Rapport du GIEC: une tournée des kiosques de banlieue entre déception et frustration

Je me suis rendue hier dans six points de vente de presse, des Yvelines et du Val d’Oise, à la clientèle variée : un bar PMU de quartier, un point Relay niché dans une gare, une librairie-papeterie de centre-ville, une station-service et deux grandes surfaces. L'idée était de voir si les principaux quotidiens nationaux généralistes allaient mettre en avant le 6eme rapport du GIEC sorti la veille.

Unes du mardi 10 août 2021 des principaux quotidiens nationaux généralistes, au lendemain de la publication du premier volet du 6ème rapport du GIEC Unes du mardi 10 août 2021 des principaux quotidiens nationaux généralistes, au lendemain de la publication du premier volet du 6ème rapport du GIEC

Certes, ce rapport n’est que le premier volet d’une série de trois et d'un résumé global, dont la publication sera étalée sur plusieurs mois, jusqu’à l’automne 2022. Mais au cœur de l’été, je voyais au moins quatre raisons pour que cette publication fasse la Une des principaux titres de presse français :

1/ C’est CONCERNANT - comme on dit dans le métier : y a-t-il un autre sujet qui l’est plus, sachant que 100% des êtres-humains de cette planète sont ou seront impactés ?

2/ C’est TRES ACTUEL : il n’a échappé à personne que nous étions au cœur d’un été catastrophique. Feux de forêts incontrôlables en Grèce, en Albanie, en Macédoine et en Turquie, inondations meurtrières (200 morts) en Allemagne et en Belgique, canicule jamais vue au Canada (49.6°C atteints), fonte record de la calotte du Groënland, une agriculture française frappée de plein fouet par la succession de gel, de sécheresses, de champignons comme le mildiou ou d’invasions d’insectes, induisant d’immenses pertes sociales et environnementales…

2/ C’est un évènement PEU FREQUENT : le précédent rapport du GIEC datait de 2014. Ce 6ème rapport doit donc répondre à des questions cruciales comme : les dernières prévisions étaient-elles justes, trop optimistes ou trop pessimistes ? A quoi s’attendre pour les décennies à venir ? 

4/ Ce rapport est issu d’une SOURCE LEGITIME et CREDIBLE : il a mobilisé des dizaines d’experts dans leur domaine, qui ont passé au peigne fin près de 14.000 études scientifiques, pour offrir un résumé le plus précis et complet possible des connaissances scientifiques sur les changements climatiques passés, en cours et à venir

J'ai donc effectué hier, mardi 10 août, entre 9h30 et 12h, une petite tournée des points de vente de journaux, en cherchant à repérer : 

  • Quels titres étaient proposés à la clientèle
  • Lesquels étaient particulièrement mis en avant (présentoir attitré, affiche collée au mur, position au sommet du tourniquet - à hauteur de regard etc)
  • Lesquels mentionnaient le rapport du GIEC - et de quelle manière (place attribuée, avec ou sans illustration etc)

A première vue, sur les sept Unes des titres de presse quotidienne généraliste les plus lus en France, d’après le baromètre « One Next » de juin 2021, le bilan est plutôt positif :

  • Deux titres y consacrent leur Une intégrale : La Croix et Libération
  • Deux titres y consacrent une moitié de Une : Le Monde et Les Echos
  • Un titre y fait mention dans un petit encart (2% de la surface de la Une) : Le Figaro
  • Deux titres n’en font aucune mention : Le Parisien et Aujourd’hui en France

Par souci d’honnêteté, je mentionne par ailleurs deux titres qui ne seront pas analysés par la suite car ils ne font pas partie du classement One Next, mais leur couverture du sujet est à souligner :

  • Le quotidien communiste L’Humanité (Une intégrale)
  • Le canard de droite libérale L’Opinion (Moitié de Une)

Cinq titres sur sept qui en parlent donc, vous me direz, c’est un beau score : la presse française peut être fière d’avoir fait, en majorité, son job d’éveil des consciences, sa part du colibri, sur cet évènement-là du moins. Mais si l’on se penche sur les chiffres, en termes d’audience globale, c’est nettement moins réjouissant.

