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Billet de blog 28 juin 2020

Le harcèlement de rue: le phénomène n’est pas nouveau, le nommer l’est

J’ai subi le harcèlement de rue avant même de savoir qu’il s’agissait d’un phénomène portant un nom, et avant de savoir que 100% des femmes avaient déjà été harcelées dans les transports publics parisiens.

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Petite définition légale avant de rentrer dans le vif du sujet : « Le harcèlement sexiste dans l’espace public se caractérise par le fait d’imposer tout propos ou comportement, (…), qui a pour objet ou pour effet de créer une situation intimidante, humiliante, dégradante ou offensante portant ainsi atteinte à la dignité de la personne. » 

J’ai subi le harcèlement de rue avant même de savoir qu’il s’agissait d’un phénomène portant un nom, et avant de savoir que 100% des femmes avaient déjà été harcelées dans les transports publics parisiens. Quand je me suis rendue compte que je n’étais pas seule, et que c´était un phénomène connu, j’ai commencé à en parler autour de moi, et en en discutant, il m’a semblé que les jeunes femmes en sont beaucoup plus victimes que leurs ainées, qui m’ont rapporté qu’à leur époque la rue était plus bienveillante pour les femmes. En témoigne aussi la tribune pour « la liberté d’importuner », signée en grande partie par des femmes de plus de 50 ans, qui semblent regretter le bon vieux temps où on se faisait draguer dans la rue. Apparemment, on ne leur servait pas du « t’es bonne, tu viens on baise ? » à l’époque.

Je me suis donc demandé ce qui avait bien pu se passer dans notre société pour que les hommes se permettent un tel changement de comportement, comment a-t-on pu passer d’une société où les individus interagissent avec respect et courtoisie, à une société dans laquelle « salope » remplace « bonjour » dans l’espace public.

Et il semble que ce n’est pas tant le comportement de certains hommes qui a changé, mais plutôt celui des femmes. En effet, elles ont pris place dans l’espace public, de plus en plus, à des heures de plus en plus tardives, et pour des activités que l’on aurait vite qualifiées d’indécentes il y a quelques années : aller bronzer seule dans un parc ou prendre un verre seule dans un bar.

Donc non, le phénomène en lui-même n’est pas nouveau, mais il choque plus. Insulter une femme qui marchait seule dans l’espace public à une heure tardive dans une tenue qui laissait entrevoir un genou était considéré normal, puisqu’il fallait vite lui faire comprendre qu’elle n’était pas à sa place. Comme l’explique Capucine Coustere dans son mémoire, selon la sociologue Colette Guillaumin, « le harcèlement est un moyen de trier les femmes « respectables » et les femmes « disponibles », les femmes respectables étant celles qui sont chez elles, ou qui sont déjà prises ». Elle explique également que « les femmes sont peu sinon pas ennuyées par d’autres hommes lorsqu’elles sont accompagnées d’un homme puisqu’elles sont marquées comme déjà appropriées » et que « la femme qui évolue uniquement dans l’espace domestique remplit le rôle qui lui est dévolu, il n’est donc pas nécessaire de la sanctionner, et il ne faudrait pas tenter de se l’approprier, puisqu’elle n’est plus disponible pour tous ».

En lisant cela, je me suis rappelé la comédie romantique « Je vous trouve très beau », dans laquelle la jeune héroïne se fait harceler à la fête du village par plusieurs hommes, et où son amoureux s’excuse de ne pas avoir officialisé sa relation avec elle, il lui explique qu’il se sent responsable car, selon ses dires, « quand on n’est à personne, on est à tout le monde ». La tristesse du harcèlement de rue est résumée à cette phrase : une femme seule dans l’espace public n’est attribuée à aucun homme, elle est donc la potentielle propriété de tous les autres. J’ai vu ce film peu après sa sortie, il y a donc une quinzaine d’années et je me souviens encore de cette phrase. Est-ce qu’en tant que femme non attribuée devais-je donc me faire le plus discrète possible afin de mériter le respect ? Comment alors sortir, rire, boire et danser ? La solution était de trouver au plus vite un « propriétaire », si possible plutôt cool et ouvert d’esprit afin de pouvoir vivre, paradoxalement, en toute liberté. Avec un propriétaire je pourrai évoluer respectablement et librement dans l’espace public puisqu’étant déjà « attribuée ».

