Petite chronique nantaise

Un film contre l'incivilité dans les transports © TV Tours
Un film contre l'incivilité dans les transports © TV Tours

La vidéo concerne les bus à Tours et mon récit se déroule dans un tram à Nantes, car peu importe l'endroit. Les transports en commun regorgent aujourd'hui de scènes dignes d'alimenter les scénaristes en mal d'inspiration.

 

Il est 16h15 à l’heure des derniers soleils d’hiver. A chaque fois que j’emprunte cette Ligne 2 du tram longeant l’Erdre, je m’étonne de passer du bolide au trolley poussif, presque à l’arrêt avec ces grincements de la mécanique au premier tournant… A l’intérieur, les voyageurs lisent, tapotent leurs écrans. On baîlle, on tousse, on s’évade en musique. « St-Félix », le temps de frémir au souvenir de cette jeune étudiante casque sur les oreilles aux aurores, happée par une rame venant dans l’autre sens.

 

Michelet, les Facultés. De grands mouvements de sacs. Les étudiants échangeant sur le dernier cours suivi, les recherches à faire. La rame entière s’anime de cette cargaison soudaine en même temps que le jour décline : idéal pour s’observer dans les vitres, en alternance avec la lecture du « volatile » aux savoureux dessins. « Recteur Schmitt », « Bourgeonnière », la voix suave du tube blanc et vert s’égrène pour que s’organisent les pas des passagers.

 

16h20 s’inscrit en vert au-dessus de nos têtes. Voici deux copies conformes, mère et fille. La plus âgée, statique et transpirante, enroulée de haut en bas dans ses laines noires. La plus jeune, toute de jeans vêtue, avec des bottes à gros talons qui ne tiennent pas en place. Coincé entre elles, un sac entrouvert sur un caniche gris, minuscule, « Plutarque », si j’en juge par l’écriture en grand sur son collier, quel nom illustre, sans doute le cadeau d'un érudit ?... La plus jeune déclare bien haut pour que tout le monde le sache : «depuis les caisses automatiques, entre bons d’achats et dossiers de crédits, je passe ma vie à remplir des cases ». Laine Noire s’éponge les tempes : « mais cette fois-ci tu vas tenir s’il te plaît parce que j’en ai marre de banquer !». Ambiance ! S’ensuit un larmoyant « tu comprends jamais rien ! » et vlan, un bon coup de pied dans le siège ! Rien de tel pour que Plutarque bondisse dans les jambes des voyageurs. Toutes portes ouvertes sur l’arrêt « Santos Dumont » avec une rame prête à partir vers le centre-ville sur l’autre voie... Mes deux voisines font paravent dans l’allée, égosillées, tandis que chacun balaie le sol du regard et que les derniers montés ouvrent des yeux ronds...

 

Enfin une main secourable rapporte le chiot, parti se soulager de la tension ambiante, là derrière une valise à roulettes, sous l’oblitérateur...

 

« Plutarque, l’a quand même un drôle de nom votre clebs ! » lâche un sceptique avec en écho un « ta gueule » à plusieurs voix. Quelques rires fusent. Des cous se dressent, des épaules se ramassent. En amont, le conducteur demande au micro que chacun « se conduise en adultes s’il vous plaît ». Laine Noire a déjà refermé le sac sur le fauteur de trouble, à peine perçoit-on son « yak yak » étouffé. « Chêne des Anglais », le tram déverse et charge, imperturbable… Encore un virage en épingle à cheveu, les couinements qui l’accompagnent avant « René Cassin » la mosquée « Arrahma » d’une blancheur de craie.

 

« Elle est folle », soufflent deux étudiants à la vue d’une blonde méduse qui traverse la voie à la vitesse de l’éclair…Mes deux voisines n'en ont cure. Elles lisent, le sourcil froncé, l’une le fait divers du jour, l’autre un texto sur son portable.

 

J’avais remarqué qu'un malabar lorgnait dans notre direction depuis quelques minutes. Il s’avance brutalement, l’air mauvais, somme ces dames d’aérer leur compagnon à quatre pattes. « Et que ça saute ! » crache-t-il… en sortant un couteau de cuisine ! Tout le monde est déjà agglutiné aux portes, inclus Laine Noire et sa fille pressant contre elle le sac, d’où émergent deux yeux charbonneux semblant me dire « tu vois, ce n’est pas pour cette fois ». Quelques minutes durant des siècles et enfin « Le Cardo », voûte céleste du parcours. Il est 16h30. Vite, glissons-nous dehors au milieu des « holala ! » collectifs. Tous bientôt noyés dans le paysage.

 

Orvault Grand Val, quelques centaines de mètres à vide pour cette rame : sans doute le conducteur aura-t-il calmé l’abruti en lui rappelant que des caméras filment non stop dans le tramway ? Au pire, nous le saurons demain par la presse.

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