QUI SE CACHE DERRIÈRE LE PROJET DE CENTRALE THERMIQUE D'ALBIOMA A MARIE-GALANTE ?

En Guadeloupe, à Marie-Galante, les élus projettent dès 2020 l'autonomie énergétique de leur île basée à 100% sur des énergies renouvelables locales, programme confronté au projet d'une centrale thermique - alimentée de bois importé - présentée comme la seule solution au sauvetage de l'usine sucrière moribonde auquel est adossé le projet. Mais à qui profite réellement cette industrie ? Eclairage.

Marie-Galante, Guadeloupe, vue du ciel Marie-Galante, Guadeloupe, vue du ciel

 Qui peut se douter que derrière le projet de centrale thermique d'Albioma, sensé sauver d'une faillite certaine l'usine de sucre de Marie-Galante, se cache la COFEPP, propriétaire de l'usine et 2ème groupe français de spiritueux avec un chiffre d'affaire avoisinant le milliard d'euros ? Comment comprendre que la COFEPP, plus connue sous le nom de La Martiniquaise, menace toute la filière canne et ses planteurs d'une cessation d'activité immédiate de son unité de transformation, au prétexte qu'on lui refuse l'implantation d'un projet d'énergie thermique bois importé d'Albioma ? Un éclairage s'impose sur l'actionnariat et les mécanismes de ce projet pour mieux en comprendre les enjeux. 

Marie-Galante, petite île de Guadeloupe de 158 km² et 11 000 habitants, pourrait offrir à la France dès 2020 sa première île 100% autonome grâce aux énergies renouvelables. Ce projet porté par les élus de l'île et vraisemblablement appuyé par la population, s'inscrit dans le cadre plus large d'un programme de développement territorial durable de Marie-Galante, l'île profitant de paysages exceptionnellement préservés. 

Un petit joyau caribéen de nature dont la sauvegarde serait, selon la communauté de communes de Marie-Galante (CCMG), menacée par un projet d'usine thermique de 10,5 MW porté par l'opérateur d'énergie Albioma. Associé à l'usine sucrière de l'île, la SRMG (Sucrerie Rhumerie de Marie-Galante), ce projet d’Albioma consisterait en la combustion - 24h/24 et 7j7 - de bois importé de forêts du Brésil ou du Canada, à hauteur de 80% de sa matière première, complétée à 20% par de la bagasse (issue de la canne à sucre abondante sur l'île). La communauté de communes de Marie-Galante rejetant cette mouture du projet, elle refuse de signer une convention qui conditionne le versement des aides d'Etat au secteur cannier à la mise en œuvre du projet d'Albioma et soutien le développement d'un projet thermique alternatif plus modeste - fonctionnant uniquement à partir de bagasse locale - affirmant que ce projet répondra strictement aux mêmes conditions de service pour l’usine sucrière. Un argument rejeté par la SRMG qui monte au créneau et semble s'opposer à toute forme de compromis, invoquant les menaces de faillite qui pèsent sur son activité si le projet Albioma n’est pas adoubé en l'état par la communauté de communes de l’île. 

POURQUOI CE SOUTIEN INDÉFECTIBLE DE L'USINE SUCRIÈRE DE MARIE-GALANTE AU PROJET ALBIOMA ?

Afin de bien comprendre ce dossier et en saisir tous les enjeux, il est utile de mieux en connaitre les acteurs, très discrets, de ce projet. L'usine de sucre, la SRMG est une filiale du groupe familial, la COFEPP, dirigée par Jean Pierre Cayard. La COFEPP, représentée en Guadeloupe par Michel Claverie, réalise un chiffre d’affaires annuel de l’ordre du milliard d’euros. Jean Pierre Cayard, sa femme et ses enfants sont classés par le magazine Challenges à la 53ème place des 500 plus grandes fortunes de France, avec un patrimoine personnel de l’ordre d’un milliard d’euros. 

