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Billet de blog 30 mars 2020

Covid 19 : le grand renversement. Construire une démocratie sociale et écologique.

L’heure est au renversement. Il aura suffi d’un virus pour que tout devienne possible, permettant d’imaginer d’autres approches, d’autres alliances. Hier encore, les « Gens qui ne sont rien » n’étaient pas écoutés quand ils manifestaient. Aujourd'hui, Ils sont des "héros du quotidien" avec lesquels travailler à une démocratie sociale et écologique.

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Le grand renversement

Construire une démocratie sociale et écologique.

Le court terme hurlant ne doit pas occulter le long terme silencieux

Edgar Pisani

Après le confinement © L G

L’heure est au renversement, cette « modification qui a pour effet de retourner complètement une situation, de bouleverser les idées reçues, etc. » (Larousse). Il aura suffi d’un virus pour que ce qui semblait impensable hier, devienne tout à coup possible. Il aura suffi que la peur s’installe pour que tout bascule, permettant d’imaginer d’autres approches, de souhaiter d’autres alliances et d’ouvrir le champ des possibles. Mieux, la fragilité perçue a redonné sa place à l’humain. C’est comme si la pause et l’immobilité imposées avaient permis de faire un tri entre l’important et l’accessoire. L’incertitude et le doute sur la promesse de maîtrise de la situation par nos institutions ont fait le reste. Désormais l’essentiel est la sauvegarde de la vie, de toute vie, celle des humains et celle de tous les êtres vivants.

Du risque à l’ouverture.

La crise est naturellement un risque. Mais vivre est risqué ! Risque pour les personnes, risque pour nos économies fragilisées, risque pour les plus précaires, risque pour la démocratie et pour nos libertés. Elle est bien davantage encore. Pour un temps, la pandémie balaie tout : tout ce qui semblait nous fonder, tout ce sur quoi nous nous étions construits comme société, mais aussi et surtout comme être humain. La protection de la vie a ravi la première place à l’argent au royaume des valeurs et la société ultralibérale a perdu toute légitimité. Incroyable opportunité : la crise semble rapprocher ceux qui rêvaient d’un “autre monde”, solidaire et coopératif, et “ceux qui n’en voulaient pas”, adeptes de l'individualisme et de la concurrence. Il s’agit désormais d’en profiter, de “mettre le pied dans la porte”.

Des changements de valeurs.

Des changements impensables il y a encore deux semaines semblent déjà à l’oeuvre. Tout le monde en appelle désormais à l’Etat pour faire face à la crise. La « dé-mondialisation » - au sens de la mondialisation ultralibérale -, s’impose comme une alternative crédible et apparaît déjà centrale dans quelques domaines (agriculture, santé…). On entend des libéraux évoquer de possibles “nationalisations”. Les milliards d’Euros, hier introuvables, sont désormais injectés dans l’économie par les banques centrales qui tentent de rassurer les marchés. Même du côté des banquiers la valeur « argent » se met au service de la valeur « sauvegarde de la vie » ! Les services publics condamnés à la privatisation semblent avoir regagné du crédit. Le temps du confinement et de la pause obligatoire a cassé le rythme du quotidien. Les choses se décantent, l’important se sépare du dérisoire. L'important est désormais de prendre soin de ses proches, de sa communauté, association ou entreprise, mais aussi de la nation, et de toute l'humanité. Dès qu'un remède à la maladie sera trouvé, il bénéficiera à tous. Dans nos sociétés aseptisées, les mortels décomptes et le défilé médiatique des cercueils redonnent une place centrale à la mort au sein même de la Vie. Comme en contraste, les plus petites choses du quotidien reprennent de la valeur. Le confinement impose une forme de sobriété nouvelle, un souci des autres qui n’étaient pas dans nos priorités. La redécouverte du chant d’un oiseau, la perception du moindre impact actuel des activités humaines sur la planète, participent d’une prise de conscience écologique nouvelle. Mais le véritable changement est un renversement et il est ailleurs.