 

Tableau comparatif des ventes et de l'audience des quotidiens nationaux généralistes les plus vendus en France © Source : Classement One Next (diffusion et audience) de juin 2021 Tableau comparatif des ventes et de l'audience des quotidiens nationaux généralistes les plus vendus en France © Source : Classement One Next (diffusion et audience) de juin 2021

Si l’on additionne l’audience des titres Le Parisien et Aujourd’hui en France - dont la vente est souvent couplée, au point qu’ils le soient aussi dans le panel One Next de juin 2021 – et celle du Figaro, on arrive à plus de 604.000 lecteurs sur 1.315 millions de lecteurs touchés par ces titres : soit pratiquement la moitié !

Or, si tous les canards étaient « logés » à la même enseigne : s’ils étaient tous au même endroit, à la même hauteur, ou qu’il y avait des roulements pour que ce ne soit pas toujours les mêmes en « tête de gondole » ou en bas de la pile… Mais ce que j’ai constaté sur le terrain c’est tout le contraire. Dans ce petit coin d’Ile de France, au carrefour entre 78 et 95, cinq lieux sur six mettaient explicitement en avant Le Parisien, Aujourd’hui en France, ou les deux :

Détail des journaux mis en valeur par point de vente :

  • Hypermarché E. Leclerc de Conflans-Sainte-Honorine, ville moyenne de 35.000 habitants : présentoir contenant uniquement des exemplaires du Parisien à l’entrée de l’allée « Presse » + affiche « Une du Parisien » scotchée au mur (seul quotidien à être représenté : l’autre Une mise en avant étant l’hebdo Marianne)
  • Bar tabac PMU situé au niveau de la gare haute de Conflans-Fin-d’Oise : ne vendait que « Le Parisien »
  • Librairie-papeterie au cœur du petit village cossu de Maurecourt, qui compte 4.500 habitants. A nouveau, le premier présentoir visible lorsqu’on entre est consacré au Parisien.
  • Magasin G20 du centre-ville de Jouy-le-Moutier, 16.000 hbts : ne vendait que Le Parisien et Aujourd’hui en France, en tête de gondole devant les caisses.
  • Station-service BP située sur l’une des artères principales de Cergy, 64.000 habitants : vendait toute la presse. Pas de présentoir spécifique pour un titre en particulier.
  • Magasin ‘Relay’de la gare de Cergy-Préfecture, sur la ligne du RER A - semble être le point de vente qui écoule le plus en volume, vu le passage (12 millions de voyageurs annuels environ). Ici aussi, Le Parisien à son présentoir attitré.

 

On a donc, bien au-delà des chiffres des « lecteurs », qu’ils soient en ligne ou en dur, une force de frappe gigantesque, un pouvoir d’influence sur des millions de personnes qui passent devant ses caisses, dans ces librairies, dans ces rayons de supermarché, dans ces stations-services, et jettent un coup d’œil à la Une du journal en tête de gondole, en se disant qu’il y trouvera, en une fraction de seconde, les deux ou trois infos et photos marquantes de la journée. Ces dizaines de millions de personnes en France, que ce soit en région parisienne avec Le Parisien, ou partout ailleurs avec Aujourd’hui en France, n’ont donc pas vu, pas su, qu’hier, était sorti un rapport fracassant sur les dérèglements climatiques à venir qui les concerne pourtant très directement, bien plus que les essais de la police municipale dans un simulateur de tir, ou les bisbilles entre deux frères princes d’Angleterre...  

