« La traversée » de Patrick de Saint-Exupéry : une autre forme de négationnisme ?

       De nombreux médias francophones, de presse écrite et audiovisuelle, ont rendu compte du « long reportage » du journaliste Patrick de Saint-Exupéry, publié dans son dernier livre « La traversée », paru aux éditions Les Arènes dans la Collection Reporters. D’après la quatrième de couverture, l’enjeu de cette « odyssée au cœur de l’Afrique » est de « Vérifier les accusations des autorités françaises répétées inlassablement depuis plus de vingt ans : un génocide se serait déroulé au cœur de la forêt équatoriale congolaise, des centaines de milliers d’hommes et de femmes auraient été massacrés dans l’indifférence ». Patrick de Saint-Exupéry accuse à plusieurs reprises, dans son livre et dans ses interviews, des « autorités françaises », le président Mitterrand, Hubert Védrine, l’amiral Lanxade et d’autres responsables, d’avoir développé la « doctrine officielle » d’un « deuxième génocide », commis par l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), qui « aurait eu lieu, cette fois-ci contre les réfugiés hutu au Congo, l’immense voisin du petit Rwanda ».

En réalité, l’enjeu principal de La traversée n’est pas là. Patrick de Saint-Exupéry ne peut ignorer et dissimuler qu’une  telle hypothèse est avancée et argumentée dans un rapport rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH), le Rapport Mapping, mis en lumière par le Dr Denis Mukwege, dans son discours de réception du  Prix Nobel de la Paix en décembre 2018.

Parmi les pays les plus souvent cités dans ce rapport figure en première place le Rwanda, accusé par les enquêteurs de l’ONU d’avoir massacré un nombre incalculable – on parle de plusieurs dizaines de milliers - de réfugiés Hutus rwandais et de civils congolais. Selon les auteurs du Rapport, les attaques, «en apparence systématiques et généralisées» de l’Armée Patriotique Rwandaise, l’APR de Paul Kagame, contre les civils «révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide».

Le véritable enjeu de La traversée est donc plutôt de décrédibiliser, de disqualifier ce « Rapport Mapping », publié en 2010 sous le titre complet « République Démocratique du Congo, 1993-2003, Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo. » [i]

Une opération polyphonique de désinformation ?

Pour certains médias qui font la recension de La traversée ou qui s’entretiennent avec son auteur, Patrick de Saint-Exupéry « a décidé de démanteler l’opération polyphonique de désinformation, appelée « double génocide », qui s’est développée depuis vingt-cinq ans avec ses relais médiatiques, politiques » (Le Monde). Le journaliste s’est lancé « sur les traces de la prétendue extermination systématique des réfugiés hutus juste après le génocide des Tutsis » (Le Monde) et il ne trouve « pas de trace d’extermination génocidaire. » Le Rapport Mapping devient une « pseudo-enquête » (Libération) qui, comme l’affirme Patrick de Saint-Exupéry, pullule d’«incidents relatés» et de «nombre indéterminé» de victimes, raconte en réalité «une guerre avec le vocabulaire de l’extermination. Waterloo décrit avec les mots d’Auschwitz ». Pire encore, ce Rapport des Nations Unies est « devenu la Bible des négationnistes, la preuve qu’il n’y a «ni victimes ni coupables», enterrant ainsi le génocide des Tutsis dans un match à parts égales » (Libération).

Les journalistes et les médias qui, pour la plupart, ne semblent pas avoir pris la peine de parcourir le Rapport Mapping, ne peuvent pas s’apercevoir que La traversée, de Saint-Exupéry, son enquête, son exercice de dénigrement du Rapport Mapping, sa tentative de tordre le cou à l’hypothèse d’un deuxième génocide, ne reposent que sur des petits et grands mensonges, sur des témoignages très limités et très peu crédibles, sur des falsifications par altération des textes et des documents auxquels il se réfère, pratiques qui ne relèvent pas vraiment du journalisme d’investigation et qui pourraient même constituer des manquements sérieux aux règles de la déontologie journalistique.

Une odyssée solitaire au cœur des ténèbres ?

Chroniqueurs et journalistes ne tarissent pas d’éloges sur ce « formidable récit de voyage », « seul, muni d'un petit sac à dos » (La Croix), cette «traversée épique » d’une forêt sans fin , une « incroyable épopée » (Libération), un  « voyage dans le grand espace vert et dans le temps » (Le Monde), une « aventure solitaire » (Le Soir), etc.

En fait, la traversée du « voyageur solitaire à la recherche de témoignages sur la fuite en avant des réfugiés hutus lors de la première guerre du Congo de 1996 à 1997 » (Le Soir) n’est pas vraiment solitaire. Après avoir, tout au long de son livre, utilisé cent fois la première personne du singulier, Patrick de Saint-Exupéry, dans la dernière page consacrée aux traditionnels remerciements, avoue incidemment : « En premier lieu, cette traversée je l’ai faite avec Jean-Philippe Stassen ». Qui est ce compagnon du voyageur solitaire ?  J-P Stassen est un auteur de bandes dessinées (Déogratias) et de plusieurs BD-Reportages dont certains ont été publiés dans la revue XXI dont Patrick de Saint-Exupéry fut un des fondateurs et rédacteur en chef. Déjà en 2014, ce dernier avait transposé ses reportages et ses livres sur l’opération Turquoise et la « complicité » de la France dans le génocide des Tutsi (L’inavouable et Complices de l’inavouable) dans une bande dessinée La Fantaisie des Dieux, co-signée avec le dessinateur Hippolyte. Peut-on dès lors s’attendre à la parution prochaine d’une BD, co-signée par les deux compagnons de route, mettant en images et phylactères « La traversée »?

