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Billet de blog 26 oct. 2019

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Pour Havrin KHALAF

Je recopie ici ce très beau texte , hommage aux femmes libres , dont Havrin Khalaf qui vient de se faire assassiner du fait de notre lâcheté .

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Flore Vasseur nous raconte le combat de cette Syrienne, femme libre jusqu’à sa mort

Syrienne, Havrin Khalaf fut ingénieure, fondatrice du Mouvement pour une science et une pensée libre, secrétaire générale du parti Avenir de la Syrie, lancé en 2018. Elle cherchait un chemin de traverse pour son peuple, coincé entre les terreurs du régime de Bachar Al Assad et celles des djihadistes. Elle appelait à un pouvoir décentralisé, ouvert et multiconfessionnel. Elle militait pour le droit des femmes et était une des interlocutrices des Kurdes auprès des États-Unis. Elle est morte suppliciée, le 12 octobre, aux premiers jours de l’intervention turque, sous les balles et les coups d’une milice djihadiste ragaillardie par l’attaque contre les Kurdes, qui les tenaient.

Je n’avais jamais entendu parler de Havrin Khalaf. Comme moi, Twitter n’a connu son nom qu’à sa mort dont les djihadistes, à leur habitude, ont fait un spectacle. Terreur et Twitter : même phonétiquement, ils marchent ensemble. Une femme libre est tombée, massacrée. Ils rendent cela normal. Banal. Affaire suivante.

Les femmes libres sont dangereuses

Comme les forces rétrogrades qu’elle combattait, Havrin Khalaf savait, voire l’incarnait : les femmes libres sont dangereuses. Ce sont elles qui éduquent les filles et les garçons, changent les familles et les destins. L’émancipation des filles est le seul rempart contre l’ultra-pauvreté et l’obscurantisme. Elles s’autonomisent, loin des rôles assignés, elles contestent la tradition, l’ordre et l’oppression. Une femme libre ou qui aspire à l’être rend ses enfants libres.

J’ai croisé ces femmes courage sur la route de nos tournages auprès des jeunes qui agissent pour leur communauté. Du Malawi au Colorado, ils partagent nombre de similitudes. Leur plus petit dénominateur commun, le cœur de leur réacteur, c’est un parent, le plus souvent à les entendre, une maman, qui leur a transmis aspiration à la liberté, sens des responsabilités et juste dose de confiance en soi.

Havrin Khalaf et Mohamad

Je ne sais si Havrin Khalaf avait des enfants. Mais elle aurait pu être la tante de Mohamad dont je vous ai parlé la semaine passée. Mohamad est ce réfugié syrien qui arrive au Liban à 12 ans, et comprend que sa vie s’arrête car il n’a plus accès à l’école. Qui en invente donc une pour lui et ses semblables déplacés de guerre, échoués à la frontière libano-syrienne, dans une faille spatio-temporelle : les camps qu’ils traversent en guenille, oubliant l’heure, les jours. Leur âge et leur passé. Pour ces enfants, une école, celle de Mohamad, c’est un lieu sûr, propre, en dur. Des adultes bienveillants pour les accueillir. C’est un rythme, une raison de se lever et de croire que demain sera mieux, différent. L’école alors est un havre de paix. Le petit miracle de normalité.

Mohamad m’a beaucoup parlé de sa maman. Elle a bien voulu me rencontrer. C’est une femme libre et donc à risque. Je l’appellerai B. Elle est de la même trempe que Havrin Khalaf. De la même graine.

Universitaire, en 2012, elle participe aux premières manifestations contre le régime. Arrêtée, elle est emprisonnée deux fois de suite. Torturée, elle doit livrer des noms. Elle résiste comme elle peut, me dit : « En prison, j’ai dû apprendre à oublier mon corps pour préserver ce qu’il me restait de dignité. » Interprétation libre ; son regard me suggère de choisir la plus terrible. À sa seconde « libération », les services secrets la préviennent : s’ils la coffrent de nouveau, elle ne sortira plus. La mort dans l’âme, elle demande à ses petits d’assembler quelques affaires. Elle prétexte une visite surprise à un oncle, par-delà la frontière, au Liban. Les enfants pensent partir pour le week-end. Ils ne comprennent pas très bien pourquoi elle leur demande de prendre leurs bulletins scolaires. Les réfugiés emportent toujours leur diplôme, comme une attestation d’un droit de cité. C’est, croient-ils, mieux qu’un passeport. Ils n’ont rien à perdre, le passeport syrien ne vaut rien. Ils partent à l’aube. À l’un des check-points, ces endroits de terreur où d’ailleurs s’arrêtera la vie de Havrin Khalaf, B. tremble tellement qu’elle a du mal à tenir le volant. Ils passent la frontière. Ils ne reviendront pas.

Elle ne cessera pas le combat

Toute la famille a trouvé asile en Europe et au Canada. B. n’a jamais quitté le Liban : « Entre mon pays et moi, il y a une heure et un dictateur. » Elle travaille auprès des femmes, des mères réfugiées. Elle leur enseigne leurs droits, des rudiments de contraception, un peu de comptabilité. Elle veut les sortir du décor dans lequel elles semblent se fondre si vite, qui se referme sur elles. Elle les convainc d’envoyer leurs enfants à l’école plutôt que de les laisser vendre des paquets de mouchoirs au carrefour des rues. C’est le seul moyen d’espérer un jour voir le rêve de Havrin Khalaf. Sans doute, depuis le 12 octobre, B. pleure-t-elle. Elle ne cessera pas le combat. Une mère sait qu’elle bataille pour plus grand qu’elle. Et c’est pour cela, comme cela, qu’elle tient.

https://www.la-croix.com/Debats/Chroniques/Havrin-Khalaf-2019-10-23-1201056064?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#!#Echobox=1571821062

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