Ci-dessous, vous trouverez donc le récit détaillé de mon périple, qui laisse entrevoir deux choses :

  • Premièrement : la force de frappe des titres Le Parisien et Aujourd’hui en France en Ile-de-France, et à quel point ils sont chouchoutés et mis en valeur par les revendeurs.
  • Deuxièmement : les personnes – comme moi - qui s’intéressent de près à l’environnement et au climat ont beau savoir que le sujet n’est pas encore devenu LE SUJET PRIORITAIRE pour les citoyens, et encore moins pour les politiques, elles sont tout de même toujours déçues et frustrés de constater le décalage entre le niveau d’attention et d’impact que mériterait la sortie d’un tel rapport, et l’effet réel constaté sur le terrain. En effet, en discutant à la volée avec les personnes croisées sur mon chemin, je me suis rendu compte que l’immense majorité d’entre eux n’avaient jamais entendu parler du GIEC (Kezako ?), n’avait ni le temps ni l’envie de lire des articles ou des résumés de rapports complexes et angoissants sur le climat, et ne manifestaient pas d’intérêt ou de curiosité particulière pour en savoir plus, lorsque je commençais à leur en toucher deux mots.

1/ Bar PMU du quartier de Conflans Fin d’Oise. Ma visite sera car ici, « On ne vend que Le Parisien ». Je découvre en Une le portrait du père Olivier Maire, assassiné la veille en Vendée, titré : « La stupeur et la colère ». Sur le bandeau du haut, quelques actus cruciales pour la vie des Français comme : « La police municipale s’entraîne sur un simulateur de tirs » ou « Récit d’été : William et Harry, histoire d’une rupture ». Coup d’oeil sur la colonne de gauche : « Pécresse - Bertrand : un duel au cœur de l’été » et « Messi au PSG : la fièvre monte au PSG ». Je feuillette le numéro avec le buraliste en lui demandant de regarder s’il voit la trace d’un hypothétique rapport de scientifiques sur les dérèglements climatiques. Victoire : c’est finalement en page 8 que l’on tombe sur une interview de Robert Vautard, l’un des co-auteurs français du du 6ème rapport du GIEC. Et encore, sur deux tiers de page - juste en dessous se trouve un article sur la prolifération d’algues toxiques au Pays-Basque. La stupeur me saisit lorsque je tombe, trois pages plus loin, sur une pleine page consacrée à « Dadam », un éducateur sportif du 77 qui s’est lancé dans le business de « claquettes-chaussettes ». Oui, une pleine page. Pour la rédaction du Parisien, une nouvelle tendance de mauvais goût mérite donc plus de place que les prédictions d’un groupe d’experts internationaux sur les dérèglements climatiques desquels dépendront des milliards d’êtres-humains.

2/ Je passe la porte de la librairie-papeterie de la place centrale du petit village de Maurecourt, en face de la Mairie. La clientèle ici semble bien plus âgée et plus aisée qu’au PMU. Deux retraités ressortent avec leur canard sous le bras : La Croix pour l’un, Le Parisien pour l’autre. Le présentoir sur lequel mon regard butte en entrant propose sans surprise « Le Parisien ». Trois enjambées plus loin, un tourniquet bien fourni propose un panel varié de presse quotidienne et hebdomadaire : il reste pas mal de numéros du Parisien et de L’Equipe, mais je me saisis des derniers numéros de Libération, La Croix et l’Humanité - qui se sont visiblement bien vendus ce matin. Hasard ou pas, les trois ont fait leur Une sur le Climat : « Climat, au bord du gouffre » pour le titre de gauche, « Climat Au pied du mur » pour le canard chrétien, « Changement climatique : irréversible ? » pour le quotidien communiste. Rapide échange avec le buraliste au moment de payer – un sexagénaire, barbe de quelques jours : « C’est drôle qu’il n’y ait pas plus de journaux qui parlent de ça, vous ne trouvez pas ? ». « Oh vous savez, on culpabilise beaucoup les Français, comme si on était les seuls à polluer… Mais nous c’est peanuts par rapport à d’autres pays ! Le problème c’est qu’on est trop nombreux et que la terre c’est un espace limité… De toutes façons il faudra bien un virus, une guerre, des catastrophes climatiques ou autres pour réduire la population, ça ne peut pas continuer comme ça ! »