Un reportage au long cours ?

Autre « mensonge par omission », un peu plus gênant : Patrick de Saint-Exupéry, durant son « reportage au long cours » n’a en aucune manière « traversé la grande forêt équatoriale, comme quelque 200.000 Hutus en fuite ». Ces derniers ont parcouru, le plus souvent à pied, pendant de longs mois, dans des conditions abominables, un trajet de plus de 2000 km, des rives du Lac Kivu jusqu’au Congo-Brazzaville, la République centrafricaine ou l’Angola. Le journaliste, lui, n’en a parcouru tout au plus que 400 à 500 km. De Goma, point de départ de la traversée et de l’« enquête », « j’ai finalement embarqué dans un hélicoptère de l’ONU », dit-il, d’où il survole « un océan de verts » jusqu’à Walikale. De là, il parcourt, en taxi-moto, s’il faut l’en croire, le semblant de route qui le mène à l’ancienne Stanleyville. A Kisangani, il monte à bord d’un bateau qui descend le fleuve Congo jusqu’à l’étape suivante, Mbandaka, d’où il prend un avion qui le dépose à Kinshasa. Fin de « la traversée épique » (Libération), de l’« odyssée congolaise sur la trace des réfugiés hutu rwandais » (Jeune Afrique) et du « voyage à hauteur d’homme à travers l’immense forêt congolaise … » (La Croix).

Une enquête de terrain à la recherche des derniers témoins ?

Pour certains médias, le « grand reporter » pratique « un journalisme de terrain au long cours qui se fait si rare » (Libération). Il réalise une « enquête de terrain ». Pour d’autres, il « renoue avec le grand reportage sur la trace des massacres du passé, ramassant dans son épopée équatoriale les petits cailloux qui font la grande Histoire » (Jeune Afrique). Il « a tenté d’y voir plus clair, de la manière la plus évidente qui soit pour un reporter : se rendre sur le terrain, interroger les derniers témoins, retrouver les étapes de la douloureuse traversée de ce pays-continent ». Il se lance « à la recherche de témoignages sur la fuite en avant des réfugiés hutus lors de la première guerre du Congo de 1996 à 1997 » (Le Soir).

Chose étonnante pour un journaliste indépendant, avant d’entamer son périple congolais, il rencontre dans un hôtel de Kigali un certain James Kabarebe. Il sort de son sac une carte du Congo et la déplie sur la table. « L’espace représenté était si vaste qu’il avait fallu pousser son verre de lait et ma bière » (...) « James Kabarebe la parcourait avec aisance. Son doigt glissait sur la tache verte par sauts de quelques centaines ou milliers de kilomètres, il localisait sans difficulté les rares villes, mentionnait des villages qu’il situait du bout de son ongle, là sur le vert, et ici sur le vert, et encore là sur le vert. D’un coup de stylo, je faisais alors une croix sur la carte avant de me faire épeler un nom inconnu ». (p.75)    

Le journaliste d’investigation prépare donc son enquête et sa traversée du Congo avec un grand connaisseur puisqu’il s’agit de l’officier supérieur rwandais qui a lui aussi fait sa traversée du Zaïre en dirigeant les opérations militaires de l’AFDL/APR (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo/Armée patriotique rwandaise) visant à démanteler les camps et à traquer les réfugiés hutu à travers le Zaïre. C’est donc avec le principal auteur présumé des crimes de masse commis durant cette « traversée » en 1996-97, que Patrick de Saint-Exupéry dessine le trajet qu’il va emprunter, fixe les étapes où il va s’arrêter.

Le Rapport Mapping ? C’est de la politique.

Il interroge aussi James Kabarebe sur le Rapport Mapping (p.78-79) : « Une enquête des Nations unies sur cette guerre au Congo parle de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, « voire de génocide », et fait état de plusieurs dizaines de milliers de victimes « probables ». L’a-t-il lue ?

« Oui. »

Et alors ?

« C’est de la politique », dit-il, très calme, très ferme, très sûr de lui ».

En note de bas de page, il donne au lecteur la référence complète du Rapport du projet Mapping. Il ne peut s’empêcher de le qualifier « denquête non conclusive ». 

Des extraits soigneusement sélectionnés ?

Son « enquête » se poursuit auprès de « témoins » mais elle ne débute réellement qu’à la moitié du livre et se limite à une dizaine de pages de « témoignages ». ­Dans les cinq localités congolaises où il fait étape, l’auteur ne rencontre, un peu par hasard, que quelques Congolais et plusieurs expatriés avec lesquels il converse. Parmi eux, seulement sept lui parlent des massacres, de manière très générale puisqu’aucun n’a été témoin direct des événements.

