas possible d’identifier le lieu d’infection des cas, faute de données disponibles”.

Ce sont alors deux visions de l’action contre le Covid qui s’opposent ici. D’un côté, Jean-Luc Mélenchon propose de se fonder sur les données que nous avons. Même si elles sont lacunaires, puisque ne concernant que 10% des contaminations, elles sont vérifiables scientifiquement. En utilisant ces données, l’instauration d’un couvre-feu apparaît comme une mesure à l’efficacité limitée. De l’autre côté, Emmanuel Macron choisit de s’appuyer sur un ressenti, que l’on a vu fleurir sur les réseaux sociaux, à savoir l’énervement de beaucoup devant ce constat : des gens organisent des soirées ou se retrouvent à des terrasses bondées. Contrairement à la déclaration de Monsieur Mélenchon, l’affirmation de Monsieur Macron “les contacts privés [...] sont les contacts les plus dangereux” n’est ni vraie ni fausse : elle est invérifiable, puisque fondée sur aucune donnée scientifique. De la même façon, nous pourrions dire “les contacts avec les commerçants sont les contacts les plus dangereux” sans que personne ne puisse prouver ou infirmer notre hypothèse.

Contrairement à certains, les journalistes du Monde ont l’honnêteté de relever ce fait, puisqu’ils écrivent que le chef de l’État “ne peut pas non plus donner d’éléments statistiques pour appuyer [son] affirmation, pas plus que ses opposants ne peuvent en apporter pour la contester”. Mais le titre donné à leur article, ainsi que le fait qu’il soit écrit en réaction à la déclaration de Jean-Luc Mélenchon semble montrer que la faute la plus grave a été commise par le député de la France Insoumise, et non par le Président de la République. Celui qui a extrapolé les lieux possible de contamination à partir de la seule donnée disponible est présenté comme un plus grand vecteur de désinformation que celui qui ne fonde ses déclarations sur aucun fait scientifique.

Ce déséquilibre confirme, d’une autre façon, ce que certains ont déjà formulé : le macronisme est en réalité un trumpisme à la française. D’une main, pouce et index joints, le gouvernement lance l’anathème ultime “FakeNews” sur ceux qui présentent des arguments, des données, des faits scientifiques. De l’autre main, il assène des formules invérifiables qui flattent le ressenti de tous les citoyens français. La science est mise au pilori et le “bon sens” glorifié.

Il ne nous appartient pas ici d’extrapoler sur l’efficacité du couvre-feu - l’avenir nous le dira -, pas plus que de savoir si lieux de contamination et lieux de clusters sont très similaires ou fondamentalement différents, puisque c’est impossible, en l'état actuel des connaissances. Il nous semble par contre évident qu’Emmanuel Macron, aidé ici par les journalistes censés lutter contre la désinformation, tente de rendre acceptable l’idée de gouverner au doigt mouillé.

 

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