Lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République

Alerte sur la pollution environnementale et l'essor des maladies environnementales émergentes (M2E)

Ludovic Gouesbet

6 rue de la Résistance

36500 Neuillay-les-Bois

 

 

 

Lettre ouverte

pour la troisième édition de la Journée de la qualité de l’air

le 20 septembre 2017

 

 

                                                                                     Neuillay-les-Bois, le 20 septembre 2017

 

            Objet : Demande de reconnaissance légale du syndrome MCS ainsi que des autres maladies environnementales émergentes (M2E). Appel à une politique volontariste en matière de protection des citoyens vis- à-vis des effets délétères de la pollution environnementale.

 

Monsieur le Président de la République,      

 

            En France, une nouvelle législature a débuté et vous êtes, grâce à votre élection, celui qui a en main les rênes de la conduite des affaires du pays. De tels changements donnent ordinairement l’occasion d’attendre et d’espérer que des décisions importantes visant l’amélioration du bien-être de la population puissent être prises et mises en œuvre. Cette lettre entend être, à cet égard, un appel et un encouragement à l’action sur un sujet à vrai dire aussi grave et préoccupant que négligé voire occulté : celui de la pollution chimique et des victimes qu’elle engendre. Cette lettre entend faire la démonstration que l’on a tort de minorer l’importance d’un tel sujet, et cela d’autant plus que les victimes de cette pollution ne sont pas seulement les malades eux-mêmes, mais l’ensemble des humains des quatre coins de la Terre et un très grand nombre d’espèces vivantes, puisque 1 % d’entre elles disparaît chaque année (avec un taux actuel d’extinction spectaculairement élevé par rapport à ce qu’il est en moyenne au cours des temps géologiques, environ mille fois plus).

            On le sait : la pollution environnementale est partout, dans l’air, dans l’eau, dans le milieu marin, dans les sols, elle n’épargne aucun lieu de la Terre ni personne, quoique nous ne soyons pas tous touchés par elle au même degré, il est vrai. Cette pollution ubiquitaire, hors de nous et en nous, pollution globale et massive, est incontestablement un des périls majeurs de notre temps. Dans un rapport daté de 2005 et intitulé Parfum de scandale, Une enquête sur la composition chimique de 36 Eaux de Toilette et Eaux de Parfum, l’organisation Greenpeace déclarait : « L’usage répandu de substances dangereuses, combiné au déficit de contrôle gouvernemental et aux graves lacunes en matière d’information, nous a conduit dans une situation de « crise toxique » sans précédent. Tous les gestes notre vie quotidienne nous amènent à utiliser et libérer dans l’environnement une grande variété de substances chimiques. […] Il en résulte que depuis les régions les plus reculées du globe jusqu’à notre intimité domestique, aucun environnement n’échappe à la contamination par des substances chimiques industrielles » (p.4). Cette « crise toxique » a débuté depuis un bon demi-siècle, avec l’essor fulgurant de la chimie de synthèse et le développement de l’activité de très nombreux industriels jouant aux apprentis-sorciers, mais depuis un bon demi-siècle nous n’avons pas fait grand-chose pour essayer d’y remédier. Nous faisons face à un désastre écologique : il serait illusoire d’imaginer que ce désastre écologique ne débouche pas à terme sur une catastrophe sanitaire de grande ampleur dont nous pouvons d’ores et déjà observer les prémices.

            Sans doute, il serait sage que je ne me fasse pas trop d’illusions sur l’accueil que recevra cette lettre, mais, souffrant d’hypersensibilité chimique multiple, j’espère que ma qualité de malade et l’expertise « profane » par rapport au monde médical que me confère cette qualité amèneront du moins mes différents lecteurs, en haut lieu ou ailleurs, à la considérer avec l’attention qu’elle me semble devoir requérir et mériter. Par ailleurs, je suis conscient de pouvoir obtenir une telle attention seulement de la part de lecteurs qui ne cultivent pas l’indifférence au sort des autres et à celui de la planète, par conséquent de lecteurs qu’anime au contraire le savoir que demain est tributaire d’aujourd’hui et que le sort des hommes qui vivront demain est ainsi lié au nôtre : je m’adresse en somme à des lecteurs à même d’anticiper le lointain.

