La République malade de 40 ans de crise(s) : pour un procès (symbolique) de ceux qui ont fait si peu (ou si mal) depuis 2002

On le sentait venir de loin ce craquement...

Il y a un peu plus d'un an je publiais un premier "post", pensant ouvrir une série, mais il n'en fut rien. Je voulais faire un petit essai d'acoustique sociale, proposer de nous approcher du bruit que fait une société, telle que la nôtre aux temps présents : car ça rend un son un groupe humain (des bruits précurseurs même) alors écoutons le corps social à travers la cité et les cités. Il m'avait semblé que l'onomatopée de l'époque, la nôtre, ici en France et ailleurs aussi en Europe (pour autant qu'on puisse entendre si loin, si vaste) était un craquement: crrrqq.

Fisc-Fasc (2)

Il était inévitable que ce craquement se fasse réentendre. Il est vrai qu'il ne datait pas d'hier : il n'avait cessé de se rappeler aux oublieux, selon des intensités et des registres variables, depuis le début des crises. Ce début, pour un pays comme la France, ce n'est pas 2007 ou 2008, la crise financière puis de la dette, comme on dit; non, c'était il y a 40 ans - oui plus de quarante ans, ça mérite d'être écrit en toutes lettres, depuis la fin des Trente glorieuses. Cela fait 2 générations, presque un demi-siècle, depuis le décrochage du dollar de l'étalon-or, les deux chocs pétroliers, l'inflation, la stagflation, la France à 20% de chômage, les banlieues avec plus du double, la montée des thèmes identitaires, puis la crise des subprimes, et nous y voici : mai 2014.

40 ans de crises et l'on voudrait que le pays rende un son mélodieux ? 40 ans de lentes glissades, de soumission idéologique aux obsessions identitaires, d'incapacité à construire des alternatives économiques non démagogiques, et le craquement se (re)produit aux élections européennes. Déjà peu reluisante en Europe, malgré ses immenses possibilités et potentialités, voici la position de la France encore amoindrie, elle qui peut exhiber un score électoral où les deux principaux partis de gouvernement, de droite et de gauche, sont devancés par l'extrême-droite aux européennes (le scrutin proportionnel masquant moins que le majoritaire). Un nouveau craquement a eu lieu.

Mais finalement, comme aux précédents, beaucoup vont s'habituer. Le pays grince, craque (depuis 40 ans dites-vous? allons bon), mais il suffit d'avoir les oreilles moins délicates, ou de n'écouter que la musique de l'air du temps (l'universel reportage, ce qui fait le fonds de la plupart des médias et beaucoup du contenu des soi-disants nouveaux médias et des réseaux pas si sociaux), ou encore de participer soi-même au jeu médiatique à coups de formules choc comme font les ambitieux professionnels de la droite extrêmisée et de la gauche d'appareil.

A vrai dire, ils sont tellement nombreux ceux qui, faute d'analyses, d'idées et de projets à la hauteur des enjeux et des exigences républicaines (République : version française de la démocratie européenne), tellement nombreux dis-je, ceux qui récitent, chantent ou psalmodient les formules, les thèmes et les anathèmes de l'extrême-droite, qu'on pourrait aller jusqu'à s'étonner que ses scores ne soient pas encore plus élevés ! Tant de responsables politiques, à droite bien sûr, mais à gauche aussi lui font en permanence une publicité gratuite (sous prétexte, bien sûr, d'"écouter nos électeurs", question de voix et de voix, de son du peuple, encore). A l'ère de la médiatisation tous azimuts, il n'est pas question d'excepter de leur responsabilité nombre de médias (y compris et soi-disant publics) écrits, visuels ou électroniques dont la course à l'audience et la pulsion technologico-consumériste en font de parfaites caisses de résonance de la dépolitisation républicaine au profit de la mobilisation régressive des affects.

2002-2014: douze ans ont passé depuis que l'extrême-droite a accédé au deuxième tour de l'élection présidentielle. Oh que d'émotions, ah que de belles paroles et de promesses, ah la ressortie du placard des voeux impuissants du "plus jamais ça"... et nous y voilà ! Douze ans plus tard, et rien ou presque de la structure économique, sociale, politique, symbolique qui avait rendu possible ce dévissage démocratique n'a été sérieusement affronté. Et la dernière vague de la crise bien sûr n'a fait qu'aggraver les choses.

Alors après tant d'années sans inflexion probante, après l'extrémisation d'une grande partie de la droite, l'impuissance, l'usure et la faiblesse des socialistes, les palinodies des écologistes et de la gauche radicale, que faire ... et qui nous reste-t-il ?

Certains cinéastes ou dramaturges ont eu l'idée ces dernières années de centrer leurs oeuvres sur des procès. Des procès initiés par une partie de la société civile en réaction à la banqueroute financière (dans le cas de la crise, des banques et du FMI avec Bamako d'Abderrahmane Sissako), à l'autoritarisme politique (reproduction des Moscow Trials par Milo Rau), procès sans force juridique ni pouvoir de coercition étatique cela va de soi (pas les procès staliniens !) : des procès juste - et si justement symboliques !

Alors oui il est temps d'organiser un procès symbolique de ceux qui prétendent vouloir gouverner mais ne savent le faire qu'en favorisant une politique régressive des affects.

Je voudrais inviter tous ceux et celles que cette idée tente ou intrigue à réagir et à en proposer contenu et modalités possibles. 

Les responsables politiques qui le voudront, pourront y participer personnellement, expliquer leurs choix, les défendre, tenter de convaincre en réponse aux accusations de démission républicaine. Et s'ils ne font pas, alors un travail intéressant sera ouvert pour représenter et exposer leurs positions, positionnements et stratégies. Un changement de méthode, un travail de reddition de comptes en quelque sorte, pour essayer d'éviter la énième répétition du même à la prochaine échéance.

Nous aurons là les éléments d'une pièce, d'un film, d'une oeuvre politique à concevoir comme une première étape effective vers une politique non-régressive qui nous fasse sortir enfin des crises actuelles, en France et en Europe, sans rien oublier des enjeux du monde.

 

Dans un prochain billet, j'expliquerai le titre de ce blog: Fisc-Fasc.
Il a également à voir avec l'acoustique sociale mentionnée précédemment. Il n'est plus seulement le bruit du craquement de la société. Il voudrait dire, donner à entendre, et puis à voir dans la pensée et à travers les actes, le bruit et le mouvement d'un effet de ciseaux qui découpe dans le tissu social... un patron: patron de la domination ou modèle d'une émancipation ? Ouh les grands mots... Encore faut-il savoir laquelle !

 

 

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