Monsieur Cayard est également le dirigeant de 28 sociétés. Globalement la COFEPP a investi plus de 100 millions d’euros ces dernières années, acquérant notamment Quartier français et Marie Brizzard, et contrôle 80% du marché du rhum guadeloupéen, et près de 70% du rhum martiniquais et réunionnais (notamment St-James, Depaz, la SIS Bonne Mère, Rivière du Mat, …). Sans l’intervention de l’Autorité de la concurrence, la COFEPP aurait contrôlé directement 95% du rhum produit dans les DOM-TOM (Antilles et Réunion). L’entreprise est tellement florissante qu’il semble qu’elle n’ose plus publier ses comptes. En 2012, les seuls produits financiers représentaient pour l'entreprise un gain de 46 millions d’euros.

Quel est dès lors l’intérêt, pour une société comme la COFEPP de vouloir, à tout prix, imposer une centrale thermique externe à la sucrerie sur la petite île de Marie-Galante ?

Un premier élément de réponse pourrait provenir du fait que la COFEPP est entrée en Mai 2016 au capital d’Albioma, l’opérateur du projet de centrale thermique de Marie-Galante. Cette prise de participation, à hauteur de 5% du capital, a nécessité un investissement de 24 millions d’euros. Autre élément de réponse non négligeable, comme l'indiquait une présentation du projet d’Albioma disponible en ligne jusqu'à très récemment, la COFEPP est actionnaire de ce projet d'usine thermique à hauteur de 30 % : 20% directement par le groupe, 10% indirectement par sa filiale, SRMG. 

Actionnariat du projet Albioma à Marie-Galante - extrait d'une plaquette de présentation du projet Actionnariat du projet Albioma à Marie-Galante - extrait d'une plaquette de présentation du projet

Or, les mécanismes de rémunération d’un investisseur producteur privé d’électricité sont tels qu’ils assurent une manne financière considérable puisque la rémunération est de l’ordre de 11 % du capital investi (quand pour rappel le livret A est à moins de 1 %). Ainsi, un investissement de 90 millions d’euros rapporte net, toutes autres charges déduites, quasiment 10 millions d’euros par an, que la centrale fonctionne ou non. 

De plus, et c'est ici un point clé pour comprendre toute la force de ce modèle économique, cette rémunération est entièrement financée par l'argent du contribuable via le dispositif de CSPE - Contribution au Service Public de l'Electricité - que nous payons tous sur notre facture d'électricité EDF. Cette ponction finance notamment le principe de péréquation tarifaire permettant que les habitants des territoires insulaires payent leur électricité au même prix que les habitants de métropole continentale alors même que les moyens de production y sont plus coûteux. Cette contribution devrait, logiquement, financer des projets d'autonomie énergétique par les énergies renouvelables ou elles sont déjà les plus compétitives, permettant de fait de réduire ce différentiel de coût puisque les îles s'affranchiraient de l'importation de matières premières.

Une logique très éloignée du projet d'Albioma, qui coûterait chaque année de 8 à 9 millions d'euros au contribuable pour financer l’importation du bois du continent américain. Un bois, payé par le contribuable, et qui alimenterait pourtant une usine sur laquelle se rémunérerait confortablement les actionnaires du projet sans aucun retour sur investissement pour l'économie de l'île. Ce mécanisme de rémunération qui conduit l’investisseur à construire le plus grand et le plus cher possible explique d’ailleurs que le premier projet, porté par Albioma était à l'origine de 45 MW - soit l’équivalent de la centrale thermique du Moule sur l'île de Guadeloupe bien plus vaste que Marie-Galante – pour être finalement ramené à 15 puis 10,5 MW du fait de contraintes techniques.

Ce schéma très lucratif de financement est valable à Marie Galante mais aussi en Martinique, avec Galion 2, centrale thermique bois importé d'Albioma dont est également actionnaire la COFEPP à hauteur de 30%.