            Certes, on s’est beaucoup occupé ces dernières années de la pollution de l’atmosphère liée à la production de gaz à effet de serre et à la question du réchauffement climatique. Et on a eu raison. Mais on a eu tort de s’imaginer que cette pollution était la seule digne d’intérêt voire la seule dommageable pour l’humanité. On s’est focalisé sur la « pollution climatique » qui n’est que la partie émergée de l’iceberg de la pollution environnementale. Usons d’une autre métaphore pour essayer de nous faire comprendre le mieux possible : la « pollution climatique » est l’arbre qui cache la forêt de la pollution environnementale… Il serait temps d’en prendre conscience.

 

            Je commencerai par rappeler une évidence toute simple : un environnement pollué engendre d’innombrables maladies. La pollution rend malade, parfois gravement, et elle peut tuer. Tue-t-elle peu ou beaucoup ? Pour répondre à cette question, prenons un exemple qu’il n’est plus possible aujourd’hui d’éluder tellement le phénomène est d’une ampleur considérable : celui de la pollution de l’air. Combien de malades faut-il imputer à cette seule pollution ? Combien de morts ? Nous avons les chiffres, et des chiffres officiels, qu’il ne saurait être question dès lors d’accuser de surestimation. Ainsi, dans son rapport daté de juin 2016 et intitulé Impacts sanitaires de la pollution de l’air en France, l’Agence Santé Publique France évaluait à 48 000 personnes par an le nombre des décès dus à la seule pollution atmosphérique, soit quasiment l’équivalent de la population de toute une ville comme Châteauroux.

            Il y a donc des morts par dizaines de milliers en France à cause de la pollution, par centaines de milliers en Europe (selon le rapport de novembre 2015 de l’Agence européenne de l’environnement, la seule pollution atmosphérique est responsable « de plus de 430000 décès prématurés en Europe par an »), par millions dans le monde (l’OMS, dans un rapport de mars 2014, donnait le nombre de 7 millions de victimes). Tout le monde est d’accord là-dessus. Alors que fait-on ? Que fait-on pour ceux qui ne sont pas encore morts ? Que fait-on pour les malades et pour ceux qui le deviendront ? Comme j’ai commencé par le dire, je suis moi-même l’un de ces malades. De surcroît, un malade presque invisible, puisque la maladie dont je suis atteint, l’hypersensibilité chimique multiple, est une maladie non reconnue par l’État français, alors qu’elle l’est par de nombreux États européens et extra-européens. Que l’on me permette donc de prendre l’exemple de cette pathologie pour illustrer mon propos.

            Je suis un malade MCS : sigle utilisé en anglais pour l’expression Multiple Chemical Sensitivity. La maladie peut d’abord être caractérisée comme une sensibilité exacerbée, même à de faibles niveaux d’exposition, à une gamme étendue de substances et de produits chimiques tels que les parfums et les produits qui en contiennent comme lessives, assouplissants, déodorants, désodorisants, bougies, produits cosmétiques, shampooings, gels douche, etc., les peintures, les produits d’entretien et de nettoyage, les émanations de photocopieur, certaines encres d’impression, les pesticides de toutes sortes, les gaz d’échappement, les fumées, notamment de tabac, etc. Cette maladie peut naître suite à une intoxication aiguë provoquée par l’exposition brève à un produit chimique ayant un niveau de toxicité élevé (comme un pesticide), ou suite à une intoxication de faible intensité mais étalée dans le temps.

            La plupart des spécialistes de cette maladie s’accordent aujourd’hui pour reconnaître en elle une maladie chronique du système nerveux à la fois central et périphérique : il y a, autrement dit,       dysfonctionnement au niveau du cerveau (on constate notamment un hyper-métabolisme du système limbique, le fameux « cerveau des émotions »), ainsi qu’au niveau du système nerveux des organes atteints, lesquels concernent préférentiellement les organes en contact avec la pollution aérienne (nez, sinus, lèvres, gorges, œsophage, poumons). L’origine neurologique de cette pathologie se trouve d’ailleurs mise en évidence à travers toute une série d’éléments : notamment une hypovascularisation de plusieurs zones du cerveau (voir la rubrique « Critères diagnostiques du MCS » sur le site EHS & MCS que pilote l’ARTAC, l’Association pour la Recherche Thérapeutique Anticancéreuse), et une hyperactivité des récepteurs NMDA (N-Methyle D-Aspartate), récepteurs au glutamate, un acide aminé composant 50 % du tissu nerveux (hyperactivité qui a été mise en évidence par le biochimiste américain Martin Pall). En outre, le caractère inflammatoire des troubles neurologiques en cause se trouve marqué par une libération accrue de divers neuromédiateurs comme l’histamine, médiateur chimique impliqué justement dans le fonctionnement du système nerveux (voir, là aussi sur le site EHS et MCS, la rubrique « Hypothèse de mécanismes physiopathologiques communs à l’origine de l’EHS [c’est-à-dire de l’électro-hypersensibilité] et du MCS »). Il existe donc plusieurs éléments concordants pour justifier la nature neurologique de la pathologie MCS. Dans un article intitulé « Syndrome d’hypersensibilité chimique multiple : revue générale », daté de 2010 et opérant une recension des différentes hypothèses concernant l’étiologie du syndrome MCS, le professeur en allergologie Frédéric de Blay relevait d’ailleurs que « la présence d’une inflammation neurogénique […] a été constatée chez des sujets suivis pour un SHCM [Syndrome d’hypersensibilité chimique multiple] par rapport à des témoins » (p.36).

