"Ma mère est un être surgi des siècles”, par Laurence Bourdil Amrouche
Elle était cultivée et en même temps profondément archaïque, cet archaïsme sur lequel je travaille maintenant au cœur de la tragédie antique. Elle était radicalement d'un autre monde pourrait-on dire, c'est ce qui la différencie des femmes qui écrivent ou qui chantent.Elle semblait avoir surgi des siècles. Elle disait elle-même : "Je n'ai aucune coquetterie en ce qui concerne l'âge : je suis située hors du temps." Elle était violente, passionnée, possessive, impudique et pudique, à la fois sauvage et assoiffée de douceur, éprise de délicatesse. Elle a souffert toute sa vie de n'avoir jamais vraiment connu l'amour d'un homme. Elle était au sens propre extra-ordinaire. Elle est morte j'avais trente trois ans — elle est morte dans mes bras. Pendant tout ce temps où je l'ai côtoyée, j'étais trop près d'elle pour me rendre bien compte qui elle était. On ne s'est pas dit beaucoup de choses, hélas! De son côté, elle voulait me préserver, et moi, je ne montrais pas beaucoup de curiosité : je n'ai lu "Histoire de ma vie" qu'après sa mort! Elle voulait me préserver de la souffrance de la double appartenance : elle n'arrêtait pas de me répéter "Tu es française, tu es française", même si moi je n'avais de cesse que de me faire des amies algériennes au lycée en pleine guerre d'Algérie, de me mettre des chéchias sur la tête… Elle me disait, et cela la faisait souffrir : "Si tu aimes un Algérien, tôt ou tard, il te dira que tu es une bourgeoise française; si tu aimes un Français, il te traitera de bougnoule!"
La mort de ma mère est le moment le plus "fantastique" que j'ai vécu. Elle est partie comme un météore! Les portes du ciel se sont ouvertes devant mes yeux quand ma mère est morte. C'est indicible. Voir quelqu'un entrer comme ça dans la mort, comme si elle l'avait toujours connue! Fidèle au chant berbère : "La mort s'aborde avec courage et se regarde avec orgueil. Le rire des ennemis est seul redoutable". Je n'oublierai jamais l'instant de sa mort. J'ai éprouvé avec certitude qu'il y avait quelque chose après…Comme disait le grand Euripide : "Qui sait si vivre n'est pas mourir et si mourir n'est pas vivre?" Nous avons fait une bêtise… Deux jours avant sa mort, alors qu'elle se trouvait dans un semicoma, un ami dominicain a fait prévenir un prêtre pour qu'on lui donne l'extrême-onction. A partir du moment où elle a senti qu'on lui appliquait ce rituel elle s'est mise à secouer la tête en signe de refus. Elle ne voulait pas. Puis elle a levé les yeux au plafond, comme pour dire, avec dépit : "S'il faut encore que je me plie à ce code, soit!" Maman avait un culte marial très grand, un peu comme les gitans. Alors qu'elle était très malade, en 1975, nous étions allées dans une chapelle à Manosque où il y avait une vierge noire. Elle se savait condamnée — elle savait toujours où elle en était car elle était comme avertie par ses rêves; la nuit du 31 janvier 75, elle avait rêvé, disait-elle, qu'elle cousait une jupe et qu'elle "rejoignait les deux bords" : là elle a su que c'était imminent. Je la revois entrer dans cette église de Manosque. Elle marchait difficilement, elle avait mal, le cancer des os était déjà très avancé. Elle s'est approchée de la statue et elle lui a parlé en kabyle "ventre à ventre", ventre de mère à ventre de mère. Et elle l'a invectivée, et elle l'a insultée! Puis elle s'est mise à chanter. C'était hallucinant. Je m'accrochais au prie-Dieu où je m'étais mise, un peu à l'écart; j'avais honte; les gens sont entrés en entendant chanter; elle, elle ne voyait rien autour d'elle. Elle reculait tout en chantant, jusqu'à moi, jusqu'à m'agripper. Moi, je ne supportais pas qu'elle me touche, car elle avait un pouvoir étonnant, celui de "prendre" : quand, elle vous prenait, le bras par exemple, vous sentiez soudain toute votre énergie, tout votre sang qui partaient. Elle prenait parce qu'elle en avait besoin. Le jour de sa mort, j'avais ma main droite dans sa main droite, paume contre paume et je sentais qu'elle puisait l'énergie en moi par intermittence. Jusqu'au moment où je lui ai dit : "Maintenant, il faut y aller". C'était un être qui magnait des forces, spontanément, naïvement, et sans jamais avoir travaillé là-dessus car elle n'aimait pas l'ésotérisme.