A en croire la plupart des commentateurs, politologues ou économistes qui ont le privilège de s’exprimer dans les médias du service public ou les chaînes d’information continue, le remodelage du monde entrepris par le duo Trump-Musk, ne serait qu’une accumulation d’incohérences, d’improvisations et même d’enfantillages dignes des cours de récréation.
Si tous reconnaissent que l’entreprise est d’envergure, historique même, ils lui prédisent dans une belle unanimité un échec retentissant dont les nord-américains seront les premières victimes.
D’ailleurs, ces derniers commencent à réagir contre les mesures les plus dures qui les frappent. Rarement de telles mobilisations quand elles se produisent chez nous ont bénéficié de cette publicité. Pourtant, les grandes figures du parti démocrate, les anciens présidents en sont toujours absents.
Quelques voix se font entendre en France et dans l’Union européenne pour dire qu’il n’est pas impossible que, dans un premier temps, les électeurs qui ont confié tous les pouvoirs à Donald Trump y trouvent leur compte mais que ce sera pour une courte durée et que tout s’achèvera dans une débâcle retentissante.
Dès lors, pourquoi ne pas patienter un peu !
Contradictoirement, Donald Trump prévient cet électorat qu’il va y avoir de mauvais moments à passer et qu’ensuite, les engagements pris seront tenus.
Tous les économistes vers lesquels se tendent les micros raisonnent avec les outils intellectuels dont ils disposent. Or, ils reconnaissent eux-mêmes que ce qui se produit est extraordinaire par rapport à ce qui a dominé depuis la révolution industrielle. On peut donc douter de la validité de références qui étaient déjà les leurs avant le chambardement qui s’opère. On décèle d’ailleurs chez eux un certain embarras pour définir ce que cherche Donald Trump.
Ils ne sont pas les seuls.
Certes, une certaine unanimité s’instaure autour du constat selon lequel les libertés individuelles et collectives, la démocratie dont les apparences constituaient les attributs indispensables jusqu’ici de ce qui fondait la supériorité du capitalisme, sont désormais devenus des obstacles à la satisfaction des besoins humains.
La force sans foi ni loi serait bien plus efficace.
Mais ce constat devrait conduire à considérer que ce que Donald Trump et les milliardaires à ses côtés ont entrepris n’a pas d’abord une vocation de caractère économique. L’ambition est bien plus globale, politique, culturelle et morale même. L’économie suivra si la révolution culturelle produit les effets escomptés sur les peuples, le chaos dans les têtes.
Ces mêmes milliardaires se disent prêts à sacrifier des pans entiers de leur fortune actuelle pour le succès de la cause qu’ils épousent aujourd’hui.
Les engagements pris par leur candidat pour se faire élire, d’une simplicité biblique, ont eu une efficacité redoutable, en particulier parmi les hommes, les femmes et les jeunes les plus précarisés de la société capitaliste américaine. Ils sont des millions à ne pas bénéficier d’amortisseurs sociaux qui subsistent encore chez nous bien qu’en voie de disparition. Nos amis américains n’ont pas l’expérience des luttes sociales qui ont façonné l’histoire de notre pays. Ainsi, il se dit qu’ils sont très attentifs à l’évolution des cours de la Bourse. On veut bien le croire puisque l’avenir de leur système de retraites par capitalisation en dépend. Quand on pense qu’il nous est encore présenté comme un modèle !
Les promesses faites peuvent se résumer ainsi :
« Ouvriers, employés américains, si vos vies sont si dures et précaires, vous le devez à ce que vos dirigeants ont trop fait participer les Etats- Unis à des guerres extérieures, dilapidé les richesses que vous créez pour assurer la sécurité de leurs alliés, développé la bureaucratie, les dépenses inutiles et qu’ils ont préféré ouvrir largement leurs frontières à des étrangers plutôt que d’investir pour développer l’emploi ici, assurer votre bien être et notre prospérité. Désormais, ce sera America First ! ».
Comme ce discours n’a pas commencé avec Trump, que les Présidents démocrates et leur dernière candidate y ont eu recours afin de protéger le système capitaliste en masquant ses responsabilités, cette fois, il a pu s’appuyer sur des promesses non tenues, ce qui a renforcé d’autant son efficacité.
N’est-ce pas sur les déceptions qui en ont résulté que l’internationale des extrêmes droites construit sa force propulsive chez nous comme ailleurs ?
