Moi, je connais l’autre personne ; la toute nue, exposée au monde menaçant, bouleversée par un oiseau blessé, celle qui pleurait en écoutant Mozart.
Chaque geste avec ma spatule est une partie charnelle que je dépose sur matoile. Tout à l ' heure je la montrerai .
Je ressens bien toute la charge de ce geste dans l’instant même où je l ‘accomplis.
J ‘ imagine mon œuvre regardée dans une centaine d’années n ‘ayant gardé de mon émoi que ces pigments amalgamés, étalés sur une surface de lin.
De moi ?
De nous?
Qu’en restera- t -il ? Une toile sèche, dévitalisée, une dépouille d’émotion,exposée comme une momie.
Une décoration murale échouée sur le mur d' un « amateur » ?.
C’est un mur à longer à pas lents ,hésitants je le peins dans la même substance fragileque la vie que je vois .
Je sais maintenant que ma toile n ‘a de sens réel que sous mes yeux, parce que, eux, savent.
Elle ne connaîtra pas de sitôt la décrépitude, je viensde donner naissance à mon émotion, non à un chèque.
Je ne peux octroyer ni procuration ni transmission à ceux qui suivront.
Nous sommes trois sur cette toile, mais quand je partirai, le lien sera rompu entre elle et moi, sa créatrice, parce que le geste, l ‘instantané du geste aura été.
Je regarde ma main avec unœil neuf..
L’acquéreur ne peut prétendre qu ‘à une dépouille, qu’au souvenir d’un geste interrompu, l épitaphe organique d’une orgie de parcelles de couleurs.
Dans nos murs, c’est le monde adouci, le monde secret où les taches de soleil laisséesau hasard des frissons du vent et des nuages jouent .
L’ homme chiffon est né