Luce Caggini
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Billet de blog 15 juin 2010

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"Le café est géographie " Prendre un petit (قهوة), avec Mahmoud Darwich .

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mahmoud Darwich est un homme sensuel pris dans les rets d' un conflit

sans savoir comment il sesentira adopté un jour ou l 'autre .

Souhait d' enfant dans l ' homme blessé , pas même le café, juste l 'odeur du café.

Il flotte un résidu d'incongruité dans ce texte" du café",et

la réflexion de Mahmoud Darwich , l'exilé , le fils d' un pays flottant,

un pays de non-existence, peuplé de non-citoyens sans armes et sansdéfenses ,

un pays de sang, de sable et d'eau non potable ,

oû les petits matins qui enchantent le jour nouveau sont une fiction.;

Alors , ce café -là , comme on aurait eu plaisir ,

fraternité à le prendre avec lui . un petit " cahouah "(قهوة),entre amis,

pour ceux qui ont quitté leur pays de naissance ,

c'est le lien des hommes entre eux ..

Une mémoire pour l'oubli deMahmoud Darwich.

Extrait /

Je veux sentir l'odeur du café. Cinq minutes. Je veux une trêve de cinq minutes pour un café. Je ne veux rien d'autre que me préparer un café. Cette obsession me donne un but, un objectif. Tous mes sens sont tendus vers cet unique appel. Ma soif n'a plus qu'un seul but : un café.

Le café, pour l'amateur que je suis, c'est la clé du jour.

Le café, pour le connaisseur que je suis,il faut se le préparer soi-même et ne pas se le faire servir. Car celui qui vous l'apporte y ajoute ses paroles, et le café du matinne supporte pas le moindre mot. Il est aube vierge et silencieuse.L'aube – mon aube – est étrangère à la moindre parole. L'odeurdu café boit le moindre des bruits, fût-ce un simple bonjour, et segâte.

Le café est donc ce silence originel,matinal, circonspect, solitaire, où tu te tiens, tout seul, aveccette eau que tu choisis, paresseusement et coupé du monde, dans unepaix retrouvée avec les êtres et les choses. Eau que tu verseslentement, lentement, dans le petit récipient de cuivre, aux refletssombres et mystérieux, dorés, presque fauves, avant de le poser surun feu doux, ou mieux encore sur du charbon de bois.

Écarte-toi un peu de ce qui chauffe à feudoux pour observer, en bas, la rue qui s'éveille et qui part à larecherche de son pain, depuis que le singe est devenu homme. Rueportée par les charrettes des marchands des quatre-saisons, les couplets naïfs des commerçants qui vantent leurs marchandises.Respire l'air de la fraîcheur de la nuit, retourne ensuite à tonfourneau – ah si seulement c'était un feu de bois ! – etobserve, avec calme et mesure, le jeu des éléments : le feu qui prend des reflets vert et bleu, l'eau qui se ride et exhale depetites billes blanches qui se transforment en pellicule brillante,laquelle ne tarde pas à s'épaissir doucement, pour crever engrosses bulles, qui s'élargissent, toujours plus rapidement, et sebrisent, se gonflent à nouveau et se brisent, avides de dévorer lesdeux cuillerées de sucre dont l'absorption provoque un discret sifflement devenu, quelques instants plus tard, gargouillis bouillonnant, impatient d'une nouvelle offrande, celle de la poudrerugissante, étalon de senteurs et de virilité orientale.

Éloigne le récipient du feu et entame ledialogue de la main, encore vierge de toute trace de tabac oud'encre, avec la première de ses créations, avec sa créationpremière, qui délivrera, en cet instant, la saveur de ta journéeet le verdict des augures. Elle te dira si tu dois travailler ou tetenir à l'écart du monde. De ce premier geste de son rythme, de ceque lui confère le monde du sommeil encore ouvert sur la journéepassée, de ce qu'il révèle de ton âme, dépendra la couleur de tajournée.

Le café, la première tasse de café, estle miroir de la main, de cette main qui tourne le breuvage. Le caféest le déchiffrement du livre ouvert de l'âme, devin des secrets que le jour renferme.