            Mais la maladie concerne-t-elle d’abord le système nerveux central ― le cerveau ― ou le système nerveux périphérique ? Évidemment la question se pose, bien qu’elle ne semble pas souvent être posée. Pour y répondre, je prendrai appui simplement sur mon expérience de malade : le cerveau ne réagirait pas comme il le fait, de façon anormale, si les tissus nerveux de certains organes n’avaient pas d’abord été gravement lésés. Que les chercheurs et les médecins examinent cette réponse de bon sens et disent s’ils trouvent à y redire. J’ajouterai en outre, toujours en me fondant sur mon vécu de malade, que la pathologie MCS me semble pouvoir être caractérisée également comme un dérèglement de nature électro-chimique du système nerveux : en affirmant cela, on peut d’ailleurs expliquer beaucoup plus facilement le fait que beaucoup de personnes électro-sensibles sont aussi chimico-sensibles et réciproquement. Moi-même, j’ai pu constater à deux reprises que les ondes électromagnétiques sont de possibles agents pathogènes : la première fois, à l’occasion de la réalisation au mois de février 2014 de radios pulmonaires auxquels j’ai réagi fortement au niveau de la zone des poumons concernée par mon MCS ; plus récemment, j’ai pu constater que l’exposition prolongée, due à une utilisation intensive de mon ordinateur, aux ondes émises par plusieurs technologies sans fil dont je me servais (souris, clavier et téléphone), a provoqué chez moi un début d’électro-sensibilité située, là aussi, dans la même zone pulmonaire que celle atteinte par mon MCS. Le remplacement de ces technologies par des appareils filaires a eu en revanche pour effet de faire disparaître les symptômes en question. Nombreux sont ceux qui se montrent sceptiques face à de tels témoignages : que la maladie leur tombe dessus et sans doute changeront-ils alors d’avis !

Mais en quoi les troubles consistent-ils pour les malades atteints de MCS et quand se manifestent-ils ? Il y a un ensemble de troubles qui accompagnent le MCS, notamment des troubles de type neurologique : des céphalées, des troubles du sommeil ou de l’humeur, des troubles de la concentration voire de la mémoire, etc. Mais les plus marquants et ceux que présentent tous les malades sont des sensations de brûlure au niveau des organes atteints, par exemple au niveau de la sphère ORL ou des voies respiratoires. Ces symptômes se déclenchent systématiquement à la suite de l’exposition, par voie d’inhalation en général, à certains types de produits chimiques (parmi ceux mentionnés plus haut). Enfin, la pathologie MCS se caractérise aussi, de façon d’ailleurs très remarquable, par une hyperosmie des sujets malades, c’est-à-dire par une hypersensibilité olfactive que l’on acquiert avec le développement de la maladie, dans la mesure où, la plupart du temps, les substances chimiquement agressives sont des substances « odorantes ». Une telle hypersensibilité constitue de façon évidente une sorte d’adaptation du cerveau à la maladie grâce à laquelle la personne MCS peut ainsi se protéger le plus possible des substances indésirables en repérant celle-ci à distance et, du même coup, en quelque sorte « à l’avance » par rapport au moment où une personne qui n’est pas MCS pourra repérer ces dernières.