Trump fera le nécessaire pour qu’à mi-mandat, les élections confirment qu’il est bien celui qui, pour une fois, tient ses engagements.
Ce sera pour des électeurs américains qui ne les apprécieront pas avec les mêmes critères que des électeurs français. Leur vision du monde est différente de la nôtre.
Un détail qui échappe à bien de nos analystes.
Ce qui semble historique en effet n’est autre qu’un monde qui doit affronter une contre-offensive d’un capitalisme qui se montre incapable de répondre aux enjeux de civilisation de l’époque et de résoudre les contradictions colossales qu’il génère. Arrivé au terme de son formidable développement, ce dernier n’a pas pour autant surmonté ce qu’il porte dans ses gènes qui tient à la toute-puissance de la propriété privée sur le travail, la vie d’êtres humains, d’animaux et de la biodiversité, appelés à cohabiter au mieux sur une terre nourricière aux ressources qui s’épuisent et dont le climat se dérègle dangereusement.
Cette situation apparaît à bien des égards éternelle. Les transformations historiques actuelles visent à en renforcer le caractère insurmontable aux yeux de ceux qui seuls ont le pouvoir de faire front, les peuples parce qu’en conscience, ils en auraient retenu le projet.
La puissance atteinte par les mouvements féministes, celle de l'écologie en particulier parmi les jeunesses, le besoin de maîtriser son avenir et de donner un sens à sa vie, tout cela est bien présent dans le monde, sans bénéficier de la publicité réservée à des faits divers de plus en plus répugnants. Ces derniers participent à la création de l'ambiance anxiogène permanente que le projet du duo Trump-Musk cherche à installer. Ces mobilisations inquiètent beaucoup les oligarques. Les partis politiques, tels qu'ils sont, n'y sont pas pour grand chose.
Les jours heureux ne sont pas plus aujourd’hui qu’hier dans un idéal qui, tel l’horizon, s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’en approche. Ils ne viendront que de la capacité à concrétiser ce que le capitalisme ne peut pas réaliser, ici et maintenant, un progrès de civilisation.
Préparée de longue date, minutieusement organisée, la révolution culturelle qui vient des Etats-Unis cumule les effets que produisent sur les peuples la multiplication des conflits armés sans participation des soldats US, les guerres commerciales et une guerre idéologique de grande intensité rendue possible par les nouvelles technologies et pratiques de l’information, de la communication, au premier chef celles qu’offre l’Intelligence Artificielle.
Il s’agit ni plus ni moins que de tenter de neutraliser les réactions des peuples, de les tétaniser au point qu’au lieu de chercher une issue dans le dépassement du système, ils ne voient dans sa permanence qu’un moindre mal auquel s’accrochent leurs espoirs de changement. Ce qui semble incohérent, n’ayant ni queue ni tête, en un mot fou, est en réalité volontaire et prémédité comme composante de la création d’un climat dominé par une anxiété permanente et un sentiment d’impuissance.
Ce dimanche printanier, ce 6 avril ont confirmé que ce projet aussi insensé qu’il puisse paraître peut réussir.
N’a-t-il pas été présenté, alors que tant de nuages s’accumulent, avec ses trois rassemblements, comme le lancement de la prochaine élection présidentielle ? Ce qui aura contribué à masquer que l’extrême droite était dans la rue pour combattre ce qu’elle nomme « la tyrannie des juges ».
Un mot d’ordre proprement factieux, qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire.
Il a ouvert les portes de tous les studios de radio et de télévision à Marine Le Pen, Louis Aliot et quelques autres complices. Les deux autres rassemblements n’ont pas bénéficié de la même sollicitude.
Deux composantes du NFP ont tenu à préserver une belle tradition nationale qui veut que, face à l’extrême droite, le devoir des démocrates les conduit à se rassembler sans condition.
Il est donc particulièrement inquiétant qu’elles n’aient été que deux. Les absents n’ont pas jugé utile d’y voir la volonté de préserver les chances compromises d’une tyrannie elle bien réelle, indissociable de ce qu’annonce depuis toujours l’extrême droite, le fascisme.
Si cela devait perdurer, les premiers à s’en féliciter seraient la bourgeoisie radicalisée française, le président des Etats-Unis et Vladimir Poutine.
Quand et qui aidera à comprendre ce qu’est la révolution culturelle en cours ?
N’est-ce pas indispensable pour pouvoir non seulement la stopper mais pour lui opposer un processus de dépassement de ce qui l’a produite, la mondialisation capitaliste ?