Par exemple, arrivé en hélicoptère à Walikale, chef-lieu d’un territoire où se seraient déroulés plusieurs massacres, Patrick de Saint-Exupéry ne parle qu’à un seul « témoin », le père Damien, curé de la paroisse, qui « avait dix-sept ans lorsque les réfugiés sont arrivés, en 1996 ». Son témoignage tient en moins de 15 lignes.

Comme il semble avoir des difficultés à rencontrer des témoins directs des événements, il sort de son sac à dos des livres-témoignages écrits par trois de ces réfugiés hutu ayant fui devant l’avancée de l’AFDL/APR[ii]. Il en extrait une trentaine de lignes, quelques passages soigneusement sélectionnés parmi lesquels il est question « des soldats de Mobutu en déroute, qui « terrorisent » les populations locales, « prennent les femmes de force », tuent et pillent », d’un réfugié « entouré de nombreux réfugiés en armes », qui pille les champs « la conscience tranquille », « d’anciens militaires rwandais « bien entraînés » et « des miliciens aguerris », etc.  Des nombreux témoignages détaillés qui figurent dans ces livres sur les exactions commises entre Goma et Walikale par les troupes de l’AFDL/APR à l’encontre des réfugiés il n’en est pas question, des conditions abominables de cette traversée de la forêt non plus. 

Un rapport qui ne tient pas la route ?

Sur base de ces quelques « témoignages » et de cette prétendue absence de traces, Patrick de Saint-Exupéry s’acharne à dénigrer et à disqualifier le Rapport Mapping. Suite à sa conversation avec son unique témoin à Walikale, le père Damien, il se replonge dans la lecture du rapport Mapping. Cela suffit au « grand reporter », lauréat du Prix Albert-Londres, comme lui-même et les médias aiment à le rappeler, pour conclure définitivement que le Rapport Mapping « ne tenait pas la route » :

            « Au petit matin, j’ai repris le rapport Mapping réalisé par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme en 2010. Quatre pages consacrées à Walikale et à sa région décrivaient une impitoyable mécanique en marche : des rebelles congolais et des soldats rwandais décidés « à tuer un maximum de victimes », appelées « cochons », était-il précisé.

Tel que décrit, le mode opératoire tenait de l’abattoir. Les victimes – au « nombre indéterminé » – auraient été tuées – de « manière indiscriminée » – par « armes lourdes, armes légères, à coups de marteau, de houe, de machette, de barre de fer, de hache », les femmes étant souvent « violées ».

Et personne n’en parle ici ?

J’ai eu la nausée.

C’était comme si, avec un décalage de deux ans, la grille de lecture du génocide de 1994 au Rwanda avait été apposée de force et à l’envers au Congo. Cela ne tenait pas la route. Ou plutôt le rapport Mapping ne tenait la route qu’en forçant le trait, qu’en reprenant mot à mot le discours des responsables du génocide ».

Les 27 mots tirés du Rapport Mapping et cités par PSE dans son ouvrage à la page 173 lui donnent la nausée. Ils ont été très soigneusement sélectionnés et extraits de quelques paragraphes cités ici in extenso :

« 228. À leur arrivée dans le territoire de Walikale, les militaires de l’AFDL/APR ont organisé des réunions publiques à l’attention de la population zaïroise. Au cours de ces réunions, ils ont accusé les réfugiés hutu d’être collectivement responsables du génocide des Tutsi au Rwanda. Ils ont aussi affirmé que les réfugiés projetaient de commettre un génocide contre les populations civiles zaïroises de la région. Dans leurs discours, ils comparaient souvent les réfugiés à des « cochons » saccageant les champs des villageois. Ils demandaient aussi souvent aux Zaïrois de les aider à les débusquer et à les tuer. Selon plusieurs sources, le terme « cochons » était le nom de code utilisé par les troupes de l’AFDL/APR pour parler des réfugiés hutu rwandais. Lorsque les militaires de l’AFDL/APR interdisaient aux Zaïrois d’accéder à certains sites d’exécution, ils leur disaient qu’ils étaient en train de « tuer des cochons ».

Dans cette région, les massacres ont été organisés selon un schéma quasi identique, de façon à tuer un maximum de victimes. À chaque fois qu’ils repéraient une grande concentration de réfugiés, les militaires de l’AFDL/APR tiraient sur eux de manière indiscriminée à l’arme lourde et à l’arme légère. Ils promettaient ensuite aux rescapés de les aider à rentrer au Rwanda. Après les avoir rassemblés sous différents prétextes, ils les tuaient le plus souvent à coups de marteau ou de houe. Ceux qui tentaient de fuir étaient tués par balles. Plusieurs témoins ont affirmé qu’en 1999, des militaires de l’APR/ANC se seraient rendus spécialement sur les sites de plusieurs massacres afin de déterrer les corps et de brûler les cadavres. »

Plusieurs autres paragraphes du rapport, tout aussi soigneusement omis, décrivent de nombreux « incidents » et contiennent des phrases accablantes :

« Avant de les tuer, les militaires de l’AFDL/APR avaient promis aux réfugiés de les rapatrier au Rwanda avec l’aide du HCR » ou encore « Les militaires incitaient la population autochtone à participer aux tueries. Ils la forçaient ensuite à enterrer les cadavres ».