Ceci explique également que Albioma, relayée par les dirigeants de la sucrerie, semble avoir refusé et dénigré tout autre projet de compromis avec la communauté de communes de Marie-Galante, quitte à bloquer le travail de ses employés et des planteurs de canne. S’il est en effet difficile d’imaginer que la COFEPP n’ait pas les moyens d’investir quelques centaines de milliers d’euros pour permettre le démarrage de la campagne, on comprend que la menace de faillite affichée dans tous les médias soit un bon moyen de prendre en otage les agriculteurs pour faire plier les élus locaux.

Par ailleurs, il est à souligner que si la COFEPP fait des bénéfices très importants par la vente de son rhum industriel, distillé de la mélasse produite à partir de ces usines de sucre, ces mêmes usines sont en parallèle sous perfusion constante de fonds publics. Depuis 2000, l'usine de Marie-Galante perçoit de 4 à 6 millions d'euros par an de subventions et affirme pourtant aujourd’hui ne pouvoir moderniser ses équipements sans la mise en œuvre du projet d’Albioma.

Au regard de toutes les subventions que cette société perçoit, comment comprendre que la COFEPP ne puisse investir dans une chaudière à bagasse neuve pour l’usine de Marie-Galante ? D'autres distilleries des DOM-TOM, semblent, avec des moyens bien plus faibles, avoir réalisé des investissements importants, tant au plan de l’outil industriel, qu’au plan du respect de l’environnement. A cet égard, l'usine de Marie-Galante a été condamnée en 2016 à 80 000 euros d'amende par le tribunal de Pointe-à-Pitre pour pollution grave du littoral marie-galantais provoquant la mort de plusieurs tonnes de poissons. Cette décision de justice a révélé qu'aucuns travaux de mise aux normes environnementales n'avaient été entamés avant 2008, mise aux normes qui ne serait d’ailleurs toujours pas finalisée à cette heure.

Or, si la SRMG a encaissé, entre 2012 et 2015, plus de 11 millions d’euros, soit 10 fois sa masse salariale, il semblerait opportun, au regard de ces montants, de mandater un audit afin de mieux retracer la destination de ces subventions, financées par des fonds publics. En attendant, à chacun de se faire une opinion en ayant en tête toutes les clés de compréhension de ce dossier.

 

 FOCUS : QUEL EST LE PROJET ALTERNATIF DE CENTRALE THERMIQUE BAGASSE SOUTENUE PAR LA COMMUNAUTE DE COMMUNES DE MARIE-GALANTE ?

Le rejet de la Communauté de Communes de la première mouture de centrale thermique d’Albioma a été justifié par le fait que l’île dispose abondamment de bagasse locale permettant de s'affranchir de l'importation de bois. De plus la CCMG fonde son argumentaire sur le fait que le projet Albioma d’usine thermique de 10,5 MW - fonctionnant 24h/24 et 7j7 - est volontairement surdimensionné pour produire une électricité principalement destinée à être injectée sur le réseau de son île voisine la Guadeloupe. Pour s'assurer de la viabilité financière de son usine sucrière les élus de Marie-Galante ont donc voulu initié, dans le cadre plus global de leur projet d'autonomie énergétique par le photovoltaïque et le petit éolien, un projet alternatif d'usine thermique. Ce projet dont le dimensionnement de 4,5 MW se veut plus adapté à l'échelle de l'île, fonctionnant à 100% à partir de bagasse locale, aurait pour priorité de subvenir aux besoins de l'usine de sucre, très consommatrice d'énergie en période de production du sucre, soit environ 4 mois par an. Moins polluant selon la CCMG car plus petit et saisonnalisé, ce projet alternatif aurait selon les élus pour principal avantage de soutenir la filière canne de Marie-Galante, en valorisant sa ressource en bagasse. Ce projet s'inscrit dans le cadre plus large d'un projet de développement territorial durable de Marie-Galante. L’économie de l'île, aujourd'hui majoritairement basée sur sa canne à sucre très réputée, pourrait ainsi s'orienter vers les débouchés prometteurs de la croissance verte, particulièrement pourvoyeuse d'emplois sur une île qui souffre d'un taux de chômage des jeunes dépassant les 60%. 

 

 

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