3/ Magasin G20, dans l’ancien cœur de ville de Jouy-le-Moutier déshérité, entre La Poste, la boulangerie et une batterie de magasins ayant fermé boutique. Je demande s’ils vendent la presse ici, on m’indique les présentoirs près des caisses. En tête de gondole, à nouveau : Le Parisien, Aujourd’hui en France et L’Equipe. Rien d’autre. L'enseigne regroupe 130 points de vente dans l’hexagone, essentiellement en région parisienne : combien de dizaines de milliers de clients qui jettent un coup d’œil chaque jour à ce présentoir, et qui n’ont accès qu’à une information très limitée sur les questions environnementales, mais pléthorique sur le sport ou les faits divers, chaque fois qu’ils passent à la caisse ?

4/ Point Relay de la Gare de Cergy-Préfecture où passent entre 10 et 15 millions de voyageurs par an. Ici toute la presse est présente et il y a souvent la queue à la caisse.  Sur le gros présentoir de gauche, consacré au Parisien (à hauteur d’homme) et à la Gazette du Val d’Oise (au ras du sol), il n’y a plus que deux numéros du canard national à seulement 11h. Le présentoir d’à côté qui abrite tous les autres quotidiens est encore plein à craquer, mis à part le Figaro qui est bien parti – j’achète l’avant-dernier exemplaire du canard. Le quotidien du groupe Dassault aborde pas moins de quinze sujets sur sa Une. Sur le bandeau du haut : « Ce que les séries TV nous apprennent sur l’économie » et une citation de Tony Estanguet disant « Faisons tout pour que les jeux de Paris 2024 soient uniques ».  Juste en dessous, une photo format paysage renvoyant au meurtre du père Olivier Maire, un encart indiquant que la pandémie a fait « exploser les ventes d’ordinateurs et de téléviseurs » et un dernier mettant en avant « les ministres mobilisés pour rassurer les Français » vis-à-vis du passe-sanitaire. En bas à gauche, entre le sondage du jour (sur les retombées économiques des JO 2024 à Paris) et la réponse au sondage de la veille (sur les assouplissements annoncés par le gouvernement sur le passe-sanitaire), un éditorial sur « la faillite de la France dans la lutte contre la criminalité et l’immigration illégale », qui fait le lien avec le profil du meurtrier du Père Olivier Maire, un émigré rwandais en situation irrégulière que la France aurait dû, selon le directeur-adjoint de la rédaction Yves Thréard, renvoyer chez lui il y a bien longtemps. Enfin, perdu au milieu de la colonne de gauche, un mot clé : « CLIMAT », suivi d’une citation optimiste de la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte : « Le réchauffement climatique peut-être contenu sous les 2°C », avec un renvoi vers son interview complète en page 10. Une règle et une calculette en main, j’effectue un rapide calcul : l’encadré fait 4 cm sur 5 cm, la Une mesure 46 cm sur 31... Le Figaro a donc consacré 1.4% de sa Une au rapport du GIEC… Et encore, sans mention du dit rapport, ni du mot GIEC. Rendez-vous en page 10 donc, après les pages « Evènement » (Meurtre du Père Maire), « International » (Incendies en Grèce, la campagne des Verts qui débute en Allemagne…), « Société » (sur le passe-sanitaire) qui auraient TOUTES pu abriter le contenu alarmant du rapport du GIEC, si la rédaction du Figaro l’avait souhaité. Nous ne sommes pas là face à un hasard, mais à un choix éditorial. Une pleine page, donc, avec des courbes, graphs et cartes colorées, et une interview du journaliste Vincent Bordenave aux questions pertinentes à l’instar de celle-ci : « Cela fait 30 ans que le GIEC lance des alertes : notre réaction est-elle à la hauteur ? ». En guise de réponse, quelques phrases plutôt consensuelles et presque rassurantes d’une Valérie Masson-Delmotte à qui on a trop répété, sans doute, comme bon nombre d’experts de ces questions, qu’il ne fallait pas être trop alarmiste, au risque de décourager les gens, et de ne plus se faire inviter sur les plateaux TV ou dans les colonnes de la presse écrite... Que d’injonctions paradoxales pour ces scientifiques qui se rêvent « lanceurs d’alertes » mais se défendent d’être « militants » (c’est ce que dit Valérie Masson-Delmotte dans son interview) ; qui sont censés se contenter de « décrire les faits » mais à qui les journalistes et décideurs demandent sans cesse des « solutions et mesures concrètes », « des feuilles de route » et « calendriers de réformes » ; qui doivent rester indépendants des Etats et des dirigeants tout en tentant de peser sur le débat public… Ligne de crête intenable et épuisante – ils méritent tout notre soutien et notre compassion !