Des victimes et des témoins gênants passés sous silence ?

En lisant ces paragraphes du Rapport Mapping, rédigés sur base de nombreux entretiens et de sources écrites fiables, l’on comprend aisément pourquoi Patrick de Saint-Exupéry s’abstient soigneusement d’en faire des citations… Il s’abstient aussi de citer ce passage du §  269   : « Au cours de leur progression vers Kinshasa, outre les réfugiés, les militaires de l ’AFDL/APR auraient massacré un grand nombre de Banyarwanda hutu », c’est-à-dire non plus des réfugiés mais des populations originaires du Rwanda et vivant, parfois depuis des décennies, dans la province du Nord-Kivu, dont de nombreux civils hutu congolais, soupçonnés d’avoir aidé les ex-FAR/Interahamwe, d’avoir aidé les réfugiés en fuite, ou encore de soutenir le régime du Président Mobutu.

Sous le titre « Attaques contre les populations civiles », le Rapport Mapping ne documente pas moins de 40 « incidents », pour la plupart des massacres, commis par l’AFDL/APR contre ces Banyarwanda hutu, ce qui pourrait donner à croire à l’existence d’une intention d’exterminer le groupe ethnique hutu.

C’était une guerre, les réfugiés étaient armés ?

Parti de Walikale, PSE utilise la même méthodologie pour « enquêter » sur un autre axe de la traversée des réfugiés, le long de la ligne de chemin de fer de Kisangani à Ubundu, qualifié de « couloir de la mort » par des rapports de MSF et d’ONG internationales de défense des droits de l’homme. Il rencontre le père Augustin qui, n’étant pas à Ubundu à l’époque des événements, le met en contact avec quelques « notabilités ». « La moitié d’entre eux avait la trentaine » donc autour de dix ans en 1996.  Des propos des notables, il retient qu’ils évoquent des « massacres dans la forêt », que l’un déclare qu’« ils ont été tués par Monsieur Joseph – le fils de Laurent-Désiré Kabila qui était devenu général », qu’un autre parle d’un Blanc qui était à l’entretien de la route et qu’ « on l’a chassé car il filmait. ». S’ensuit une conclusion étonnante de Saint-Exupéry qui doit bien admettre qu’il y a eu massacres mais qui transforme femmes, enfants, vieillards en combattants : « Que les rebelles aient tué des réfugiés, cela ne faisait aucun doute. C’était une guerre, les réfugiés étaient armés, ils avaient pris parti pour un camp contre un autre. En combattant, ils avaient renoncé au statut de réfugié, ils avaient exposé leurs familles au risque de la vengeance, ils avaient eux-mêmes pris le risque de mourir. »

Patrick de Saint-Exupéry cite encore brièvement le Rapport Mapping à propos du camp de réfugiés installé à Tingi-Tingi (p.193-194) : « Un mois à peine après leur arrivée, relève le rapport Mapping, les anciens soldats rwandais et les milices Interahamwe utilisent Tingi-Tingi « comme base de recrutement et d’entraînement en vue de mener une contre-offensive conjointe » avec l’armée congolaise. La « coordination » est « très étroite », les soldats de Mobutu fournissent « des armes, des munitions et des uniformes ». A ses yeux, cela semble servir de justification au fait que « les militaires de l’AFDL/APR ont délibérément bloqué toute aide humanitaire, sanitaire et médicale destinée aux rescapés ». C’est MSF France qui a rapporté qu’au cours de cette période la fourniture de soins médicaux aux réfugiés avait été pratiquement impossible car les autorités de l’AFDL/APR avaient interdit ou retardé toute mission humanitaire, entrainant ainsi la mort de milliers de femmes, enfants, vieillards, etc. Cela s’appelle un crime de guerre.

Faire dire au Rapport Mapping ce qu’il ne dit pas

            Last but not least, Patrick de Saint-Exupéry cite une dernière fois le Rapport Mapping en fin de son livre (p.306) à l’occasion de l’évocation du rapatriement de milliers de réfugiés vers le Rwanda « après l’attaque contre le bastion du Hutuland » et ensuite à partir de Walikale, Tingi-Tingi, Kisangani, Mbandaka. Pour lui, comme pour les autorités rwandaises, c’est bien la preuve qu’il n’y a pas eu « une volonté d’extermination ». Et pour appuyer cet argument, après l’avoir copieusement vilipendé, il appelle cette fois à la rescousse le Rapport Mapping : « Même le rapport Mapping, si biaisé sur nombre de points, convenait de l’évidence. Examinant l’hypothèse d’un « crime de génocide », qui, commis au Congo, aurait validé la théorie du « deuxième génocide », les auteurs du rapport concluaient :

« Finalement, les faits qui démontrent que les troupes de la rébellion congolaise et de l’armée de Paul Kagame ont épargné la vie et même facilité le retour au Rwanda d’un grand nombre de réfugiés hutu plaident à l’encontre de l’établissement d’une intention claire de détruire le groupe.»