Un grand renversement

Hier encore, on les qualifiait de « Gens qui ne sont rien ». Ils n’étaient pas écoutés. Pire, ils étaient méprisés, sous ou mal payés. Sommés de devenir « entrepreneurs d’eux-mêmes », ces femmes et ces hommes qui réclamaient justice sociale et dignité, se battaient pour les services publics, demandaient les moyens de travailler correctement. Ils furent gazés, matraqués, parfois mutilés et surtout ignorés. Dans la bouche des puissants, ils appartenaient au “monde d’avant”. Mieux, ils n’avaient finalement aucune importance. Mais les temps ont changé. Il aura suffi d’un virus, pour que la machine se grippe et que ces mêmes personnes deviennent subitement les “héros du quotidien”, « les premiers de cordée ». C’est grâce à ces “gens de peu”, que la France confinée a l'espoir de vivre décemment pendant les prochaine semaines. Eux, ce sont les agriculteurs, les ouvriers de nombreuses usines sans “droit de retrait”, les caissières, les livreurs, les routiers, les éboueurs, agents techniques..., qui prennent des risques et grâce auxquels la vie continue. Eux, ce sont aussi et surtout les “travailleurs de la santé” (personnels d’entretien, infirmières, aides soignantes, auxiliaires de vie …) et tant d’autres, invisibles de cette chaîne essentielle, que la France au balcon célèbre chaque soir. Il ne sera plus possible de l'oublier car ce sont eux, qui sont en première ligne pour protéger nos vies. Mieux, il faut savoir s’en saisir comme un levier.

Un rendez-vous historique

En quelques jours les priorités ont donc changé. Comme par magie, l’échelle des valeurs s’est inversée remettant la vie en premier. La vérité nous saute aux yeux : la puissance technologique est mise en échec. Tout le monde semble important pour assurer le fonctionnement de la société, et pas seulement les experts qui doivent redevenir modestes. La nécessité de penser le temps long s’impose face à l’urgence. Dans le tourbillon de la crise sanitaire, puissants ou misérables, semblent arriver au même constat. La pandémie nous oblige à repenser l’organisation même de la société dans le sens de davantage de dignité, de solidarité et d’égalité. Elle nous appelle à redéfinir les biens communs à partir des valeurs communes, qui ne sont plus celles du néolibéralisme mais de la civilisation de la Vie.

N’oublions jamais ce renversement, cette irruption brutale du réel “ce que l’on n’attendait pas” (Maldiney). Avant que les comptables, les financiers et les sceptiques ne reviennent à la charge, avant que le choc ne renforce les inégalités, avant qu’un pouvoir fort n’impose ses règles contre la volonté démocratique de la base, nous avons le devoir de poser quelques principes pour demain : une économie au service de la vie de tous les citoyens ; une maîtrise de nos productions et de nos services essentiels au service de la cohésion sociale ; un contrôle démocratique par la base ; la technologie au service de ce dialogue en archipels ; la modestie et la frugalité pour le buen vivir et le respect de la planète. Enfin et surtout, il faut que les gens méprisés avant la crise soient à l'avant-garde de ce projet partagé.

Puisque le pouvoir jupitérien nous installe dans une rhétorique guerrière, pourquoi ne pas nous projeter dans l’après-guerre ? C'est-à-dire, ici et maintenant. Au-delà des principes, pourquoi ne pas inscrire nos pas dans ceux de nos glorieux aînés et travailler ensemble à une refondation autour d'une démocratie sociale et écologique. Quel plus bel exemple que le Conseil national de la Résistance et ses sages pour nous inspirer ? Les enjeux du vivant et du dialogue avec le non-humain en plus.

Véronique Vodinh, enseignante

Luc Gwiazdzinski, géographe

Olivier Frérot, ingénieur et essayiste

Olivier Frérot est notamment l’auteur de « Vers une civilisation de la Vie. Entreprendre et coopérer », Editions Chronique sociale http://www.racontemoilaterre.com/9782367175980-vers-une-civilisation-de-la-vie-entreprendre-et-cooperer-olivier-frerot/

Luc Gwiazdzinski est l’auteur (avec Bernard Floris) de "Sur la vague jaune. L'utopie d'un rond-point", Elya (https://www.elyascop.fr/catalogue/auteurs/luc-gwiazdzinski-bernard-floris) et co-auteur de "Saturations. Individus, organisations et territoires à l'épreuve", Elya (Saturations. Individus, organisations et territoires à l'épreuve)

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