Lucile B (avatar)

Lucile B

Journaliste

Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 janvier 2026

Lucile B (avatar)

Lucile B

Journaliste

Abonné·e de Mediapart

L’odeur du silence

Lucile B (avatar)

Lucile B

Journaliste

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La voilà, la banalité du mal.

Nous y sommes.

Sous le post d'une jeune auxiliaire de vie à domicile, qui s'émouvait de s'être vue refuser l'entrée chez un patient à cause de son voile, après un réveil matinal et un trajet embouteillé,

Voilà ce qui apparaissait en scrollant innocemment sur les réseaux, ce vendredi 9 janvier 2026 : 

- Des insultes sexistes à gogo ("connasse", "grognasse"...) - si fréquentes qu'on ne s'en étonne même plus

- Une déshumanisation des femmes voilées (appelées "les bâchées"), réduites donc à l'objet - ridiculisé qui plus est - qu'elles portent sur la tête 

- Des clichés xénophobes tout droit sortis d'un vieux disque rayé ("elles n'ont rien à foutre en France", "elle ferait mieux de repartir au bled (...) mais là bas ni CAF ni CMU")

- Des références totalement hors propos avec les attentats de 2015 et un parallèle indécent entre cette auxiliaire de vie et les terroristes du Bataclan ou de Charlie Hebdo

- Des propos discriminatoires extrêmement violents qui comparent l'Islam à un "CANCER" ou jugent la religion musulmane intrinsèquement "antisémite, pédophile, mysogyne, homophobe, belliqueuse..." 


Autrement dit : un flot d'inanités, d'insultes, de provocation à la haine ou à la discrimination (passible d'1 an de prison et de 45.000€ d'amende) ou d'injures publiques (jusqu'à 12.000€ d'amende), qui tombe très clairement sous le coup de la loi et qui attise la haine. Or leur multiplication exponentielle alimentent les pulsions de rejet des uns, tandis qu'elle terrorise et pousse au repli, à la tristesse ou à la colère, les autres.


Alors, qu'est-ce qu'on attend, nous, internautes, pour faire le ménage sur nos murs ou sur ceux des autres ? Que le sujet nous concerne ou pas directement, le déversement de propos haineux, violents ou discriminatoires, devrait TOUJOURS nous alerter. Et nous touchera peut-être un jour - nous ou un proche.


3 clics et 10 secondes suffisent pour signaler un contenu sur à peu près n'importe quelle plateforme aujourd'hui. 


J'en ai fait 12 ce soir sur X. C'est la première fois que j'en signale autant d'affilé. Et je compte le faire de plus en plus régulièrement. 

D'abord, parce que ces 12 signalements n'ont rien à voir avec les 12 travaux d'Astérix. Rien de sorcier, technique ou chronophage.

12 petits gestes (qui prennent l'équivalent de 2 minute), trop souvent déconsidérés, jugés inutiles ou naïfs...

Alors qu'ils sauvent des journées, apaisent des âmes et changent parfois des vies.

Demandez à ceux qui ont déjà vécu un tel torrent de haine virtuelle ou lisez leur histoire sur la toile, car leurs séquelles sont bien réelles.


Alors oui, au vu du volume qui se déverse chaque jour sur l'espace numérique, cela revient à écoper les égouts de la ville avec une petite cuillère. 

Mais j'ai la faiblesse de croire que nous sommes encore (mais jusqu'à quand?) bien plus nombreux, dans ce pays, à trouver que l'atmosphère ambiante devient irrespirable et qu'on a tout intérêt à se retrousser les manches pour se sortir de là. 

Nous sommes des dizaines de millions d'individus en France à en subir les conséquences, directement ou indirectement, et à être en colère contre ceux qui soufflent sur les braises. Une écrasante majorité, j'en suis convaincue.

Problème : elle est encore trop souvent silencieuse - résignée sans doute, craintive probablement, mal informée, flemmarde ou trop égocentrée, peut-être ?


Mais ce qui est sûr, c'est que face au tsunami de haine qui nous noie tous à travers le verre de nos écrans, nous ne pouvons plus ne rien faire. Car se taire ou ne pas signaler, c'est laisser faire le mal, c'est contribuer à la dispersion du venin, et quelque part, implicitement, cautionner. 

Alors, puisque tout le monde fait bien un "brin de ménage" chaque semaine dans son intérieur - par respect pour soi-même et pour les autres - pourquoi n'appliquerions nous pas le même principe à l'espace public numérique ? 