Pour les lecteurs de « La traversée », et même les chroniqueurs ou journalistes pressés, qui n’ont pas eu le temps ou le courage de lire ce pavé de 581 pages, la conclusion est claire : « Finalement », le Rapport Mapping lui-même conclut qu’il n’y a pas eu intention claire de détruire le groupe ethnique hutu, donc qu’il n’y a pas eu de deuxième ou double génocide ! Par un tour de passe-passe relevant du trucage délibéré de citation, Patrick de Saint-Exupéry parvient à faire dire au Rapport Mapping ce qu’il ne dit pas. Si l’on prend la peine de retourner au texte de ce rapport, on s’aperçoit que ces trois lignes débutant par « Finalement… » ne sont aucunement la conclusion finale des longs développements que le Rapport Mapping consacre à la question hypersensible de ce possible « deuxième génocide » commis par l’APR au Zaïre en 1996-97 à l’encontre du groupe ethnique hutu. En réalité, ces trois lignes constituent le 3ème des trois arguments retenus au § 32 du Rapport et qui traitent des « considérations contraires qui pourraient amener un tribunal à conclure à l’absence d’intention spécifique requise pour établir qu’un crime de génocide a été commis ».

Une enquête judiciaire complète sera nécessaire

Non seulement il est paradoxal de voir que Patrick de Saint-Exupéry s’appuie soudainement sur un Rapport qu’il dénigre, mais on doit constater une fois de plus qu’il sort ces lignes de leur contexte et qu’il passe sous silence les paragraphes 31 et 33 qui leur donnent tout leur sens :

« 31. Plusieurs incidents répertoriés dans ce rapport, s’ils sont enquêtés et prouvés devant un tribunal compétent, révèlent des circonstances et des faits à partir desquels un tribunal pourrait tirer des inférences de l’intention de détruire en partie le groupe ethnique hutu en RDC, s’ils sont établis hors de tout doute raisonnable. L’ampleur des crimes et le nombre important de victimes, probablement plusieurs dizaines de milliers, toutes nationalités confondues, sont démontrés par les nombreux incidents répertoriés dans le rapport (104 incidents). L’usage extensif d’armes blanches (principalement des marteaux) et l’apparente nature systématique des massacres de survivants après la prise des camps pourrait indiquer que les nombreux décès ne sont pas imputables aux aléas de la guerre ou assimilables à des dommages collatéraux. Parmi les victimes, il y avait une majorité d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de malades, souvent sous-alimentés, qui ne posaient aucun risque pour les forces attaquantes. De nombreuses atteintes graves à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ont été également commises, avec un nombre très élevé de Hutu blessés par balle, violés, brûlés ou battus. Si elle est prouvée, la nature en apparence systématique, méthodologique et préméditée des attaques répertoriées contre les Hutu est également révélée par les incidents répertoriés : ces attaques se sont déroulées dans chaque localité où des réfugiés ont été prétendument dépistés par l’AFDL/APR sur une très vaste étendue du territoire. La poursuite a duré des mois, et à l’occasion, l’aide humanitaire qui leur était destinée aurait été sciemment bloquée, notamment en province Orientale, les privant ainsi d’éléments indispensables à leur survie. »

Et ce paragraphe accablant se termine prudemment par trois lignes aux conséquences potentiellement redoutables :

 « Ainsi les attaques en apparence systématiques et généralisées décrites dans le présent rapport révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide ».

Le Rapport Mapping, avec l’objectivité, l’impartialité et le professionnalisme qui caractérisent sa méthodologie, se garde bien d’affirmer qu’il y a eu un « deuxième génocide », il ne formule qu’une hypothèse et conclut « finalement » au paragraphe 33 : « À la lumière des considérations concurrentes précédemment énumérées, une enquête judiciaire complète portant sur les événements qui se sont produits au Zaïre en 1996 et 1997 sera nécessaire afin qu’un tribunal compétent puisse décider de ces questions ».

Cet art consommé de la manipulation de citations extraites de leur contexte est démontré lors d’une interview au quotidien Le Monde : « En 2010, l’ONU a publié le rapport Mapping sur les violations des droits humains et du droit international humanitaire entre 1993 et 2003 en RDC. Il évoque des « crimes de génocide »… Répartie immédiate de l’auteur de La traversée : « Juridiquement, ça ne vaut rien et c’est d’ailleurs écrit dans le rapport [« La question du génocide à l’encontre des Hutu demeure irrésolue jusqu’à aujourd’hui. Elle ne pourra être tranchée que par une décision judiciaire basée sur une preuve hors de tout doute raisonnable. »].

Aléas de la guerre et dommages collatéraux ?

