José Manuel Barroso aime le cinéma expérimental

Je suis au cinéma, c'est un dimanche d'octobre. On s'est assis vers le fond de la salle, on a choisi nos places sans faire attention, avec l'amie qui m'accompagne. Sur ma gauche, dans la rangée, il y a trois sièges vides.

Je suis au cinéma, c'est un dimanche d'octobre. On s'est assis vers le fond de la salle, on a choisi nos places sans faire attention, avec l'amie qui m'accompagne. Sur ma gauche, dans la rangée, il y a trois sièges vides. Puis je reconnais, assis dans le fauteuil d'après, plongé dans la lecture du programme, José Manuel Barroso, pantalon en velours kaki, gilet gris. Je sursaute.

La séance remonte au 12 octobre : le Portugais est encore président de la commission européenne pour trois semaines, après deux mandats qui n'ont convaincu à peu près personne. Il est venu, semble-t-il, avec deux de ses proches. Je remarque un garde du corps, posté près de la porte, que je n'avais pas vu en entrant. Dans la salle, d'autres l'ont peut-être identifié, mais personne ne s'en soucie.

Fin de l'anecdote ? Pas encore. Depuis trois semaines, j'y repense assez souvent. Je n'arrive pas à m'y faire, à comprendre comment cet homme-là a pu se retrouver là, dans la grande salle – plutôt remplie pour l'occasion – de la Cinematek. À l'affiche, séance de 19h30 : un classique de Gregory Markopoulos (1928 – 1992), maître de l'avant-garde des années 50 et 60, figure du New American Cinema group, aux côtés de Kenneth Anger ou de Stan Brakhage.    

Le film s'intitule The Illiac passion (1967). C'est une adaptation du mythe de Prométhée, hyper-lyrique, où l'on croise, aux côtés du personnage principal (Richard Beauvais, nu les trois-quarts du temps), Jack Smith dans le rôle d'Orphée et Andy Warhol en Poséidon (on le voit surtout faire du vélo d'intérieur). On entend des extraits d'un texte d'Eschyle (Prométhée enchaîné) récités par Markopoulos, mêlés à une musique signée Bartok. À l'écran, cela ressemble à du Cocteau sous acide. Le film a mal vieilli, son érotisme est daté, mais il garde les traces – le montage, les couleurs, le travail jouissif sur le son – d'une incontestable radicalité.

La séance, introduite par Robert Beavers (lui-aussi cinéaste, et qui fut le compagnon de Markopoulos) est l'un des moments forts de L'Âge d'or. Cette programmation bruxelloise tente de renouer avec l'esprit d'une manifestation culte pour des bataillons de cinéphiles : le festival de cinéma expérimental de Knokke-le-Zoute (du nom d'une station balnéaire flamande), qui n'a connu que quatre éditions (1949, 1963, 1967, 1974) et montré les films les plus radicaux de l'époque (Godard accepta d'y participer, en 1963, l'année où Twice A Man, de Markopoulos, remporta un prix). Cette année, la programmation foisonnante de L'Âge d'or, confiée notamment à Xavier Garcia Bardon, consacre une mini-rétrospective à Markopoulos.

José Manuel Barroso a donc choisi de venir voir ce film-là, incognito, un dimanche soir, pour se changer les idées. Ça le regarde. Je l'observe et l'écoute depuis mon arrivée à Bruxelles, il y a bientôt trois ans, lors de points presse réguliers entre les murs de la commission, et surtout lors des réunions trimestrielles de chefs d'État et de gouvernement. À force, je me suis habitué à son jargon bruxellois désincarné – les mesures qu'il prend sont toujours « growth-friendly » et il promet toujours de concilier « croissance et solidarité », pour « sortir l'Europe de la récession ».

Bref, sa présence, ce soir-là, est, pour moi, une énigme. Je sais que Barroso a rarement manqué, durant ses années bruxelloises, une création à la Monnaie, le grand opéra de la capitale belge, dont il est friand. Il a également dit tout le bien – sincère – qu'il pensait du cinéma européen « palmé » (Dardenne, Mungiu, etc) lors d'une intervention au festival de Cannes en 2008. Il adore, assure-t-il, les films de son compatriote Manoel de Oliveira (peut-il en être autrement, pour un homme politique portugais ?).  

Mais Barroso fan du cinéma expérimental US, c'est autre chose. Vu de l'extérieur, c'est impossible à comprendre. À l'époque (1967), Markopoulos filme contre l'industrie de Hollywood. Il invente une écriture en réaction aux logiques commerciales, développe un langage propre, depuis les marges du genre et du cinéma. Il prend des risques, emprunte des sentiers où il s'amuse et se perd. Le parallèle est sans doute un peu facile, mais Barroso, pendant ses dix années à Bruxelles, depuis son bureau du 13e étage du Berlaymont, a fait tout l'inverse.

 

José Manuel Barroso le 30 octobre 2014 à Bruxelles, lors de sa cérémonie de départ. ©CE. José Manuel Barroso le 30 octobre 2014 à Bruxelles, lors de sa cérémonie de départ. ©CE.
Il fut l'élève appliqué, prévisible et souvent très besogneux, de la droite conservatrice européenne, hyper-docile envers le couple franco-allemand (un tout petit moins à la fin de son mandat). Il fut l'incarnation parfaite et paresseuse de la majorité, sourd aux revendications minoritaires, celles, par exemple, des mouvements sociaux en ébullition dans le sud de l'Europe. Il fut incapable de sortir des traités d'inspiration ordo-libérale et de défaire les carcans, d'inventer une politique européenne qui s'appuierait sur un imaginaire neuf, de proposer aux citoyens autre chose qu'un horizon tout en austérité.  

Hypothèse fragile : après dix années à la tête de la commission européenne, Barroso se souvient des amours de ses débuts, lorsqu'il n'était encore, à l'aube des années 70, qu'un militant maoïste. Était-il amateur, à cette époque, de ce cinéma américain-là ? Ce n'est pas impossible, ce n'est garanti non plus. J'ai fini par poser la question, de manière détournée, à sa porte-parole. Pia Ahrenkilde me dresse le portrait d'un grand homme de culture, amateur de tous les arts et du cinéma d'art et essai européen en particulier (c'est son travail : elle est porte-parole).

Elle m'envoie des références de ses films de chevet. Pas une trace d'expérimental, mais rien à redire non plus sur les titres retenus. Elle cite un classique de Billy Wilder, Ace in the Hole, 1951 (sur le cynisme en journalisme), et l'Encyclopédie historique de Rossellini, vaste projet « pédagogique » du maître italien, réalisé à la fin de sa vie pour la télévision, galerie de portraits de « grands hommes » européens, de Descartes à Saint-Augustin. Elle conclut en me parlant d'un « hidden Barroso », plus complexe qu'il n'y paraît.

Je me souviens qu'en 2013, Barroso a bataillé pour maintenir, dans le mandat des négociations du traité de libre-échange avec les États-Unis (TTIP), les « services audiovisuels », contre le gouvernement français – ce qui contraste un peu avec la version officielle du « grand homme de culture », spectateur assidu de la Cinematek bruxelloise. Paris, qui défendait l'« exception culturelle », a fini par l'emporter. Je ne sais pas si Barroso, ce soir-là, a aimé The Illiac Passion. Je ne lui ai pas demandé. L'énigme reste à déchiffrer.

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