Procédons ici à une petite digression qui pourra passer pour insignifiante, mais qui est en réalité du plus grand intérêt. Il est une question, que d’aucuns diront très controversée, relativement à la pathologie MCS : le syndrome MCS peut-il se résumer à une réaction à des odeurs ? Incontestablement, le syndrome MCS s’accompagne d’ordinaire d’une telle réaction. Car la perception d’une odeur déterminée ressentie comme un signal de danger entraîne la fuite. Mais faut-il réduire pour autant le syndrome MCS au fait de réagir à des odeurs ? C’est ce que plaisent à croire tous ceux, notamment médecins, pour qui cette maladie serait au fond de nature psychiatrique. Mais le syndrome MCS n’est pas une phobie des odeurs ! La chose est facile à montrer. Dans la pathologie MCS, les odeurs ne sont pas seules en cause. Impossible de plus de les considérer comme des agents pathogènes, puisque, comme les couleurs et les saveurs par exemple, elles sont seulement des « interprétations » que notre cerveau produit à l’égard de stimuli physico-chimiques que celui-ci reçoit de la réalité « extérieure ». En termes simples, les odeurs, quelles qu’elles soient, agréables ou désagréables, n’existent que dans notre tête, à la différence justement de substances ou de produits chimiques qui possèdent, eux, bel et bien une matérialité extérieure à la pensée. Un malade MCS exposé à une substance toxique ne fuit donc pas seulement l’odeur dont l’exposition à cette substance rend possible la manifestation mentale, il prend la fuite aussi et surtout en raison de l’agression chimique douloureuse qu’il ressent au niveau des organes atteints et qu’il subit du fait de cette exposition.

On doit donc conclure que la dénomination habituellement attribuée, en France notamment, dans les services de pathologie environnementale et professionnelle, au syndrome MCS sous le nom de syndrome d’intolérance aux odeurs chimiques (SIOC) est une appellation doublement fautive et qui témoigne, par cela même, du niveau d’incompréhension et d’ignorance effrayant d’une partie notable du corps médical vis-à-vis de cette pathologie ! Pourquoi fautive ? Parce que, d’une part, la dénomination négative de SIOC présuppose que le fond de la maladie consisterait en une intolérance à certaines odeurs que simplement l’on ne supporterait pas : mais une telle caractérisation des plus superficielles omet, ce faisant, de préciser qu’il n’y a intolérance psychique à certaines odeurs ― et pas à toutes les odeurs ― que parce qu’il y a d’abord réaction physiologique à certaines substances venant agresser chimiquement l’organisme qui s’y trouve exposé, qu’il soit d’ailleurs malade ou pas, en créant ainsi un état de « stress » physiologique. Appellation fautive aussi parce que, d’autre part, les odeurs ne sont pas des substances chimiques, au sens où, par exemple, l’eau et le dioxyde de carbone en sont, car, comme cela a été déjà souligné, les odeurs ne sont rien de plus que des représentations mentales : en d’autres termes, ce n’est pas l’odeur qui fait le poison ; on peut être intoxiqué par un gaz, non par une odeur. L’anosmie, c’est-à-dire la perte de l’odorat, n’empêche d’ailleurs pas le MCS, comme certains malades pourraient en témoigner.

En résumé, la pathologie MCS implique une double réaction : en tout premier lieu, une réaction d’ordre physiopathologique qui tient au fait que l’exposition à certaines molécules ou substances chimiques nocives provoque un dérèglement local du système nerveux au niveau des organes atteints, dérèglement qui vient ensuite se répercuter au niveau du cerveau de diverses manières ; en second lieu, une réaction d’ordre psychopathologique liée certes à la perception de certaines odeurs, mais causée par l’exposition à diverses sortes de molécules ou de substances chimiques toxiques ou potentiellement toxiques. Par conséquent, il est juste de dire que l’organisme d’un malade MCS réagit, mais pas seulement à des odeurs, il réagit d’abord en raison des agressions chimiques qu’il subit. Comprendre cela, c’est comprendre l’aberration qu’il y a à considérer la pathologie MCS comme un simple dérèglement mental ou comme un désordre de nature psychiatrique. Aussi, quand un professeur d’allergologie, celui que nous avons déjà cité, se croit autorisé à conclure au terme de son article : « Finalement, des facteurs socioculturels avec une préoccupation croissante des liens entre santé et environnement mais aussi d’une recherche d’explications de symptômes somatiques non spécifiques interviennent probablement dans l’apparition de ce syndrome » (p.37), et quand le même déclare qu’« il est souhaitable de ne pas proposer l’éviction du ou des produits incriminés, car cela est très souvent source […] d’aggravation de la maladie » (ibid.), on peut dire qu’il est très gravement à côté de la plaque… Non, Monsieur le professeur, vous avez beau vous plaire à déclarer que le syndrome MCS est un « sujet controversé », je peux vous assurer que la controverse n’existe en réalité que dans votre tête ou dans celle de certains de vos collègues, mais pas dans celle des malades ou des soignants éclairés qui les suivent ! Monsieur le professeur, permettez-moi de vous dire, au grand regret de vous froisser, que votre très naïf deus ex machina pour expliquer la pathologie ne tient pas la route un seul instant ! Comme le faisait remarquer Madame Marion Tayol, directrice et co-fondatrice de l’association SOS-MCS, dans une interview donnée au Journal de l’environnement le 19 février 2014, « la plupart des allergologues […] pensent encore que [le syndrome MCS] est un syndrome d’origine psychosomatique. Mais on ne peut pas imputer ça à la détresse sociale des gens. » Et pas davantage à leur état psychologique !