            Dans plusieurs passages de son livre et dans les interviews accordés aux médias, Patrick de Saint-Exupéry s’attache à minimiser les massacres de réfugiés commis par l’AFDL/APR. Ne pouvant pas les nier, il les présente comme des conséquences regrettables des aléas de la guerre ou il les assimile à des dommages collatéraux des combats entre l’APR/AFDL et les ex-FAR, les miliciens Interahamwe, l’armée congolaise. Un expert en droit pénal international et en droit international humanitaire ne manquerait certainement pas de qualifier ces « incidents » décrits dans le Rapport Mapping de crimes de guerre.  Saint-Exupéry semble oublier une chose : même si un tribunal n’arrivait pas à qualifier ces massacres de crimes de génocide, à défaut de preuves suffisantes démontrant une intention d’extermination, ce tribunal ne manquerait pas pour autant de les qualifier de crimes de guerre commis lors d’un conflit armé international, ce qui entrainerait inévitablement la condamnation de leurs auteurs à de lourdes peines d’emprisonnement.

Un génocide cela laisse des traces indélébiles 

On l’aura compris, il est difficile de mettre sur le même pied « l’enquête » de Patrick de Saint-Exupéry et le Rapport du Projet Mapping.

Du côté de La traversée, le lecteur ne trouvera que quelques témoignages ou plutôt quelques conversations avec 4-5 expatriés et une dizaine de Congolais. Certains étaient à peine nés ou avaient 10 ans à l’époque des faits, d’autres avouent ne pas avoir été présents sur les lieux des massacres. Aucun témoin direct, aucun réfugié rwandais ou munyarwanda hutu survivant interviewé. Aucune question sur les très nombreuses fosses communes qui jalonnent cette traversée et qui sont autant de possibles traces des atrocités commises. Elles pourraient contenir des preuves accablantes des crimes de masse et permettre peut-être de les qualifier de crimes de génocide. Thierry Michel dans son prochain film, L’Empire du silence, interroge un responsable de la Croix rouge de Mbandaka qui décrit comment les fosses communes ont été soigneusement « nettoyées » par les auteurs des atrocités. Patrick de Saint-Exupéry, lui, n’a rien vu, rien entendu. Il n’a retrouvé aucune trace d’un génocide alors que, comme il ne cesse de le répéter, « un génocide cela laisse des traces indélébiles ».

Du côté du Rapport Mapping, le lecteur découvrira le résultat du travail d’une équipe de spécialistes des droits de l’homme envoyés en RDC pour y dresser l’inventaire des violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises sur le territoire de la RDC entre mars 1993 et juin 2003. Le Rapport s’intéresse notamment aux violations qui auraient été perpétrées pendant la première guerre de 1996 à 1997 et il répertorie, pendant cette période, le plus grand nombre d’incidents de toute la décennie couverte par le Rapport soit 238. Il met en évidence l’importance du rôle des États tiers (Rwanda, Ouganda, etc.) et leur implication directe dans cette première guerre qui a mené au renversement du régime de Mobutu : « Cette période a été caractérisée par une apparente poursuite impitoyable et des massacres de grande ampleur de réfugiés hutu, par l’Armée patriotique rwandaise (APR) et par les forces de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila. »

D’octobre 2008 à mai 2009, 33 experts congolais et internationaux des droits de l’homme ont travaillé sur le projet en RDC, répartis dans cinq bureaux régionaux, pour rassembler des documents et obtenir des informations des témoins. Le rapport du Projet Mapping de 550 pages comprend la description de 617 présumés incidents violents. Chaque incident répertorié s’appuie sur au moins deux sources indépendantes identifiées dans le rapport. Plus de 1 500 documents relatifs aux violations des droits de l’homme commises durant cette période ont été rassemblés et analysés. Les équipes Mapping sur le terrain ont rencontré plus de 1.280 témoins en vue de corroborer ou d’infirmer les violations répertoriées.

Il devrait donc être évident, pour tout journaliste critique et non complaisant qui aurait pris la peine de parcourir le Rapport Mapping, que « l’enquête » de Patrick de Saint-Exupéry, à la méthodologie plus que douteuse, ne tient pas la route face au Rapport Mapping.

Pourquoi cette tentative de dénigrement du Rapport Mapping ?

On l’aura compris, le Rapport Mapping est une terrible épée de Damoclès sur la tête de l'équipe au pouvoir à Kigali. En réalisant l’inventaire et la cartographie des nombreux crimes de masse commis par l’Armée Patriotique Rwandaise au Congo et en formulant l'hypothèse de crimes de génocide commis à l’encontre du groupe ethnique hutu, il entraîne pour les plus hauts responsables du régime rwandais des risques énormes :

            Le premier risque est de se voir un jour trainés devant une cour de justice. De devoir comparaître devant une juridiction, un tribunal pénal international par exemple, devant lequel les auteurs présumés des crimes documentés dans le Rapport Mapping pourraient être poursuivis pour crimes de guerre ou, pire encore, pour crimes de génocide à l’encontre du groupe ethnique hutu.

