"La Parole de la République" est lancée!

Par quelles bouches parle la République ? Qui porte chaque jour la langue de la liberté, de l'égalité, de la fraternité ? Le pari de sa parole est-il tenu ? Depuis des années, en France et en Europe, ce qui frappe c'est la défaillance (faiblesse ou absence) de la Parole de la République Nous avons décidé de créer La Parole de la République. Commentaires et suggestions bienvenus !

http://paroledelarepublique.blog.lemonde.fr

I - Depuis des années, en France et en Europe, ce qui frappe c'est la défaillance (faiblesse ou absence) de la Parole de la République

On peine à entendre une parole forte capable de résonner dans tout le pays, une parole pleine à la hauteur de la chose publique, de l’avenir de la France et de sa démocratie. On peine tout autant à discerner en Europe une parole publique qui ne soit pas au pire régressive, au mieux sans grande portée.

C’est la parole faible de la communication qui règne en maître sur la scène politique comme dans la plupart des médias (anciens comme nouveaux), langue politico-médiatique commune propagée tous azimuts. Même si elle prétend souvent la mimer, elle couvre ou ruine la parole de la République, chaque jour plus défaillante, absente.

La responsabilité de cette parole est désertée par un grand nombre de celles et de ceux qui ont pourtant pour mission d’en être les gardiens : les élus du peuple, les titulaires de charges publiques en premier lieu. Combien sont-ils à se porter à sa hauteur ? Trop peu.

Comment les électeurs, les corps sociaux, la société civile, peuvent-ils leur conserver leur confiance - et à travers eux aux Institutions de la République - si la plupart des responsables politiques ne s'adressent plus au peuple comme à des citoyens, mais comme à une foule de consommateurs de produits médiatiques ?

Ce défaut d'une langue parlée à la hauteur de la République aggrave les crises qui, depuis des décennies, frappent la France et l’Europe. Il rend plus difficile, voire empêche, d'en sortir. Quel rôle joue la défaillance de la langue commune dans l’affaiblissement de la démocratie, dans la renaissance de l'extrémisme, du racisme, de la violence actuellement à l’œuvre ?

Si l’on veut redonner force à une République si mise à mal, on ne peut se dispenser d’examiner la qualité de sa parole, de sonder les mots et les discours, de mettre en lumière la parole des uns et des autres : tant de ceux qui croient toujours possible une République démocratique et sociale, que de ceux qui jouent avec les apparences de la République au seul profit de quelques uns, ou de ceux qui la corrodent, en corrompent la lettre et l’esprit et lui nuisent sous couvert de « dédiabolisation ».

Alors comment bien dire la République, lui redonner la parole ?

Certains diront « peu importe les mots, ce sont les actes qui comptent ! ». Mais la parole, ce n’est pas juste des mots : sans une parole adéquate (qui leur crée des conditions propices, les préparent et les orientent) les actes de gouvernement sont trop souvent mal conçus, indigents, dangereux ou inefficaces. Les exemples abondent où on prétend agir, alors que trop souvent on s’agite, et la parole publique tourne au slogan plus ou moins vide d’effets (“inverser la courbe du chômage », « retrouver la croissance », « réduire la pauvreté et les inégalités», « mener la guerre contre le terrorisme », …), et depuis des décennies ça rate, ça ne cesse de rater. Ce dont on parle mal dit bien (si on y prête suffisamment attention) pourquoi et comment ça réussit… à rater !

Le discrédit de l’action publique n’en est que plus fort. Quand la République française a des ratés, c’est son envers, la décomposition sociale et bientôt l’extrémisme qui reprennent le dessus. Quand l’égalité est en panne, quand l’Union européenne est au bord de l’abîme, c’est le nationalisme et le racisme qui se propagent au détriment de la démocratie et de l’esprit de création et de renouvellement dont un peuple haussé à la hauteur de la République est capable.

Trop de forces politiques condamnent en surface le populisme tout en lui empruntant nombre de thèmes, obsessions et vocables, sapant l’esprit républicain. Mais condamner les mouvements néo-fascistes au seul nom de la vertu publique et des valeurs de la démocratie ne suffit pas. Il s’agit de comprendre leur efficace, la fonction qu’ils parviennent à remplir dans le désert républicain actuel.

Ici et maintenant il nous importe que soit à nouveau tenue la parole de la République, que soient traduits en actes les principes fondateurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Ici et maintenant commence notre travail.

