Lucien Kojève
Acteur et lecteur de la chose publique. Attaché à faire retentir la Parole de République. En usant de toutes les ressources de la langue en ses diverses manifestations.
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Billet de blog 27 mai 2014

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Faute de surprise et faute de choix

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Deux jours après le crash des européennes : exit, voice or loyalty? La fuite, la prise de parole ou l'acceptation (pour reprendre les catégories d'Albert Hirschman)? Pas question de se résigner, ni de fuir (encore), alors : la prise de parole, ici, et tous autant que nous y sommes, nous réagissons, commentons et cherchons les voies de l'action.

Fisc-Fasc (3)

Pourtant, comment être surpris : ne l'avait-on pas vu venir ? 

Des années, des décennies même que les professionnels de la politique, les principaux médias, et par contagion des secteurs entiers de la société, à longueur de journée, ne font que parler d'immigration, d'insécurité, de déclin, de manière phobique et obsessionnelle.

Même la phase la plus récente de la crise (les 6 dernières années, sur 40 ans de crises stratifiées, voir billet précédent) n'a pas conduit à mettre le chômage ni le développement économique et social, la recherche, l'éducation, au premier plan, à concentrer les énergies et la parole publiques sur la construction d'un avenir commun. Car c'est la qualité de la parole publique qui est en cause, ce qu'elle signifie, démontre ou révèle, désigne comme possible ou comme abdication, comme émancipation ou comme régression.

Evidemment, on ne combat pas une phobie ni des obsessions par de bonnes paroles rassurantes, des chiffres (même si un travail démocratique sur l'établissement des chiffres de "qualité publique" est essentiel au fonctionnement d'une démocratie moderne par le soutien aux chercheurs et instituts spécialisés), ni des appels à la raison.

A une politique régressive des affects (suscitée par les crises cycliques du capitalisme et manipulée par l'extrême-droite) doit répondre une politique d'émancipation qui opère sur ces affects.

La parole publique (c'est à dire celle de l'Etat et de ses représentantrs, des élus, des institutions diverses) a une importance capitale dans la cité et dans la République, cette collectivité humaine fondée sur des principes consentis gravés au fronton des édifices. Si chaque jour, par leurs décisions et par les mots qui les annoncent, expliquent et défendent, les élus ne donnent pas chair à ces principes et valeurs, s'ils ne renouvellent pas la vigueur du tryptique "Liberté, Egalité, Fraternité" par la qualité et la force de leur adresse aux citoyens, alors déjà la République s'affaiblit. Que les crises durent, que les scandales se multiplient, alors elle n'est plus que l'ombre d'elle-même et ses adversaires de toujours peuvent sans honte user et absuser d'elle.

Quand la parole manque au plus haut sommet de l'Etat, comme aujourd'hui, cette pleine parole de la nation, l'appel solennel à la mobilisation républicaine montre ses limites, il se démonétise (et ainsi les 12 ans passés depuis 2002, à quoi ont-ils servi?). De la même manière, quand quasiment aucun dirigeant européen n'est capable de donner sens à l'action qu'il mène au niveau européen, ni de proposer une perspective collective, il est indigne de sa fonction.

Ces dernières années, la dénonciation de l'extrême-droite a trop souvent été le seul facteur d'unité d'une gauche ayant perdu ses repères et ses ambitions. Cette dénonciation, si elle n'est pas accompagnée d'une vision rénovée de la société et d'une stratégie pratique, ne conduit qu'à focaliser l'attention sur l'extrême-droite... et finit - jeu médiatique aidant - par la légitimer.

La gauche est (à nouveau) tombée dimanche parce qu'elle est 3 fois déficiente :

- elle n'a pas de parole, dans aucun sens du terme : la gauche de gouvernement ne tient pas ses promesses (b.a.ba de la politique ordinaire certes, pas de naïveté ici, mais néanmoins cause du ravageur discrédit élyséen alors que les attentes étaient si fortes);  elle n'est même pas capable de trouver des mots qui donnent du sens, indiquent une direction (ses porte-parole n'ont que les mots de la "comm" à la bouche, cette parole vide à laquelle Lacan opposait la "parole pleine"); 

- elle n'a pas de projet qui lui soit propre, pour la France et pour l'Europe, qui lui soit identifié, mobilisateur et crédible; cela vaut pour la gauche au pouvoir mais aussi pour nombre des partis de la gauche radicale; beaucoup de travail va être nécessaire pour bâtir un projet à la hauteur des enjeux;

- elle n'est qu'appareils partitocratiques, ce qui explique pourquoi, après chaque échec, elle ne procède qu'à un replatrage de façade, sans réexamen de fond de sa stratégie, sans construction de ses propres vecteurs idéologiques, sans capacité à choisir ses terrains de bataille.

Dans de telles conditions, ce qui est arrivé dimanche n'est pas vraiment une surprise. Ou la surprise n'est pas là où on la voit, mais dans la répétition cyclique des mêmes réponses inadaptées. Il y a d'ailleurs fort à parier qu'une fois passée l'émotion, les appareils reprendront leur rythme de croisière, jusqu'au prochain échec, la prochaine "surprise".

Alors quels choix réels reste-t-il pour les électeurs, sinon des choix de second ordre, illisibles et inaudibles ?

Que nous disent que nous ne sachions déjà, avant qu'ils ouvrent la bouche, les gouvernants sans gouvernail ? Et ceux qui parlent forts devant les micros mais sont incapables de nouer des alliances stratégiques ?

La plupart des électeurs n'ont pas voté, et beaucoup trop de ceux qui se sont déplacés, l'ont fait pour protester au moyen de l'extrême-droite, dans un mouvement de révolte, de rancoeur mais aussi avec un certain masochisme politique (humilions-nous collectivement, pactisons avec des gens peu fréquentables (d'ailleurs ils se rendent aussi présentables que possible, c'est là tout leur art), revenons aux vieux démons de la France extrémiste, rendons-nous détestables (à la limite de ce que les médias permettent) mais en masse (à plusieurs on a raison même si on a tort), et puisqu'on nous méprise, renversons ce mépris en fierté (figure connue ailleurs), puis de cet abaissement, prétendons incarner la France, osons même prétendre défendre la République!).

La seule question qui vaille est celle de la construction d'une alternative et des rapports de force qu'elle exige: rendre possible un nouveau choix, ouvert et saillant, pour les Francais et en Europe, qui vise l'exploitation et le développement des richesses et du potentiel immenses qui sont les nôtres ("recapacitation", piste intéressante, voir l'article de B. Ziegler).

A ce titre, la fiscalité est l'une des clés essentielles de la nouvelle politique du nombre et des affects, cette politique alternative qu'il importe au plus haut point de construire.

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