Depuis la mer, l'aube de plomb continue àprogresser, portée par des sons comme je n'en avais jamais entendu.La mer toute entière est farcie des obus qui s'y perdent. La mern'est plus liquide, se fait métal. La mort peut-elle se parer detous ces noms ? Nous avons dit que nous sortirions. Alors,pourquoi cette pluie rouge, noire, grise, sur ceux qui s'apprêtent àsortir et ceux qui resteront, hommes, pierres, arbres ? Nousavons dit que nous sortirions. « Par la mer », ont-ilsexigé. « Par la mer », avons-nous accepté. Alorspourquoi arment-ils vagues et embruns de ces canons ? Pour quenous nous hâtions davantage ? Ils doivent commencer par leverle siège, du côté de la mer, ils doivent ouvrir la dernière voiepour laisser couler notre dernier filet de sang. Tant qu'il en sera ainsi – et il en est ainsi – nous ne sortirons pas. Je préparedonc mon café !

[…]

Page 22

Une seule cuillerée de café moulu,magnifié par le parfum de la cardamome, mise à flot, lentement,dans les frissonnements de l'eau chaude. Tu mélanges, lentement,avec la cuillère, d'un geste circulaire au début, puis de haut enbas. Tu ajoutes une seconde cuillerée que tu incorpores en remuantde haut en bas puis en tournant de droite à gauche, avant d'enverser une troisième. À chaque fois, éloigne un instant lerécipient du feu. Ensuite, « charge » le café,c'est-à-dire remonte la cuillère, lourde de toute poudre imbibéed'eau, et replonge-là, plusieurs fois, jusqu'à ce que le liquide seremette à bouillir en conservant à sa surface une pellicule blondequi surnage mais menace de couler. Ne la laisse pas s'enfoncer.Éteins le feu. Ne t'occupe pas des obus. Emporte le café dansl'étroit couloir, verse-le précautionneusement, amoureusement, dansla tasse blanche – celles qui sont trop sombres ne permettent pasau café de s'exprimer. Observe les filets de vapeur, le voileodoriférant qui s'élève. Allume ta première cigarette maintenant,première cigarette roulée tout exprès pour ce café, cigarette augoût d'universel que nulle autre ne saurait égaler, hors mis cellequi suit l'amour, tandis que la femme exhale son ultime moiteur, sa dernière plainte.

Me voici à nouveau au monde. Dans mesveines circule la drogue stimulante, source vitale née de larencontre, par le rituel de ma main, de la caféine et de la nicotine. Et je me demande : Comment peut écrire la main qui ne sait pas préparer le café ? Combien de cardiologues, fumeurs invétérés, ne m'ont pas conseillé d'arrêter de fumer et de boiredu café ? Et combien de fois ne leur ai-je pas répondu enplaisantant : L'âne ne fume pas, ne boit pas de café, mais il n'écrit pas non plus !

Je connais mon café, celui de ma mère,celui de mes amis. Je les reconnais facilement, je sais leurs différences. Aucun café ne se ressemble et mon éloge du café est aussi un éloge de la différence. Il n'existe rien qu'on puisseappeler « le goût du café » ; ce n'est pas unconcept, une matière quelconque, une chose en soi. Chacun a sonpropre café, à tel point que je peux juger d'un homme, pressentir son élégance intérieure, à l'aune du café qu'il m'offre. Un café peut sentir la coriandre, c'est que la cuisine est en désordre ;la caroube, l'hôtel est pingre ; le parfum, la maîtresse demaison est sensible à l'apparence des choses. Il y a des cafés quiont dans la bouche une consistance presque spongieuse : tel est le café des gauchistes infantiles ; d'autres qui laissent un goût de vieux parce qu'ils ont bouilli trop longtemps : signed'un extrémisme de droite. Certains n'ont plus que le parfum de la cardamome : c'est le style des parvenus.

Aucun café ne ressemble à un autre, et chaque maison, chaque main, possède le sien ; chacun possèdequelque chose qui le rend différent des autres.

Je reconnais le café de loin. Il commencepar suivre la voie de droite, puis il serpente, ondule, soupire,dévale pentes et collines, s'enroule autour d'un chêne ou d'unchâtaignier, s'échappe pour fondre dans la plaine, se retournederrière lui, éclate en mille particules du désir de gravir ànouveau le sommet de la montagne et s'élève, porté par les notesde la flûte, en route pour sa maison première.

L'odeur du café est réminiscence del'élément premier et retour à lui, parce qu'elle remonte au lieuoriginel et qu'elle est errance millénaire toujours inachevée. Le café est un lieu. Le café est un philtre qui distille le dedans vers le dehors, qui unit ce qui ne saurait s'unir, sauf dans l'odeurdu café. Le café est ce lait maternel toujours offert pour étancher la soif des hommes au loin, point du jour né d'un goût amer, laitde virilité. Le café est géographie.

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