5/ Je pousse la porte de la station BP d’une des artères principales de Cergy. Ils se sont fait dévaliser mais… du journal L’Equipe – qui ne mentionnait évidemment pas le rapport du GIEC car cela n’a rien à voir avec leur ligne éditoriale, rien d’anormal jusque-là. A la sortie de la station, je croise trois hommes, la quarantaine, café à la main ou clope au bec. « Je suis désolée de vous déranger, est-ce que je peux vous poser une question ? ». Ils hochent la tête. « Vous avez entendu parler de la publication du rapport du GIEC ? ». L’homme blond situé à ma droite tente un : « Je suis désolée je ne suis pas du coin… ». Je précise : « C’est un groupe de scientifiques internationaux qui planche sur les questions de dérèglements climatiques. Vous saviez qu’ils avaient publié un rapport hier ? Leur dernier datait d’il y a 7 ans ». Les trois hommes n’ont visiblement jamais entendu parler du GIEC et encore moins de la publication de ce 6ème rapport. Journal sous le bras, je leur indique que les Unes du Parisien et Aujourd’hui en France n’en font aucune mention, car elles sont entièrement consacrées au meurtre du prêtre en Vendée. Le quadra à ma gauche réagi au tac au tac : « C’est important, c’est très important cet assassinat, il faut en parler ». J’argumente : « Je suis d’accord, c’est quelque chose qui compte, je ne dis pas qu’il ne faut pas en parler. Mais il y a une affaire qui implique l’assassinat d’une personne, et l’autre qui concerne le destin de 100% de l’Humanité ». Un peu grandiloquent, je le concède, mais c’est la seule chose qui est sortie à ce moment là – et puis, c’est vrai après tout, alors j’ose. Mon interlocuteur me répond : « Oh mais à ce compte-là… tout est important ! Il y a plein d’autres choses que l’environnement qui sont très importantes vous savez ! ». Je persévère une dernière fois : « D’autres sujets qui concernent l’ensemble des êtres vivants sur cette planète et la survie de l’Humanité ? Lesquels par exemple ? ». En guise de réponse, il réitère : « Il y en a plein d’autres… ». Puis un silence gêné s’installe. Ma présence dérange. Je les remercie et leur souhaite une bonne après-midi avant de m’engouffrer dans ma voiture. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce moment-là que ce que j’ai répondu a été contre-productif. Et une idée me traverse l’esprit : je les imagine parler de moi comme d’une « bobo écolo extrémiste » qui se prend pour Greta Thunberg alors qu’elle est pleine d’incohérences puisqu’elle roule en bagnole. C’est vrai, je suis pleine d’incohérences. De moins en moins avec les années, mais toujours. En attendant je m’interroge sur mon attitude, les mots, le ton que j’ai employés : qu’aurais-je dû, qu’aurais-je pu leur dire, leur répondre, pour les alerter sur la gravité de la situation, les intéresser au problème, sans qu’ils se sentent jugés, mis au pied du mur, culpabilisés, inquiétés ? Est-ce seulement possible de provoquer des déclics en si peu de temps sur ce sujet, sans heurts, sans bousculades verbales ou chamboulements profonds ?