Le deuxième grand risque est que, s’il est établi et reconnu que l’APR a commis des crimes de masse au Congo en 1996-97, beaucoup vont en arriver à se demander si le Front Patriotique Rwandais, le FPR, organisation politique dont relève l’APR, n’a pas lui aussi commis, auparavant, au Rwanda, le même genre de crimes de masse contre les Hutu. Cette responsabilité du FPR dans des crimes internationaux commis à partir du début de la guerre en octobre 1990, donc avant, pendant et après le génocide des Tutsi, est examinée par plusieurs chercheurs, historiens, journalistes est aujourd’hui de plus en plus consolidée par diverses recherches et publications[iii]. Toutes ces « voix dissidentes », qui reconnaissent de manière très claire le génocide à l’encontre des Tutsi mais qui, dans un souci d’objectivité, ont le courage de parler des crimes de masse commis par le FPR / APR, se font systématiquement qualifier de « révisionnistes », voire de « négationnistes », dans le but évident de les discréditer ou de les réduire au silence. L’exemple le plus récent est celui de la journaliste canadienne Judi Rever pour son livre Rwanda, l’éloge du sang, sous-titré Les crimes du Front patriotique rwandais.

 Le troisième risque est que cette fin de l’aveuglement, volontaire pour certains, involontaire pour d’autres, sur les crimes de masse commis par le FPR / APR va conduire à une remise en question radicale de la doxa, du récit historique officiel, propagé depuis 25 ans, qui présente Paul Kagame et son mouvement armé FPR comme les «sauveurs qui ont mis fin au génocide des Tutsi au Rwanda et les libérateurs qui ont chassé Mobutu du pouvoir ». Ce narratif de l’histoire du génocide des Tutsi est largement accrédité depuis plus de deux décennies par la communauté internationale, diffusé par la plupart des médias et reçu comme parole d’évangile par une grande partie de l’opinion publique.  C’est sur lui que le régime de Paul Kagame a fondé sa légitimité internationale depuis sa conquête du pouvoir en 1994. 

Une réécriture de l’histoire récente de la région des Grands Lacs, provoquée par le Rapport Mapping,  pourrait bien avoir pour beaucoup des effets dévastateurs et déstabilisateurs.

Le docteur Mukwege, dans son discours de réception du Prix Nobel de la Paix, a exhumé ce Rapport Mapping que beaucoup s’étaient empressés d’enterrer ou de mettre dans un tiroir. Il a aussi réaffirmé la nécessité de donner une suite aux recommandations du Rapport Mapping et de mettre sur pied un tribunal pénal international et/ou des chambres spécialisées mixtes pour statuer sur cette décennie de massacres, de viols et de pillages commis par plusieurs pays de la région, dont surtout le Rwanda, sur le sol congolais. Ce risque déstabilisateur du Rapport Mapping perturbe évidemment ceux qui sont au pouvoir à Kigali, et aussi certains qui sont au pouvoir à Kinshasa, mis clairement en cause dans le rapport et qui savent que, s’il est vraiment sorti des tiroirs dans lequel il moisit, ils auront beaucoup de souci à se faire. Ils font donc tout ce qu’ils peuvent, depuis des années, pour que cela n’arrive pas. C’est à une tentative maladroite de désamorçage de ce Rapport explosif que s’est livré le « journaliste d’investigation » Patrick de Saint-Exupéry. Paradoxalement, et heureusement, La traversée risque fort de produire l’effet inverse de celui recherché. Journalistes et lecteurs dotés d’esprit critique pourraient bien être amenés à s’intéresser à ce Rapport Mapping, à y découvrir par eux-mêmes les développements et les arguments consacrés à l’hypothèse de crimes de masses qui auraient été commis en RDC par l’Armée Patriotique Rwandaise et l’AFDL de L-D Kabila, avec l’intention éventuelle d’extermination d’un groupe ethnique, élément constitutif du crime de génocide.

 L’accusation de négationnisme

            Quand on a lu, avec un regard critique le  livre de Patrick de Saint-Exupéry, on ne peut qu’être étonné et même choqué de la manière dont de grands médias francophones ont rendu compte de cet ouvrage et du résultat qu’il aurait atteint : « en finir avec la thèse du second génocide » (France Inter ), « tordre le cou à la théorie du "double génocide" » (TV5 Monde), une « déconstruction solide de la théorie du double génocide », « la prétendue extermination systématique des réfugiés hutus » (Libération).

            Dans de nombreuses interviews dans les médias, PSE ne se lasse pas de répéter « Un génocide, ça laisse des traces incroyables ». Comme il affirme ne pas avoir trouvé les « traces de la prétendue extermination systématique des réfugiés hutus », des journalistes crédules lui emboitent le pas : « La conclusion qui s’en dégage est limpide : « si après la destruction de leurs camps, un quart de million de réfugiés hutus manquèrent à l’appel, ils ne furent pas pour autant exterminés systématiquement » (Le Soir). D’autres chroniqueurs poussent la complaisance jusqu’à se faire les relais d’une des accusations favorites du « grand reporter », celle de « négationnisme » : « Considérer qu’il y a eu un génocide en RDC, c’est réécrire l’histoire » (Le Monde), "La construction du second génocide rwandais est du pur négationnisme » (France 24), « La thèse du « deuxième génocide » permet d’occulter celui des Tutsis, bien réel, lui » (La Libre Belgique).  

