Espagne: Rajoy grand perdant du premier débat des législatives

Beaucoup de testostérone, des affrontements vifs entre PSOE et Ciudadanos, au coude-à-coude dans les sondages, et trois stratégies qui se précisent d’ici aux élections du 20 décembre: retour sur le premier débat de la campagne, organisé lundi soir par le quotidien El País.

Sur scène, il y avait quatre pupitres, dont l’un, à l’extrême droite de l’écran, est resté vide durant les deux heures de débat: Mariano Rajoy, le chef du gouvernement sortant (PP, droite) et candidat à sa ré-élection, n’a pas daigné participer à l’émission diffusée sur le site internet d’El País - une première du genre pour le quotidien vedette du groupe Prisa. Le conservateur a préféré, quelques minutes plus tôt, accorder un entretien « à l’ancienne » à la chaîne Telecinco, où il a expliqué se réserver pour « les débats à deux »: « Tous les débats en démocratie se déroulent entre le président du gouvernement et le chef de l’opposition ».

Mariano Rajoy n’a-t-il pas été prévenu que le bipartisme PP-PSOE, en Espagne, s’est fissuré depuis le surgissement de la crise? Et qu’il est confronté, non pas à un chef de l’opposition, mais à au moins trois opposants de taille, d’ici au scrutin de la fin d’année? Il est, quoi qu’il en soit, le grand perdant de la soirée, pour avoir laissé le champ libre à ses principaux adversaires: Pedro Sanchez (PSOE, socialistes), qui a joué la carte de l’expérience et assumé l’héritage José Luis Rodriguez Zapatero (y compris la gestion de la crise), Albert Rivera, à la tête de Ciudadanos, ce nouveau parti ancré à droite (lire notre enquête), qui a paru plus nerveux que d’habitude, un peu en retrait, et enfin Pablo Iglesias, le leader de Podemos, plus souriant et apaisé que d’ordinaire. A souligner, l’absence d’Alberto Garzón, le candidat communiste d’IU (ce qui représente au passage un joli cadeau fait par El País à Iglesias).

Albert Rivera, Pedro Sanchez, Pablo Iglesias Albert Rivera, Pedro Sanchez, Pablo Iglesias

Les affrontements les plus vifs ont opposé presque d’entrée de jeu Sanchez à Rivera, en partie parce que les deux formations sont au coude-à-coude dans les sondages, pour la première place. A tel point que c’est Iglesias qui est intervenu, par deux fois, pour leur demander de descendre d’un ton, jugeant avec malice que ce spectacle lui rappelait les vieux débats entre PP et PSOE. Sanchez, confronté à une fuite de ses électeurs vers Ciudadanos, a martelé tout au long de la soirée que Rivera était de droite. Iglesias, lui, a ironisé: « Rivera n’est pas de droite, il est de ce dont on a besoin. En Andalousie, il est socialiste (Ciudadanos appuie le gouvernement socialiste andalou, ndlr). A Madrid, il est avec ceux de l’opération Punica (un réseau de corruption à l'échelle de la région de Madrid dirigée par le PP, communauté où Ciudadanos soutient, depuis mai, le PP, ndlr) ».

Sans surprise, Rivera s’est moqué d’un PSOE incapable de formuler des propositions différentes de celles du PP, et a cité une demi-douzaine de fois des pays scandinaves - des « pays sérieux », comme les qualifie -: il plaide pour un contrat unique à la danoise, une grande réforme scolaire à la finlandaise, ou encore un complément de revenus pour les travailleurs pauvres. Pour Sanchez, ce contrat unique ne fera qu’augmenter la précarité. Iglesias, lui, défend un salaire minimum universel, et n’a pas manqué de rappeler à Sanchez que c’est son parti, le PSOE, qui a lancé la réforme de la constitution, en 2011, pour y intégrer la « règle d’or budgétaire ».

Dans l’un des moments les plus tendus de la soirée, Iglesias a pointé du doigt les pratiques du PSOE et ses proximités avec les grands groupes économiques, prenant l’exemple de l’ex-ministre de Zapatero Trinidad Jiménez, rentrée au conseil d’administration de Telefonica (en fait, l’information n’est pas tout à fait exacte: l’intéressée n’a pas encore pris sa décision). Sanchez a lancé à Iglesias (ils se tutoient tout au long de la soirée): « Tu confonds la nouvelle politique avec la diffamation, comme le fait Monedero ». Le patron du PSOE faisait ici référence à une sortie « comique » de Juan Carlos Monedero, co-fondateur de Podemos (et récent invité de Mediapart), laissant entendre que Rivera consommait des drogues (Monedero s’est depuis excusé).

L'échange Sanchez-Iglesias

A deux reprises dans la soirée, Iglesias s’est trouvé isolé, face au front commun de ses deux concurrents. Sur le terrorisme, d’abord: un gouvernement Podemos, a-t-il dit, ne rejoindrait pas une coalition internationale, comme celle voulue par François Hollande, pour combattre le terrorisme à travers des interventions armées. Ensuite, sur le dossier catalan, où Iglesias (en position délicate depuis les catalanes du 27 septembre, où sa formation a subi un échec) défend le droit à décider des Catalans (tout en étant pour le maintien de la Catalogne dans l’Espagne). Afin d’appuyer son plaidoyer pour une Espagne « plurinationale » et multilingue, ce fan de la série Game of Thrones, passionné par Godard, a osé prendre en exemple la dernière comédie espagnole du moment, Ocho Appellidos Catalanes (un lointain équivalent de Bienvenue chez les Chtis, qui met en scène les nationalismes basque et catalan - bande-annonce ci-dessous), pour décrire l’Espagne de ses rêves. 

Bande-annonce "Ocho Appellidos Catalanes"

Pour le reste, pas d’annonces fracassantes, mais énormément de propositions dans tous les sens: Ciudadanos veut fermer le Sénat, Podemos promet d’inscrire dans la constitution de l’interdiction des portes tournantes entre secteurs public et privé ou encore de baisser les rémunérations du chef du gouvernement (payé « comme un fonctionnaire de catégorie A »). Prochain débat clé: le 7 décembre, sur Antena3, animé par la la très redoutée Ana Pastor. Une fois encore, Rajoy sera aux abonnés absents, et c’est la numéro deux du gouvernement, Soraya Saenz de Santamaria (une femme...) qui le représentera. Pour mémoire, Rivera et Iglesias ont déjà débattu à la télévision ensemble - c’était avec Jordi Evole, sur la Sexta, dans son émission Salvados. Un extrait ci-dessous (l’intégralité est ici):

Iglesias / Rivera, dans « Salvados »

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