Comment être un·e bon·ne allié·e?

Dans les luttes, un allié est une personne qui ne fait pas partie du groupe de personnes qui se battent pour leurs droits, mais qui est conscient des problèmes liés à leur lutte, touché par leurs souffrances et qui souhaite mettre fin au système qui les cause.

Le concept d’allié.e existe depuis plusieurs années mais j’en ai seulement entendu parler il y a quelques mois. Un allié est une personne qui ne fait pas partie du groupe de personnes qui se battent pour leurs droits, mais qui est conscient des problèmes liés à leur lutte, touché par leurs souffrances et qui souhaite mettre fin au système qui les cause.

Par exemple, une personne blanche sera une alliée de la cause anti-raciste, puisque non victime elle-même de racisme. Avant de découvrir ce concept, ça ne m’était pas venu à l’esprit que l’on ne pouvait pas lutter de la même manière et qu’il fallait un « statut » particulier. En en parlant autour de moi, les personnes qui n’étaient pas non plus introduites au concept se sont aussi demandé : pourquoi le besoin de qualifier, nommer ce rôle ? pourquoi ne peut-on pas simplement être un maillon de plus dans la lutte ? Il y a deux raisons principales à cela :

  • Le ressenti. Il est par essence personnel. Même avec un très haut niveau d’empathie, je ne saurai jamais ce que ressens exactement une personne victime de racisme. Je peux évidemment essayer de lier son expérience à la mienne, le fait est que nos expériences ne sont pas les mêmes. Même si je suis révoltée de l’injustice qu’elle subit, je ne le ressentirai pas de la même façon, c’est pourquoi mon rôle doit être un rôle d’écoute afin de comprendre les problématiques vécues, de support, et donc d’alliée.
  • Le problème de l’invisibilisation. Lorsqu’on est privilégié, on est généralement plus mis en avant, écouté et validé. Il est alors facile, même de manière inconsciente, d’invisibiliser (une fois de plus !) les personnes opprimées alors même qu’on est sensé lutter pour leurs droits, en parlant à leur place et en voulant mener leur cause. Un bon exemple est le slogan « nothing for us without us” introduit par des personnes en situation de handicap, qui réclamaient que plus aucune mesure les concernant ne soient prises sans les avoir consultées auparavant. Cela peut paraître logique et pourtant certaines décisions sont prises sans consulter le groupe de personnes qui est sensé bénéficier de ses mesures, et sont donc forcément inadaptées. C’est pour cette raisons que les allié.e.s doivent être en retrait de la prise de décision, et avoir un rôle d’écoute et de support.

Ce qui m’a aussi surtout intéressé dans le concept d’allié, ce sont les phénomènes qui peuvent nous empêcher d’être de bons alliés. Il me semble qu’il y en a plusieurs.

Le manque d’écoute et d’empathie

Comme vu plus haut, on ne peut pas comprendre les problématiques d’un groupe spécifique si on n’écoute pas leurs retours d’expérience. Puisqu’on ne vit pas dans leur peau, la seule manière que l’on a de comprendre les oppressions dont ils sont victimes, c’est de les écouter avec empathie, de se mettre à leur place, d’essayer de comprendre leur situation. J’ai déjà subi des humiliations liées à mon genre, et selon le cas et l’histoire racontée, j’ai parfois mal au ventre en l’écoutant car je peux lier cette expérience à la mienne et la ressentir physiquement. C’est pourquoi je comprends aussi la violence de la réplique « mais c’est de l’humour, arrête de te sentir tout le temps attaqué ». Mon copain est un homme blanc, irlandais. Il peut comprendre le « c’est de l’humour » d’une blague sexiste, mais le comprend moins bien si c’est blague faite par un homme anglais sur la famine subie par les irlandais (et orchestrée par le pouvoir anglais en place à l’époque). En fait, moins on subit de discriminations, d’oppressions, d’humiliations, plus c’est difficile de se rendre compte de leur existence, c’est pourquoi il faut redoubler d’empathie pour les comprendre. C’est très bien expliqué dans cet article de Nicolas Galita.

De la même manière, l’empathie implique aussi d’essayer de ne pas regarder le problème à travers son propre prisme et ses propres peurs, mais plutôt à travers de celui du groupe qui dénonce ce problème et d’essayer de comprendre leurs revendications avant d’avoir peur des conséquences que cela pourrait avoir sur notre propre personne, car ces peurs peuvent être irrationnelles.

Un autre phénomène qui peut nous empêcher d’être de bons alliés, est l’idéalisme, car il peut nous empêcher de voir la réalité des faits.

J’ai été élevée dans l’idée que tous les êtres humains sont égaux et ont les mêmes droits, quel que soit leur sexe, leur genre ou leur couleur de peau. Une belle idée, que beaucoup de parents enseignent à leurs enfants (la plupart de mes amis ont aussi grandi avec cette idéologie), mais qui pourtant est problématique, car elle empêche de reconnaitre les discriminations et les privilèges. Puisque nous sommes tous égaux, je pensais que si je ne m’étais jamais fait contrôlée par la police dans l’espace public c’était parce que mon comportement n’était pas suspect et puisque nous sommes tous les mêmes, je ne remarquais pas le manque de personnes noires ou arabes dans les médias et le cinéma.

L’écrivain américain James Baldwin, qui a vécu en France pendant une grande partie de sa vie l’a résumé ainsi : « Humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe. Mais c’est là une distinction si subtile que l’Ouest n’a pas été encore capable de la faire. »

Notre égo peut aussi se mettre en travers de notre rôle d’allié.

En psychologie, l’ego est la représentation et la conscience que tout individu à de lui-même. Dans une situation ou quelqu’un ou quelque chose met au défi cette représentation de nous-mêmes ou d’une entité qui nous définit, notre égo sort de ses gonds et l’agressivité qui nous caractérise à ce moment-là est engendrée pour nous protéger. Cependant, ce système bien rôdé a ses failles, et parfois notre ego se manifeste alors qu’il n’y a absolument aucun danger.

Par exemple, lorsque le hashtag #metoo est sorti il y a quelques années, un autre hashtag #notallmen est également apparu. Si bien un très grand nombre de femmes avaient été victimes de violences sexistes et sexuelles, certains hommes ont voulu crier haut et fort que, eux, n’avaient rien fait de mal. En voyant leurs egos blessés et en voulant rétablir une vérité qu’ils considéraient bafouée, ils ont déplacé le débat vers leur propre condition, en invisibilisant encore une fois le problème soulevé par le groupe opprimé. 

Enfin, parfois, l’idéalisme et l’ego fusionnent et nous empêchent encore une fois de comprendre le besoin de lutter contre les oppressions.

Pour revenir vers le problème du racisme existant dans la société française, il est parfois difficile de reconnaître les failles d’une nation qu’on aime et qu’on nous a appris à idéaliser. Mais admettre que notre devise, Liberté - Egalité – Fraternité, de laquelle nous nous enorgueillissons, n’existe que pour une certaine partie de la population, ne nous mets pas en danger. Au contraire, cela nous permet de reconnaitre les fêlures d’un système afin de pouvoir l’améliorer. Pourtant lorsque l’on n’est pas victime de racisme ou de sexisme, c’est difficile de s’en rendre compte.

Je pense qu’on peut aimer son pays, tout en se rendant compte qu’il y a des d’améliorations possibles, tout comme on peut être fière de soi tout en sachant qu’on pourrait améliorer certains aspects de notre personnalité même si c’est un équilibre parfois difficile à trouver !

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