L’arroseur arrosé

            Cette accusation infâmante de négationnisme est rabâchée depuis 25 ans par Patrick de Saint-Exupéry mais pourrait bien se retourner contre lui tant est manifeste, tout au long de son reportage, un parti pris évident. Il s’agit clairement de minimiser les crimes de masse commis en RDC, en 1996-97, par l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), crimes qui sont pourtant bien documentés par le Rapport Mapping. Il s’agit aussi et surtout de nier l’existence d’une éventuelle intention d’extermination du groupe ethnique hutu, et donc de nier l’hypothèse qu’un crime de génocide pourrait avoir été commis par la même armée. Il s’agit enfin d’empêcher que l’on puisse mettre en lumière les crimes de masse qui auraient été commis au Rwanda par le Front Patriotique Rwandais (FPR) à partir de 1990, donc avant, pendant et après le génocide des Tutsi. Ne s’agit-il pas là d’une entreprise négationniste ? Patrick de Saint-Exupéry ne pourrait-il pas finir comme l’arroseur arrosé ? Et tous les médias qui lui emboitent le pas et rendent compte de son livre sans le moindre esprit critique, ne pourraient-ils pas subir le même sort ?

Sortir de l’aveuglement, volontaire ou involontaire

La Charte d’éthique professionnelle des journalistes déclare qu’un « journaliste digne de ce nom tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique ; tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, le détournement d’images, le mensonge, la manipulation, la censure et l’autocensure, la non vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles »[iv]. Le journaliste Patrick de Saint-Exupéry pourrait se voir accusé de plusieurs de ces graves dérives professionnelles. Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) pourrait très bien se saisir (ou être saisi) et examiner ces atteintes supposées aux bonnes pratiques journalistiques.

En présentant de façon peu critique et plus qu’élogieuse La traversée, certains journalistes semblent avoir quelque peu oublié « la règle de base de leur métier qui consiste à recouper et à croiser les informations afin d’éviter de se faire manipuler par ceux qui les leur fournissent ». Ne devraient-ils pas commencer à sortir d’une forme d’aveuglement, volontaire ou involontaire, sur de nombreux aspects de l’histoire récente des pays des Grands Lacs (Rwanda, Ouganda, Burundi, RDC, etc.) ? Une remise en question, difficile mais pas impossible, des idées reçues sur le passé tragique de cette région. Difficile, puisqu’elle implique l’humilité d’admettre que l’on a pu faire fausse route, d’accepter de revoir, de réviser ce que l’on a écrit ou produit, parfois depuis longtemps. Cette démarche autocritique vient d’être adoptée par la journaliste anglaise Michela Wrong dans son dernier livre « Do not disturb »[v] (« Ne pas déranger », non encore traduit en français) qui « révise » un bon nombre de ses croyances sur les trente dernières années de l’histoire de la région des Grands Lacs. Dans son introduction, elle explique à quel point il lui a été difficile - et périlleux - de reconnaître qu’elle avait pu se tromper et donc aussi tromper ses lecteurs. Nos journalistes et chroniqueurs francophones pourront-ils faire preuve d’une telle humilité et d’un tel courage ?

Luc Henkinbrant

Docteur en Droit (UCL), Ancien directeur d’Amnesty International Belgique Francophone (AIBF) (1985-1995), Ancien Human Rights Officer et Coordonnateur de l’Unité de lutte contre l’impunité et de justice transitionnelle du Bureau Conjoint des Nations Unies pour les Droits de l’Homme (BCNUDH) en RDC (2001-2011).

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[i] Le Rapport Mapping, en anglais et en français, les commentaires du rapport formulés par les Etats mis en cause (Angola, Burundi, RDC, Rwanda, Uganda) ainsi que 8 Fiches d'Information (Projet Mapping, Crimes, Violence sexuelle, Enfants, Ressources naturelles, Etats tiers, Impunité, Justice transitionnelle) sont accessibles en format PDF à l’adresse https://www.ohchr.org/fr/countries/africaregion/pages/rdcprojetmapping.aspx

[ii] Marie Béatrice UMUTESI, Fuir ou mourir au Zaïre. Le vécu d’une réfugiée rwandaise, L’Harmattan, 2000; Maurice NIWESE, Le Peuple rwandais un pied dans la tombe. Récit d’un réfugié rwandais, L’Harmattan, 2001; Philippe MPAYIMANA, Réfugiés rwandais entre marteau et enclume. Récit du calvaire au Zaïre (1996-1997), L’Harmattan)

[iii] Parmi les nombreux ouvrages sur cette question :

André GUICHAOUA, Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994), La Découverte, 2010 et le site web www.rwandadelaguerreaugenocide.fr

Filip REYNTJENS, Le génocide des Tutsi  au Rwanda, Presses Universitaires de France – Que sais-je, 2017.

[iv] https://cdjm.org/les-chartes/ 

[v] Michela WRONG, Do Not Disturb: The Story of a Political Murder and an African Regime Gone Bad. HarperCollins Publishers, 2021.  

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