Capucine Coustere explique aussi que le sens donné aux mots souligne ces normes genrées d’usage de l’espace public : un homme « public » est un politicien alors qu’une femme « publique » est une femme perdue, une prostituée, « propriété commune ».

Comment rendre l’espace public aux femmes ? Si la majorité des jeunes femmes ont déjà été harcelées, elles l’ont été par une minorité d’hommes. Pourquoi donner autant de pouvoir à cette minorité, pourquoi continuer avec cette impunité ? Si on ne peut pas mettre un policier derrière chaque harceleur, on peut :

  • Réagir. En étant témoin et ne réagissant pas à des propos intimidants ou dégradants, ou pire à des agressions, on devient complice par négligence. On facilite l’impunité des harceleurs et des agresseurs. On peut réagir sans entrer dans la confrontation, voir comment ici ou ici. C’est plus facile de ne rien faire, je parle en connaissance de cause car c’est ce que j’ai fait jusqu’à présent. En tant que victime, j’ai attendu que ça passe et malheureusement j’ai fait la même chose en tant que témoin. J’espère que le fait d’écrire cet article m’aidera à réagir la prochaine fois.
  • On accepte ces comportements car on a intégré qu’ils étaient normaux. Ils ne sont pas normaux partout, ces comportements sont choquants dans d’autres sociétés. J’habite actuellement à Las Palmas de Gran Canaria, et ici tout le monde se contrefiche de ma mini-jupe et de mes talons. Le fait d’apercevoir une paire de jambes ou un décolleté n’engendre pas de commentaires dégradants. Simplement parce que cela ne leur vient pas à l’esprit. Quand je suis arrivée il y a 6 ans, mes nouvelles connaissances se moquaient gentiment de moi car je ne les reconnaissais jamais dans la rue. Et pour cause, Paris m’avait habitué à ne regarder personne dans les yeux, surtout les hommes. Et puis petit à petit, je me suis ré-habituée à m’habiller sans me poser de questions, et à être attentive aux gens que je croisais car je me savais en sécurité. On voit souvent dans les manifestations féministes le slogan « Ne protégez pas vos filles, Eduquez vos fils ». C’est tellement vrai ! Il faut enseigner que les femmes ont le droit d’occuper l’espace public, en décolleté ou en col roulé. Le monde ne s’écroulera pas en autorisant les mini-jupes de femmes « disponibles » tard le soir.
  • Ne pas minimiser, normaliser ces comportements, ou pire, culpabiliser les victimes. Même si la société bouge et évolue dans le bon sens, on continue d’entendre : « Il ne fallait pas sortir à cette heure-là » ou : « Une main aux fesses n’a jamais tué personne ». Ce n’est pas toujours possible de se défendre, mais comme dans tout traumatisme (aussi petit soit-il), c’est crucial de ne pas banaliser et de saisir la gravité de l’acte même si cela engendre de la colère voire de la rage, pour pouvoir sainement se reconstruire.

Pour aller plus loin : il y a pas mal de ressources et de témoignages,  le livre de Marie Laguerre par exemple. C’est très difficile de réagir et d’éduquer lorsque l’on n’a pas conscience du phénomène, de ses origines, de comment il se manifeste, et des conséquences sur les victimes. Lire un livre témoignage peut être un bon moyen de développer son empathie pour ce que peuvent ressentir les victimes. Enfin je viens de voir que la Fondation des Femmes venait de lancer une nouvelle campagne de sensibilisation, disponible ici: https://www.standup-international.com/fr/fr/.

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