6/ Hypermarché E. Leclerc en périphérie de Conflans-Sainte-Honorine. A l’entrée de l’allée consacrée à la presse, deux feuilles A4 scotchées affichent la Une du Parisien et de Marianne, et un présentoir bleu propose à nouveau Le Parisien en tête de gondole. Tout au bout de l’allée, un tourniquet présente les quotidiens et hebdos du moment. En dehors du fait que je suis atterrée de découvrir parmi les titres représentés, le journal d’extrême-droite Rivarol (j’ai d’ailleurs tweeté hier à ce sujet en mettant @Leclerc et son PDG en copie tellement je trouve cela scandaleux), visuellement, il est très difficile de voir se détacher des photos ou des mots clés se rapportant au climat et à la publication du rapport du GIEC. Sur les 4 portants du tourniquet, l’un est consacré entièrement au sport ; le second à des canards satyriques (Charlie Hebdo et Siné Mensuel) et des titres hebdomadaires considérés de centre-gauche, gauche, voire extrême-gauche (Le 1, Fakir, Le Monde Diplomatique) ; un troisième aux gazettes locales et aux magazines de faits-divers. C’est sur le quatrième que se chevauchent péniblement les titres des quotidiens nationaux, à moitié cachés par les Unes adjacentes, avec une fois de plus Aujourd’hui en France positionné au sommet, à hauteur d’œil et de bras, seul canard dont la Une n’est ni pliée en deux, ni partiellement recouverte par ses voisins. Cette configuration – portant bleu estampillé Le Parisien, Une scotchée mise en avant en début d’allée, numéros d’Aujourd’hui en France mis en valeur dans le tourniquet… - est-elle standardisée dans les 720 super et hypermarchés E. Leclerc de France, ou est-elle propre à chaque magasin ? Pourquoi cette enseigne à la force de frappe gigantesque - qui se targue d’attirer plus de 18 millions de foyers Français chaque année – privilégierai Le Parisien plutôt que Le Monde, Les Echos, Libération, La Croix ou Le Figaro ? Pourquoi ne pas faire tourner les titres mis en tête de gondole en fonction d’un calendrier égalitaire pré-établi ?

 

Qui sont les coupables ?

Inutile de dire que je suis rentrée de ma tournée des kiosques, à laquelle j’étais pourtant partie plutôt optimiste, déçue. Forcément déçue que les discussions du jour, aux caisses des magasins, dans les allées de la librairie, à la pause-café devant la station-service, ou au bar PMU du coin, ne tournent pas autour des conclusions alarmantes du GIEC.  Frustrée de ne pas voir les gens s’écharper sur la vitesse des réformes à entreprendre, l’ampleur de l’inaction des responsables politiques, le manque d’implication des grandes entreprises dans la transition écologique... Puis, très vite, comme toujours, s’est posée inconsciemment la question de l’origine : qui est, qui sont les responsables de ce non-évènement ? De ce pavé dans la marre qui n’a éclaboussé personne ?

Je tente une analyse succincte et non exhaustive des trois acteurs principaux de tout processus de médiatisation (ou non-médiatisation) : les médias - qui ont le pouvoir d’en parler d’avantage ou autrement ; les distributeurs - qui choisissent les titres qu’ils proposent et qui ont les moyens de mettre en valeur certains plus que d’autres ; les citoyens - qui décident d’acheter ou non tel ou tel journal.

1/ Côté PRESSE : on l’a vu, sur cet évènement, si Le Parisien et Aujourd’hui en France ont mis de vraies œillères à leurs lecteurs sur la question climat, en revanche Le Monde, Libération, La Croix, L’Humanité, Les Echos ou encore L’Opinion, ont fait leur part du job. C’est déjà pas mal : il y a encore à faire, mais on progresse.