 

Laissons à présent de côté la science et la pseudo-science et tournons-nous du côté de l’expérience des malades. Concrètement, dans la vie de tous les jours, que veut dire être MCS ?

Être MCS, cela veut dire d’abord être hyper-réactif à un nombre étendu de molécules et de produits chimiques polluants, et réagir souvent de façon très forte à des niveaux d’exposition souvent très faibles : cela signifie aussi, pour le malade, une prise de conscience de la très grande diversité de sources de pollution présentes dans notre univers quotidien.

Être MCS, cela veut dire dès lors vivre d’une vie susceptible de virer au cauchemar à chaque instant, l’exposition à certains polluants pouvant terrasser littéralement le malade MCS en une fraction de seconde. Par exemple, les effluves de certaines lessives ou assouplissants très parfumés et possédant une teneur en allergènes élevée agissent sur les malades MCS comme des poisons instantanés. Poison rapide ou poison lent : tout dépend de l’état de santé que l’on a la chance ou la malchance d’avoir. Mais, dans les deux cas, une chose est sûre : le poison est dans le flacon (de lessive ou d’assouplissant en l’occurrence), de sorte que vivre aujourd’hui dans un lotissement signifie vivre au beau milieu des effluves parfumées des lessives les plus diverses et, par là même, s’intoxiquer à petit feu ! Est-il, dans les ministères, une seule personne qui ait conscience de cela ?

Être MCS, cela veut dire être atteint d’une maladie qui fait du contact social une prise de risque permanente et d’autrui un agresseur chimique potentiel.

Être MCS, cela veut dire vivre sous la menace de tout perdre : sa santé, sa maison si elle s’avère polluée elle-même ou trop exposée à des pollutions extérieures, son travail (quand il n’est physiquement plus possible de se rendre sur un lieu de travail trop assailli par la pollution !), ses amis (si ceux-ci ne veulent pas renoncer à leurs parfums ou à d’autres produits émetteurs de pollution…), en somme c’est vivre sous la menace de devoir vivre en rupture avec la société tout entière.

Être MCS, cela veut dire vivre chaque jour de sa vie comme un combat pour sa survie, vivre constamment sur le qui-vive, à l’affût de la moindre trace et de la moindre source de pollution chimique, c’est être une personne dont le handicap, s’il n’est pas visible, est cependant bien réel.

Être MCS, cela veut dire vivre d’une vie humaine aliénée et, dans certains cas, totalement déshumanisée.

Être MCS en France aujourd’hui, c’est vivre dans un État qui ne reconnaît pas le syndrome de l’hypersensibilité chimique, qui bafoue de ce fait les droits les plus fondamentaux d’un grand nombre de malades en faisant de ces derniers des laissés-pour-compte du système médical, bref c’est vivre dans un État qui abandonne bien des malades à leur triste sort… Qu’est-ce cela sinon ajouter de la déshumanisation à celle que la maladie apporte déjà par elle-même ? Les droits de l’homme sont-ils donc pour tous les hommes ou seulement pour ceux qui ont la chance de ne pas être atteints par telle ou telle pathologie environnementale ? Être MCS, c’est en somme subir la violence au quotidien ― en premier lieu la violence de la pollution chimique présente dans notre environnement, mais aussi celle de la société et des autres trop souvent, parfois du milieu médical lui-même, enfin, en France, la violence de l’indifférence de l’État. De fait, les cas de maltraitance des malades MCS en milieu hospitalier, du fait de la non-reconnaissance de la pathologie, sont légion, pour ne rien dire des internements abusifs dont certains malades MCS ont fait l’objet !

