Podemos cherche le grand amour

Le socialiste espagnol Sanchez vient de perdre les deux votes sur son investiture. Podemos, qui craint d’être désigné responsable du blocage, a mis au point ces derniers jours un récit très fleur bleue qui en surprendra plus d’un, prônant un « accord du baiser »…

A l’approche des législatives de décembre, le mouvement anti-austérité de Pablo Iglesias avait déjà adouci sa manière de communiquer. Pour enclencher sa « remontada » (sa « remontée » dans les sondages), il s’était lancé dans une campagne qu’il voulait « généreuse ». Dans les débats et les meetings, Iglesias était apparu moins coupant, plus souriant, plus inclusif aussi (partageant la scène avec ses alliés régionaux). La formation née en 2014 a finalement décroché une troisième place, à quelques encablures du parti socialiste. Un succès qui semblait hors de portée encore un mois plus tôt.

Deux mois et demi après les législatives, l’Espagne n’a toujours pas de gouvernement. Et Podemos est menacé d’isolement. Comme le PP (droite), il a voté contre, à deux reprises, l’accord PSOE - Ciudadanos (le nouveau parti de centre-droit), qui devait permettre à Pedro Sanchez de prendre la tête de l’exécutif. Iglesias a tapé très dur contre le PSOE mercredi, et sa stratégie d’un accord avec Ciudadanos (plutôt qu’avec eux). Si les élections se répètent (scénario à l’heure actuelle le plus probable, mais pas encore certain), Podemos risque d’apparaître, aux yeux de quelques-uns (en particulier auprès des ex-votants socialistes qui avaient choisi Podemos en décembre dernier), comme une formation trop peu conciliante, pas assez pragmatique. Les dirigeants du PSOE vont aussi lui reprocher d’avoir maintenu le « vieux PP » au pouvoir et d'avoir empêché le « changement ».

Pour contrer ce risque, Iglesias et ses proches, qui n’en sont pas à leur première leçon de communication politique, en font des tonnes. Leur récit, ces derniers jours, consiste à mettre en scène, par-delà les critiques qu’ils lancent contre le PSOE sur le fond, un début de romance avec les socialistes… L’opération a commencé mercredi en fin de journée au Congrès des députés, avec ce qui ressemble à une vraie performance (voir la vidéo ci-dessous). Les porte-paroles des groupes se succèdent pour donner avis sur le programme de Sanchez. A l’issue de l’intervention de Xavier Domènech, son allié catalan à la tête de la « confluence » En Comú Podem, Iglesias se lève et, tellement enthousiaste, lui donne un baiser sur la bouche. La scène fait le tour des réseaux sociaux. Si l’on en croit les deux élus, ce ne fut pas prémédité. Domenech a expliqué qu’« il n’y a pas de plus belle image pour dire leur fraternité ». Le regard mi-subjugué mi-effrayé de l’actuel ministre de l’économie PP Luis de Guindos, au second rang sur les photos, n’est pas non plus passé inaperçu.

L’acte deux se déroule le jeudi soir à la télé. El Intermedio, programme phare de La Sexta (lointain équivalent, en plus offensif, du Petit Journal de Canal Plus), pose une question futile à certains nouveaux député-e-s à la sortie de l’hémicycle: ont-ils, ou elles, croisé, parmi les 350 député-e-s, des personnes qui les attiraient? Et il se trouve que oui: la députée PP Andrea Levy, que l’on n’attendait pas là, reconnaît face caméra qu’elle serait bien preneuse du numéro de téléphone - ou plutôt du WhatsApp - d’un député Podemos aux cheveux longs, dont elle ne connaît pas encore le nom… Elle parle de Miguel Vila, qui se dit flatté, dans la foulée, sur Twitter.

On s’en moque totalement, certes. Sauf que Pablo Iglesias commence par s’en amuser, dans le même programme télé du jeudi soir (au passage: La Sexta, fut la première grande chaîne à inviter régulièrement Iglesias dans ses programmes, début 2014). Quand on lui rapporte l’histoire, il prévient d’abord, en rigolant, qu’il est partant pour « jouer les entremetteurs ». Toujours à l’aise avec les références venues de la culture populaire, il leur dédicace ensuite une chanson d’un groupe de rap engagé, Los Chikos del Maíz (qu’Iglesias adore: il a déjà publié un livre d’entretien avec son leader, Nega, peu avant le lancement de Podemos): « Ma copine est de droite ».

Surtout, Iglesias va faire allusion à ce début d’idylle dans son intervention du lendemain, au Congrès - c’est le troisième acte de la romance (qui laisse penser que tout cela a peut-être été prémédité…). Ce jour-là, Pedro Sanchez se soumet à un deuxième vote sur son investiture, et chaque porte-parole doit, à nouveau, justifier son vote. Iglesias veut à la fois confirmer que Podemos s’opposera à un gouvernement PSOE-Ciudadanos, une fois encore, mais souhaite aussi relancer les négociations avec le PSOE dans la foulée (vidéo ci-dessous). Il revient sur l’épisode du baiser avec Domenech, qu’il qualifie de geste « perturbateur »: « Depuis, la politique espagnole est en train de se réchauffer », en référence explicité à l’affaire Levy-Vila. Iglesias se tourne enfin vers Pedro Sanchez, et lui lance cette réplique qui a fait le bonheur des JT: « Il y a de l’amour dans l’air. Pedro, il ne reste plus que toi et moi ». Et Iglesias de conclure: « Espérons qu’à partir de ce soir, nous parvenions à construire un accord qui pourrait s’appeler l’accord du baiser ».

Sur le fond, rien n’a changé. Podemos est loin d’avoir lâché sur les points durs de sont programme. Et l’accord conclu entre PSOE et Ciudadanos devrait rester le document de référence autour duquel va évoluer le débat des jours à venir, si l'on en croit InfoLibre (site d'info indépendant partenaire de Mediapart en Espagne) - ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour Podemos. En attendant, Iglesias bouscule les codes au Congrès. Il semble surtout bien s’amuser. Dans un texte publié sur El Diario, un éditorialiste argentin fait le rapprochement entre le baiser Iglesias-Domenech et l’arrivée de Carolina Bescansa, co-fondatrice de Podemos, avec son nouveau né dans les bras, à la première séance de janvier au Congrès. Mais il reste sceptique sur la portée de l’épisode: « C’est ça, la nouvelle politique? C’est neuf, oui, parce que cela reprend des codes de la télé-réalité en politique. Mais ce n’est pas de la politique », tranche-t-il. Le débat reste grand ouvert.

Côté journal de Mediapart, tous nos articles sur « l’après 20-D » (les législatives du 20 décembre) sont à retrouver ici.

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