2/ Côté DISTRIBUTION / POINTS DE VENTE : il parait évident que l’ensemble des acteurs de vente de presse écrite en France, des buralistes (24.000 points de vente en France), aux libraires (entre 20 et 25.000) en passant par les gérants de stations-services (environ 11.000), de points Relay (1000 points de vente en France dont 400 gares, pour 430.000 clients par jour) ou de magasins de Grande Distribution (2000 hypermarchés, 10.000 supermarchés, 3500 hard-discount), ont clairement leur part de responsabilité dans la mise en avant ou non des titres de presse en fonction de leur ligne éditoriale et de l’actualité traitée. A priori, ces points de vente de presse (mis à part une poignée de buralistes ou de libraires indépendants assumément militants) sont censés rester impartiaux et ne pas pousser leur clientèle vers un titre plutôt qu’un autre. Or, je l’ai vu de mes yeux ce matin et nous pouvons le vérifier tous les jours : bon nombre de lieux de vente de presse en France favorisent certains titres plutôt que d’autres – ce qui a des conséquences bien au-delà de la thématique environnementale et climatique d’ailleurs. La stratégie – qui semble très rentable - de faire envoyer (gratuitement ?) à une myriade de points de vente des présentoirs bleus flambant neuf, aux couleurs du Parisien, pour que les vendeurs mettent le titre en avant dans leur point de vente, est bigrement efficace puisque cinq points de vente sur six, proposent en priorité (spatiale et visuelle) l’un des deux titres ou les deux titres du couple Le Parisien / Aujourd’hui en France. Mais je m’interroge : ces magasins n’auraient-ils pas les moyens de se payer eux-mêmes un présentoir neutre, non floqué à l’effigie de l’un des titres, pour une centaine d’euros, ce qui leur permettrait pendant 10 ou 20 ans de mettre en valeur, chaque matin, le titre du jour qui leur paraît le plus pertinent, et non pas toujours le même ?

 

3/ Côté CITOYENS :  bien sûr, comme bon nombre de personnes s’intéressant au sujet, je suis déçue que les citoyens ne s’accaparent pas d’avantage cette thématique. Mais après analyse à froid, je me dis que trois éléments ont joué contre la mise en valeur de cette information (dans les médias, dans le débat public etc) :  

- la saison estivale, plus propice à la légèreté et aux « happy news », qu’aux menaces climatiques alarmantes

- le contexte de pandémie, qui a été – et est parfois toujours - très anxiogène pour bon nombre de Français : parce qu’ils ont perdu des proches, parce qu’ils ont souffert directement du virus, parce qu’ils ont pâti de différents dommages collatéraux comme l’enfermement, la solitude, les violences conjugales, la dépression, les crises d’angoisse etc.

- la crise économique qui frappe déjà durement certaines catégories de la population, on pense particulièrement aux plus faibles revenus, aux étudiants, aux retraités à la maigre pension, aux travailleurs en interim, et à tous les travailleurs à temps partiels. On le sait bien, et c’est normal : comment penser plus loin que soi, dans l’espace (au reste de l’Humanité donc) et dans le temps (trop loin dans l’avenir) lorsque l’on ne sait déjà pas si l’on mangera à sa faim cette semaine ?

 

  • Heureuse surprise le soir même, en constatant que l’équipe du JT de 20H de France 2 a fait le choix d’ouvrir son journal par le rapport du GIEC : un vrai choix éditorial (seul gros JT à l’avoir fait) qui a touché 5 à 7 millions de personnes tout de même, ce n’est pas rien !

Voilà pour l’essentiel. Cet article n’a pas de conclusion car il visait à partager avec vous des débuts de constat et d’analyses qui méritent d’être débattus, contredits, enrichis, par vos témoignages, vos arguments, concordants ou discordants. Surtout : si vous aussi vous avez des idées de COMMENT nous/vous, MEDIAS, REVENDEURS, CITOYENS, POLITIQUES, nous pourrions faire pour mobiliser d’avantage ou autrement la population, les politiques, les journalistes, sur ce sujet crucial, n’hésitez pas à les partager.

Merci d’avance ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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