Nous laisserons-nous faire ? Même affaiblis, nous défendrons nos droits et n’aurons de cesse de pousser nos cris de canari, cris de détresse, jusqu’à ce que l’État nous entende enfin ! (Les MCS sont qualifiés parfois de "canaris de la modernité" : "Cette expression imagée est une allusion au fait que les mineurs descendant dans la mine étaient toujours accompagnés d'un oiseau en cage pour s'assurer que l'air était respirable", in l'article intitulé "De nouveaux risques pour la santé", consultable sur le site de SOS-MCS.) Le titre de canari donné notamment aux malades MCS signifie donc que ces derniers jouent le rôle de sentinelles de l’environnement : ils avertissent à cet égard de la dégradation en cours de notre environnement planétaire et sont comme des signes avant-coureurs de la catastrophe sanitaire qui menace. Ces canaris seront-ils alcyons ou oiseaux de mauvais augure ? Tout dépend de l’attention que l’on accordera à leurs cris… Demain, tous MCS et EHS ?

Nous l’avons déjà noté, nous pouvons imputer à la pollution environnementale une hécatombe de victimes, ceux qui en sont malades et ceux qui en sont morts. Nous parlons d’ailleurs de morts, mais ne faudrait-il pas aller jusqu’à parler d’homicides ? La question mérite au moins d’être posée. Une chose est sûre : le fléau mondial de la pollution constitue une menace majeure et directe sur le destin de la civilisation humaine. D’un certain point de vue, nous sommes tous responsables de cette situation pour autant que nous sommes les victimes d’une pollution dont nous sommes nous-mêmes les auteurs. Mais ne diluons pas trop les responsabilités qui sont certes partagées. Une très grosse part en revient quand même à ces industries de la pollution que sont, dans de très nombreux cas, les industries de la chimie de synthèse. Le nombre de molécules concoctées par ces industries est faramineux : sommes-nous bien renseignés sur leurs actions à court, moyen et long terme ? La toxicité d’un certain nombre d’entre elles a du moins été clairement établie… et pourtant nombreuses sont celles qui continuent d’être autorisées, commercialisées et utilisées ! La « crise toxique » que nous traversons a donc encore de beaux jours devant elle… La logique qui commande le monde de l’industrie étant d’ailleurs celle de la recherche du profit maximum et des intérêts privés, on se fourvoierait à en attendre une prise en considération des questions touchant à l’environnement ou à la santé publique.

Et les États alors ? Et les pouvoirs publics alors ? Eux aussi portent leur part de responsabilité dans la situation de dégradation de l’environnement planétaire que nous connaissons aujourd’hui. La faute à l’inertie des pouvoirs publics qui, en matière de réglementation applicable aux produits chimiques, font preuve le plus souvent d’un laisser-faire coupable. On pourrait en donner bien des exemples. Qu’on lise le livre percutant de Gérard Borvon publié l’année dernière et intitulé Respirer tue : on trouvera de « beaux » exemples comme celui de l’arrêté ministériel du 15 septembre 2014 venant autoriser, sous certaines conditions, l’épandage aérien de pesticides que la loi interdit par ailleurs. Ce qui veut dire : est permis ce qui est interdit ! Et tant pis pour les riverains, enfants et adultes, vivant en marge des exploitations traitées ! Magnifique exemple de courage et de volonté politique…

En somme, le laxisme ou l’inaction de trop nombreux États conjugués à la faiblesse réglementaire ont pour conséquence que la pollution chimique peut continuer de faire ses ravages, qu’elle peut continuer de faire tomber dans la maladie et dans la détresse toujours plus de personnes. Les États sont-ils gagnants à minimiser l’importance de la pollution environnementale ? Les finances publiques s’en portent-elles mieux ? En fait, le coût du laxisme des États, et de l’État français notamment, est colossal. Comme le rappelle Gérard Borvon à la page 33 de son livre, « un rapport du Sénat, en 2015, intitulé Pollution de l’air : le coût de l’inaction estimait […] ce coût à 100 milliards d’euros. » Une bagatelle… Devant la crise toxique et sanitaire dans laquelle nous nous trouvons, que devons-nous donc faire ? Bien des mesures devraient être prises. Examinons quelques pistes.