II - C’est dans la langue que s’enregistrent les secousses de la société

Au-delà de la peur, de l’angoisse qui s'y font entendre aujourd'hui, en France comme en Europe, sans trouver de réponses, comment renouer avec la hardiesse, la confiance, l’esprit de l’aventure collective que suppose et propose la République ? 

La démocratie en France et en Europe est prise entre crises (indéfinies) et extrémismes (contaminants).

 La France connaît depuis 45 ans une accumulation de crises économique, financière, sociale et écologique sans fin : leurs ravages combinés aggravent leurs effets, ils sont la cause de deux générations soumises un chômage très élevé, et de la déstructuration de la République qui nous menace. Ils font le lit de la crise politique et démocratique française, que vient aggraver encore la menace terroriste à l’heure de l’état d’urgence avec des menaces croissantes sur les libertés publiques, la stigmatisation et la focalisation identitaires.

Une illusion dangereuse déploie en ce moment toute sa force abusive, leurrant y compris des bien intentionnés : croire qu'on peut combattre les mouvements extrémistes nés de ces crises sans fin, en se battant sur le terrain identitaire, le terrain de prédilection des adversaires de la République.

Les discours politico-médiatiques s'engluent à l'envi, sans trêve, dans l'obsession identitaire (avec au choix depuis 2 ou 3 décennies comme objet favori : les étrangers, l'immigration, les musulmans, l'islam toujours plus facilement confondu avec l’islamisme, le voile, la laïcité, les réfugiés, et les banlieues, l'insécurité, le terrorisme qui fournissent à l'obsession identitaire un carburant inépuisable). Il est pénible de devoir de constater que les attentats, ceux de janvier comme ceux de novembre 2015, n'ont fait que renforcer ce centre d'attraction morbide du débat public français. Le terrorisme semble réussir à faire franchir un nouveau palier à la dégradation démocratique, au délitement de la République, au lieu du sursaut invoqué, mais non réalisé, de la nation et de son Etat républicain.

Or il faut savoir choisir son terrain, le délimiter, le travailler - pour y bâtir. Choisir un terrain fertilement républicain, c’est travailler à la démocratisation toujours nécessaire de la France par la mise en œuvre effective de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. C’est approfondir (et non rogner) l’Etat de droit et les libertés publiques, réaliser l’égalité sociale fondée sur l’éducation pour tous et l’émancipation pour chacun, comme sur l’innovation au service du développement collectif.

Tout se passe comme si l’être social, à l’ère des masses, était face à une alternative : compter les gens ou compter l’argent ? La société se cherche, tente de se cerner et de se comprendre par divers moyens, divers discours. Il en est deux qui ont marqué les siècles de l’ère démocratique, de ses victoires et ses échecs face aux dictatures, deux façons pour une société de se compter, par le sang, par l’argent.

Dans les périodes de crises, c’est la passion de l’identité, de la race qui domine, celle de compter les gens, les dénombrer sans cesse (et dans les pires moments, c’est dans les ghettos, les camps, qu’on les groupent et les comptent) selon leur couleur de peau, leur religion,... Chaque jour dans les médias, c’est le mode dominant du « débat » et de la communication politiques (« nous » et « eux » : les Français et les étrangers, les immigrés, les migrants, les musulmans, les Roms, …), se compter en les décomptant, en stigmatisant. « On » compte et « on » décompte sur la base de la race, de la couleur ou de la religion supposées, et beaucoup de médias y contribuent !

« Trop d’immigrés, trop de réfugiés » dit la rumeur politico-médiatique, même si la France n’en accueille que très peu, laissant l’Allemagne affronter la crise des réfugiés presque seule, et que la solidarité, valeur-clé de l’Europe démocratique est bafouée. Pourtant, dans de telles conditions où la langue de la démocratie républicaine, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, est noyée par le discours identitaire, il ne pourra pas y avoir de solution rapide à la dite « crise des réfugiés ».

La langue du clivage ethnique couvre et annule tout possible discours sur le clivage social, fiscal, économique. Car on parle bien peu des riches et des puissants, des pauvres et des classes moyennes, malgré les inégalités croissantes en constante augmentation depuis la crise de 2008. Malgré les scandales récurrents et structurels de fraude et de corruption, on parle bien peu des fraudeurs fiscaux qui ruinent la République, qu’ils soient français ou étrangers, individus, entreprises ou multinationales. Et si l’on en parle (un peu), on n’agit pas à la mesure des menaces qu’ils font peser sur la cohésion de la République.

