Yves Boisset émeut aussi par l'écrit

Tout le monde connaît Dupont Lajoie, L'Attentat ou Le Juge Fayard dit Le Shériff, sans omettre Le Taxi Mauve et Bleu Comme L'Enfer, autres succès filmiques de l'homme le plus censuré de France, aujourd'hui reconverti dans des oeuvres télévisées de qualité.

Tout le monde connaît Dupont Lajoie, L'Attentat ou Le Juge Fayard dit Le Shériff, sans omettre Le Taxi Mauve et Bleu Comme L'Enfer, autres succès filmiques de l'homme le plus censuré de France, aujourd'hui reconverti dans des oeuvres télévisées de qualité.

S'il est un livre à dévorer dans la grisaille ou en plein soleil, c'est "La vie est un choix" paru chez Plon en novembre 2011. Le récit du vécu de l'auteur, de plus en plus émaillé de tournages aussi amusants qu'éprouvants. Extrait :

"Pendant les repérages en Tchécoslovaquie, un incident m'avait profondément impressionné. Avant d'être déporté à l'Ile du Diable en Guyane, Dreyfus avait été enfermé dans plusieurs prisons, détruites aujourd'hui. Il nous fallait trouver l'équivalent de ces différentes prisons. On me signala qu'à quelques dizaines de kilomètres de Prague la citadelle de Térézin, autrefois Theresienstadt, construite par Vauban puis remaniée jusqu'à devenir pendant la guerre un camp d'extermination, était constituée de plusieurs prisons dont les cachots impressionnants pouvaient faire notre bonheur. Depuis la chute du régime communiste, la forteresse de Terezin avait été transformée en mémorial de la Shoah et était administrée par une association juive.

Par une sinistre matinée d'hiver, on m'emmena donc visiter Terezin.

Une neige fine et grise tombait sur les murailles. Effectivement, en matière de prison, Terezin c'était un peu les Galeries Lafayette. On pouvait y trouver un choix exceptionnel.

A quelques mètres des cachots qui convenaient le mieux à mon  projet, se trouvait un grand bâtiment sans fenêtres, fermé de lourdes portes de fer. Lorsque je leur demandai si c'était encore une prison, mes guides, un peu gênés, me répondirent :

- Là, pendant la guerre, c'étaient les fours crématoires.

A l'intérieur, des ouvriers indifférents finissaient d'accrocher au-dessus des fours crématoires de grandes photographies pour une exposition temporaire. On y voyait des files d'enfants juifs squelettiques, entièrement nus, leurs vêtements soigneusement pliés sur les bras, qui attendaient devant les portes de fer. Sans savoir qu'aussitôt entrés ils seraient gazés sous des douches puis brûlés dans les fours. Sur leurs corps nus tombait la même neige fine et grise que le jour de notre visite.

J'ai alors été saisi par une sorte de vertige. Je me suis éloigné sans un mot de mes collaborateurs et je suis descendu à l'écart dans les fosses de la citadelle. Là je me suis appuyé contre un mur et j'ai pleuré. Longuement.

Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, c'est la seule occasion où je me souviens d'avoir pleuré depuis mon enfance, les images de ces enfants nus grelottant de froid sous la neige dans l'ignorance de la mort atroce qui les attendait, m'avaient été insupportables. Comme m'était insupportable l'idée de filmer, à quelques mètres d'un endroit où des gens avaient tellement souffert, des images de ce qui n'était après tout qu'une oeuvre de fiction, même si elle était animée des meilleures intentions du monde.

Je suis remonté vers l'équipe du film qui m'attendait à la porte de la prison, déconcertée par un comportement qui ne me ressemblait guère.

- Désolé, on rentre à Prague. Je ne crois pas qu'on pourra tourner ici. On trouvera autre chose.

A peine rentré à l'hôtel, je recevais un coup de téléphone dans ma chambre. Une voix désagréable m'agressait en allemand.

- Vous êtes antisémite, Monsieur Boisset ?

- Non, je ne crois pas. Pourquoi cette question ?

- Parce qu'il paraît que vous refusez de tourner votre film à Terezin.

C'était un des responsables juifs du Mémorial qui tentait de m'expliquer qu'il fallait absolument tourner notre film à Terezin. Son association avait besoin de notre argent. D'après lui c'était une question de vie ou de mort pour le Mémorial.

Encore une fois un choix difficile".

 

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