La première chose à faire serait de revenir sur l’erreur terrible et insensée ayant consisté, par le passé, à opposer économie et écologie, à faire de la logique du développement économique une logique antinomique à celle de la préservation de l’environnement. Il est grand temps de réconcilier et d’associer ces deux logiques, tant il est vrai que de désastres écologiques ne peuvent que résulter des désastres sanitaires, et de ces derniers des désastres économiques (sans parler de la pression extraordinaire que fait peser sur le système de santé l’explosion des pathologies environnementales de toutes sortes, dont un très grand nombre de cancers) ; tant il est vrai aussi et, à l’inverse, que l’économie ne peut que bénéficier d’une amélioration de la qualité de l’environnement et de celle de la santé des travailleurs (il faut savoir, par exemple, qu’un environnement correctement ventilé peut entraîner une hausse de la productivité jusqu’à 25%, comme l’ont montré plusieurs études faites sur le sujet de la qualité de l’air au travail). Il y a un lien environnement-santé-économie qu’il faut mettre au cœur de la politique de demain, en ayant l’audace de penser autrement, de faire autrement, de bousculer le confort des habitudes acquises, en ayant enfin l’ouverture d’esprit suffisante pour sortir de l’idolâtrie scientiste du Progrès et de celle de la Technique. La technolâtrie nous a rendus aveugles aux méfaits de la technique, le culte du Progrès nous a amené à croire bêtement et béatement que le « progrès » est forcément bon en raison de sa nature même. Mais, comme l’écrivait justement Nicolas Hulot, à la fin de l’année 2006, dans un numéro spécial du Nouvel Observateur intitulé « La Terre en danger », nous devons reconnaître que « depuis longtemps déjà, la marche triomphante du progrès a pris l’allure d’une déconvenue ». Il est donc grand temps de redevenir lucide.

Il nous faut prendre conscience aussi que nous avons le devoir de protéger l’environnement, d’abord parce que nous avons le devoir de ne rien faire qui puisse porter atteinte à la vie humaine en général, et aussi parce que nous avons le devoir de prendre soin des générations futures, ce qui ne saurait être sans que nous leur transmettions l’environnement le plus sain possible. C’est un devoir, c’est aussi une nécessité. Car nous n’avons d’autre choix que celui de protéger l’environnement si nous voulons nous protéger nous-mêmes, que celui de préserver l’environnement si nous voulons préserver notre santé. Enfin, il y va tout simplement de notre intérêt : comme cela vient d’être établi, la protection de l’environnement est à tout point de vue, y compris au point de vue économique, la conduite la plus rationnelle qui soit.

Une politique de préservation de l’environnement est possible, mais elle suppose la mise en place d’une législation environnementale digne de ce nom, c’est-à-dire réellement protectrice, elle suppose en somme un renforcement des mesures légales concernant la production et l’usage des produits chimiques, ainsi qu’une limitation drastique de toutes les substances dangereuses pour la santé publique : donc une politique énergique de contrôle des industries polluantes en lieu et place du laisser-faire actuel qui n’est pas autre chose, tout compte fait, qu’un laisser-polluer et donc qu’un laisser-tuer. Ainsi combien de produits d’usage courant restent à ce jour commercialisés alors que la toxicité avérée de nombre de substances chimiques qu’ils renferment devraient amener les autorités sanitaires à prendre de pures et simples mesures d’interdiction ! Un État laxiste est un État coresponsable de la situation de « crise toxique » que nous connaissons aujourd’hui. Il faut que l’État se soustraie pour de bon à l’influence des lobbys industriels s’il veut que les citoyens puissent retrouver confiance en lui. Il faut parallèlement que l’évaluation des risques sanitaires ne soit pas laissée aux mains des acteurs de la chimie, mais que cette évaluation passe dans celles de l’État. Et il faut tenir compte également, dans ce travail d’évaluation, du fait que les seuils de toxicité des produits ne sont pas les mêmes selon que l’on a affaire à des personnes peu sensibles ou, au contraire, à des personnes sensibilisées voire hypersensibles : pourquoi faudrait-il déterminer ces seuils en prenant pour norme unique la population peu sensible, alors même que les diverses estimations disponibles sur le nombre de personnes atteintes par le syndrome MCS s’accordent pour reconnaître que cette pathologie touche environ 3 % de la population des pays industrialisés ?

Au niveau européen, la réglementation REACH (Registration,Evaluation, Authorization and restriction of Chemicals) a paru être une avancée notable sur le chemin d’une meilleure protection de la santé humaine et des citoyens européens. Mais il est à craindre que cette protection ne soit encore que trop imparfaite et très timorée : dans son rapport de 2005, l’organisation Greenpeace pointait les « déficits réglementaires » inhérents à la législation REACH, et aujourd’hui encore on peut se demander si le maximum est fait pour garantir aux citoyens européens un environnement le plus épargné possible par la pollution, pour leur garantir aussi tout simplement le « droit reconnu à chacun de respirer un air pur qui ne nuise pas à sa santé » (comme le proclamait l’article premier de la loi LAURE, loi française du 30 décembre 1996). Au niveau européen encore, à l’initiative de divers parlementaires dont la députée Michèle Rivasi, plusieurs déclarations écrites concernant les pathologies MCS et EHS ont été déposées ces dernières années en vue de leur adoption par le Parlement de l’Union européenne : à ce jour cependant, aucune de ces déclarations n’a, hélas, obtenu les suffrages nécessaires de la part des députés siégeant à cette assemblée pour pouvoir être considérée comme sa position officielle.