Spoiler Alert : c'est bien moins long et moins fatigant que le "vrai" ménage... Vous risqueriez d'y prendre goût !


Je vous propose donc un petit programme hebdomadaire - voire journalier pour les plus motivés - à adopter sans modération, dès à présent : 


😇Quelques minute par semaine, pour préserver ma santé mentale, le vivre ensemble et les valeurs de la démocratie (rien que ça !) : 


- Je réponds à au moins 1 commentaire haineux, en verbalisant mon désaccord avec son auteur et/ou en exprimant mon soutien à la victime => c'est LE petit coup d'aspi qui dissipe la couche de poussière anxiogène qui s'accumule en un rien de temps sur nos écrans

- Pour les tâches les plus récalcitrantes, sur le canapé ou au fond des WC => je mets du détartrant triple actif, en effectuant un signalement en 3 clics (sur Facebook, Instagram, X, Linkedin and Cie). Vous verrez, cela prend souvent quelques heures voire quelques jours, avant que les BroTechs ne tirent la chasse... Mais la prochaine fois que vous retournerez aux toilettes (donc sur votre smartphone), vous ne regretterez pas de l'avoir fait ! ;)

- Et puis partout, tout le temps, le weekend, sous l'arrêt de bus ou à la pause dejeuner, un petit pschiit de parfum "sent bon" => en écrivant des mots qui font du bien, en racontant une exprience heureuse, qui déconstruit un cliché, créée des passerelle, met en lien, introduit de la nuance ; en allant liker, partager, poster un smiley ; on occupe l'espace, nous les trop "gentils", les égocentriques ou les flemmards, cette immense majorité silencieuse qui contribue très largement à ce que le web soit une jungle où règne la loi du plus fort... 

Objectif fin 2026 : que les réseaux deviennent - non pas "Bisounours Land", mais un reflet un peu plus fidèle, respectueux et enthousiasmant, que ceux de 2025.


C'est notre hygiène mentale quotidienne et collective qui est en jeu, et notre vivre ensemble.

Donc probablement un peu de nos démocraties.


Je réitère : si nous abandonnons le web à la minorité la plus "engagée" (pour reprendre le doux euphémisme des Big tech) par un mélange de "je m'enfoutisme" et de lâcheté, ceux qui déversent leur bile comme ils vont aux WC avec la haine en intraveineuse, ne sont pas prêts de se sevrer.

Si la majorité ne fait pas sa part, le tas d'immondises virtuelles continuera alors de grandir, grandir, grandir... jusqu'à nous retomber sur la tête. 

Et nous périrons tous noyés sous une montagne toxique (y compris ceux à qui les déchets n'avaient jamais été destinés directement !)


Pour que cela n'arrive pas : un peu d'hygiène quotidienne par le plus grand nombre donc.

Vous connaissez la recette, elle n'a rien de bien sorcier.

Alors au boulot... Et que ça brille ! 

***


POUR ALLER PLUS LOIN


Depuis l'entrée en vigueur du fameux Digital Services Act (DSA) de 2024 sur le territoire européen, les plateformes ont obligation de publier davantage de données sur :

- le volumes des signalements effectués 

- les catégories de contenus concernées

- le temps moyen entre signalement et retrait (si validé)

- le volume de signalements ayant été validés (donc le pourcentage de posts/commentaires réellement supprimés en bout de course)


Alors oui, le taux de retrait effectif - qui se situerait entre 15% et 30% selon les plateformes, reste encore TRES INSUFFISANT (Source : étude SafeNet menée en Europe en 2023-2024). 


"Mais 15% de beaucoup, c'est toujours mieux que 30% de rien du tout !" aurait dit le regretté Raymond Devos.


Avant de partir, je vous laisse avec trois chiffres issus d'une enquête de l'ONG allemande "HateAid" - qui a mené en 2023 une enquête auprès de 10.000 Français, Allemands et Suédois âgés de 18 à 70 ans. Il en ressort que :

- 36 % des répondants déclaraient ne pas savoir ce qu’il était advenu de leur signalement 

- 49 % des personnes ayant signalé des contenus violents se déclaraient insatisfaits de la manière dont les plateformes traitaient les signalements

- et 72 % des répondants déclaraient n'avoir jamais fait de signalement sur les réseaux sociaux

Vous me direz : quel est le positif derrière ce constat illustrant le cruel manque de volonté des plateformes et l'immobilisme de 3/4 de la population ?

C'est qu'il y a une sacrée marge de progression ! 


Alors, vous savez ce qu'il vous reste à faire :)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.