Pourtant, il y a une autre manière de traduire et dire la division sociale, les différences dans la société et ainsi de fonder la cohésion sociale non sur le racisme (explicite ou latent), non sur une base (seulement) ethnique ou culturelle. Il faut pour cela pouvoir parler publiquement d’argent, de ressources, d’égalité et d’équité, de la distribution des revenus, du capital, des taxes et impôts, et de leur impact sur l’éducation, la santé, le logement, sur la vie des individus, des familles, de la société,...

A ce titre la fiscalité, facteur-clé de la cohésion sociale comme de l’efficacité économique - ou a contrario de l'inégalité sociale et de la régression– est le cœur caché de la République du XXIème siècle, le mécanisme qui peut donner, s’il est activé avec brio, vie aux trois forces de la devise républicaine : sans la fiscalité, ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité, ne peuvent s’incarner dans une politique républicaine active. Elles restent alors des mots (non plus forts mais grandiloquents) au fronton de bâtiments qu’a désertés le sens de la République.

Éducation, formation, logement, santé, travail, développement durable, innovation, recherche, création&partage des richesses, la possibilité même d'un avenir personnel et collectif dans la société... presque tout a une dimension fiscale dans une République si elle se veut démocratique et sociale. Les choix (comme les non-choix) fiscaux écrivent, prescrivent ou condamnent le futur d'un pays.

Pour les préparer, leur frayer un chemin et un appui dans l’esprit des citoyens, il y faut une parole républicaine : elle ne peut être celle d’aucun secteur particulier de la société, d’aucun corporatisme.

La vie en société montre combien sont nombreuses les initiatives nouvelles, l’innovation, les capacités de vivre ensemble, d’affronter les défis du jour de manière démocratique, non régressive, mais elles ont bien peu voix au chapitre.

La censure qu’opère l’obsession identitaire rend presque impossible de nourrir d’autre chose le débat public.

A part un scandale de corruption ou de fraude fiscale de temps en temps, la question de l’argent, du cens, du partage des ressources et de la fiscalité quitte vite la une des médias. Pour susciter l’excitation médiatique des foules, rien de mieux que la passion des races et des religions. Il y a ainsi une complicité objective entre les tenants de l’ordre identitaire et les entreprises criminelles terroristes : ils ont besoin de toujours plus de peur et d’angoisse dans la population.

Il y a pourtant une alternative, des choix à construire entre des régimes politiques alternatifs dont l'affrontement majeur au XXe siècle se poursuit de manière renouvelée sous nos yeux dans ce qui est nommé « globalisation ».

III - Tenir et faire retentir la Parole de la République en France et en Europe 

En ce début 2016, l'avenir s'annonce sombre en France et en Europe, marquées par l’apathie économique, l’austérité budgétaire et financière faisant payer aux Etats (donc aux citoyens) les folies des « banksters » qui les ont ruinés, le désastre social et démocratique qui en résulte, la gestion égoïste-nationale de l’arrivée des réfugiés fuyant la guerre en Syrie et en Irak, la réponse confuse aux attentats terroristes (avec la déchéance de la parole de la République par ceux qui l’ont compromise en jouant avec ladite « déchéance de nationalité »).

D’une situation si grave, on peut chercher à s'abstraire, tenter de l'ignorer, ou croire que tout ira bien - quand même... Les extrémismes en profitent, et se déguisent en républicains : ils ne le peuvent que parce que la parole républicaine a été délaissée et a fini par tomber à leur niveau.

Nous souhaitons contribuer à faire dévier la course de cette trajectoire néfaste dans laquelle la France et l’Europe sont engagées.

Comment anticiper, agir et affronter décisivement et sans niaiserie le désastre prévisible ? Et vu l’ampleur des dégâts, est-il encore évitable ?

Construire un devenir alternatif exige en premier lieu la tenue d'un langage averti, un discours public affuté qui redonne à la République une langue et une parole dignes d'elle et de ses citoyens. Cette langue nous fait collectivement défaut aujourd'hui, à peu d'exceptions près. Elle est à réélaborer, du fond même de la régression en cours, afin de revigorer la voix défaillante de la République.

Nous travaillons à Paris et à Bruxelles, en France et en Europe. Cette Europe est elle aussi sans cap, rendue impuissante par un manque de vision, de décision et de solidarité. Elle ne tient plus la promesse de paix et de prospérité qui était au cœur du projet européen. Elle manque d’une parole propre qui tienne compte de son histoire, de ses peuples, de sa spécificité. Depuis des années la République française a trop souvent déserté l’Europe, et il n’y pèse plus désormais comme elle le devrait. Est-ce réversible ?