Il faut agir en amont, et prévenir autant que possible, ce qui suppose notamment que l’on confère au fameux principe de précaution toute la place qui doit être la sienne dans une politique de l’environnement à la hauteur des périls qui menacent ; mais il faut aussi agir en aval, et soigner autant que possible. Il est nécessaire, pour cela, d’avoir une politique de la santé vraiment ambitieuse qui, d’une part, favorise la mise en place de programmes de recherche spécifiques sur les maladies environnementales émergentes, pas seulement pour que progresse la connaissance de ces pathologies, mais aussi pour que les individus qui en sont atteints puissent sortir du no man’s land thérapeutique dans lequel ils errent aujourd’hui. Corrélativement, cela requiert qu’enfin l’on reconnaisse légalement toutes les maladies dues à la pollution environnementale, notamment chimique, que l’on reconnaisse par là même que les malades de cette pollution existent bel et bien, et que l’on fasse le nécessaire pour que des unités de soins adaptées puissent voir le jour, en milieu hospitalier ou ailleurs, de manière à ce que le droit à la santé ne soit pas, pour certains malades, un droit purement formel, mais un droit effectivement reconnu à chacun. Enfin, ne serait-il pas judicieux d’œuvrer, sur le plan international, à la mise en place sur le modèle du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Études sur le Climat), d’un Groupe Intergouvernemental d’Études sur la Pollution environnementale ?

 

Au fond, l’alternative est simple : agir ou, à terme, disparaître. On se souvient des mots fameux du président Jacques Chirac lors du sommet de Johannesburg en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Jacques Chirac avait sans aucun doute le génie des constats. Mais nous ne pouvons plus aujourd’hui nous contenter de constats aussi justes soient-ils. Nous avons besoin aujourd’hui de décideurs politiques qui soient des génies de l’action capables de sortir la conduite des affaires publiques des ornières de l’inertie. « L’inaction a un coût pour la société et n’est plus une option désormais », lit-on en page trois de la Déclaration de Bruxelles de mai 2015, Déclaration scientifique internationale sur l’électro-hypersensibilité et la sensibilité aux produits chimiques multiples, qui faisait suite au cinquième colloque de l’Appel de Paris, autre grande Déclaration internationale sur les dangers sanitaires de la pollution chimique, proclamée quant à elle durant l’année 2004.

Le temps des perplexités et des hésitations est révolu, car nous n’avons guère plus le loisir d’être perplexes ou irrésolus. Tout simplement, nous ne pouvons plus nous payer le luxe de l’incrédulité et du scepticisme. Chaque jour qui passe, ce sont inévitablement de nouveaux malades et des morts en plus, toujours plus nombreux ! L’humanité est en grand danger, parce que nous avons laissé la pollution s’immiscer dans tous les coins de notre Maison, la Terre. Aussi, nous faisons face à l’urgence le plus absolue, bien qu’il s’agisse, il est vrai, d’une urgence encore inaperçue par le plus grand nombre. Il faut de ce fait reconnaître que l’inconscience de ce danger rend celui-ci précisément plus grand, plus terrible et plus inquiétant qu’il n’est déjà. Pour les hommes lucides, c’est dès lors un devoir de se battre avec la dernière énergie pour que nos sociétés réussissent à avoir « un rendez-vous critique avec elle-même », comme le disait si bien jadis notre actuel Ministre de l’environnement. Nous devons nous battre pour que nous ne laissions pas à nos enfants une Terre devenue inhabitable et inhospitalière, une atmosphère devenue irrespirable, un environnement devenu délétère. « Éviter l’évitable est un devoir collectif », écrivait en 2013 le toxicologue André Cicolella dans une lettre ouverte adressée à la Ministre de la Santé de l’époque sans avoir été visiblement entendu.

Monsieur le Président de la République, je souhaite de tout cœur que ce combat pour demain soit aussi le vôtre et je m’autorise en somme à vous demander rien d’autre et rien de plus qu’œuvrer au bien commun, c’est-à-dire au bien de tous !

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de mon respectueux dévouement.

 

                                              

Ludovic Gouesbet (membre de l’association SOS-MCS et de l’Alliance M2E)

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