L’Europe manque de parole autant que la République. A Bruxelles et à Strasbourg, comme à Paris, trop de « décideurs » semblent plus préoccupés de notoriété médiatique que d'action sur le réel, trop peu se hissent à la hauteur des enjeux du continent et de l’époque. Ce qui frappe avec la crise bancaire et financière depuis 2008, la crise de l’euro muée en crise de la dette, la ruine de pays comme la Grèce ou ladite « crise des réfugiés », c’est l’absence de réelle solidarité entre Etats européens. Or c’est la raison d’être de l’Union européenne de créer les moyens de cette solidarité, de cette maîtrise commune de leur destin que la seule logique intergouvernementale ne permettra jamais d’atteindre.

Double déficience donc, en France et en Europe. D’où cette persistance interminable et ravageuse des échecs, leur aggravation continue (chômage, pauvreté, inégalités, racisme, extrémisme, jusqu’au retour de régimes autoritaires,…).

Le projet européen n’est pas à rejeter mais à réorienter. Les causes de ses échecs ne sont pas fondamentalement différentes de celles de la République française à l’heure de la mondialisation et de la polarisation des inégalités. S’y ajoutent, à l’aune du continent, l’oubli de l’histoire, le peu d’attention au destin des peuples, et là aussi la question de la parole et de la langue.

Si la langue de l’Europe est la traduction selon la belle formule d’Umberto Eco, comment construire un projet politique « en traduction » ? Spécifiquement - question rarement posée en ces termes au-delà de la ritournelle sur le couple franco-allemand - comment faire dialoguer deux des républiques d’Europe, la « République française » et la « Bundesrepublik Deutschland » sans lesquelles il ne pourra y avoir d’avenir européen ? Comment traduire la République française en République européenne ?

Partant de ce premier constat, soucieux de comprendre ce qui joue dans la dégradation de la parole de République, et d’y remédier autant qu’il sera possible, nous décidons de fonder ce jour :

La Parole de la République 

Nous la concevons comme une agence d’analyses et d’opérations :

  • Agence : c’est à dire un ensemble d’hommes et de femmes aux compétences diversifiées dont le travail et les méthodes sont orientés vers l’action, par l’analyse de notre environnement dans ses multiples dimensions. Pas un simple groupe (d’amis, de lecture, de travail, …), pas un club (où on se rencontre et on cause seulement, ou alors un club de sport où préparer et jouer des matches!).
  • Analyses : car la détérioration actuelle exige un travail de discernement, une approche affinée – écouter, lire, déchiffrer, repérer - sauf à ressasser la vulgate ambiante, la parole faible du marketing généralisé.
  • Opérations : ne pas rester au stade du constat (ou des analyses, aussi fines soient-elles) mais élaborer des modes d’action, les tester et les projeter dans des interventions avec des partenaires ; agir, alors que trop souvent ce qui nous est proposé n’est qu’une réaction ; inventer au lieu de répéter.

Notre méthode repose sur un travail à partir de la langue :

  • avec des écrivains, traducteurs, artistes, linguistes, psychanalystes, chercheurs, scientifiques, intellectuels, …
  • des auditions, ateliers, débats avec des acteurs de la vie sociale, politique, économique, et intellectuelle,
  • la publication de contributions, de rapports et articles "analytiques et opérationnels", de propositions et recommandations,
  • par une pratique et une méthodologie spécifique, un dispositif et des formats variés, un site web, un blog,
  • à Paris et en régions, en France et en Europe.

Nous souhaitons élargir notre travail par des partenariats et des alliances, et ainsi construire une masse critique (aux deux sens du mot). Nous croyons qu’une action digne de ce nom ne se mène pas au détriment de la langue, ni de la pensée, ni du jeu.

Nous voulons renouer avec les meilleures sources de la France comme de l'Europe afin d’échapper aux menaces que font peser les profondes régressions françaises et européennes, et qu’aggravent dangereusement les mouvements géopolitiques du monde.

Nous posions trois questions en introduction de cet acte de fondation :

Par quelles bouches parle la République ?

Qui porte chaque jour la langue de la liberté, de l'égalité, de la fraternité ?

Le pari de sa parole est-il tenu ?

Ces questions appellent des réponses urgentes. Nous y travaillons - car cette réinvention de la parole est condition sine qua non de la démocratie, de la République et de l’Europe.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.