Voyage dans le cerveau économique d’Obama

Le New Yorker a encore frappé : l'hebdo vient de publier une enquête, Plongée dans la crise, qui décrit sans ménagement (70 000 signes, soit une quinzaine de pages) la première année agitée du staff économique de Barack Obama. En creux, un portrait intellectuel du controversé Lawrence Summers, ex-brillant économiste clintonien, présenté comme l'homme tout-puissant au cœur de la Maison Blanche.

Le New Yorker a encore frappé : l'hebdo vient de publier une enquête, Plongée dans la crise, qui décrit sans ménagement (70 000 signes, soit une quinzaine de pages) la première année agitée du staff économique de Barack Obama. En creux, un portrait intellectuel du controversé Lawrence Summers, ex-brillant économiste clintonien, présenté comme l'homme tout-puissant au cœur de la Maison Blanche. L'enquête de Ryan Lizza se révèle plutôt bienveillante à l'égard de Summers, né en 1954 dans le New Haven, neveu de deux prix Nobel (Kenneth Arrow et Paul Samuelson), soutien précoce au loser démocrate Michael Dukakis (1988), secrétaire à l'Economie admiré sous Clinton (1999-00), patron borderline de l'université d'Harvard (2001-6), recyclé en chroniqueur habile du Financial Times en temps de crise (2007-9), finalement revenu aux affaires grâce à Obama en tant que chef du «Conseil économique national».
Sa nomination n'était pourtant pas gagnée : Summers, qui n'a pas pris position durant les primaires démocrates entre Hillary Clinton et Barack Obama (à l'inverse d'une Christina Romer fidèle à Obama depuis 2004), traîne un boulet de l'époque Clinton : sa décision d'abroger la loi de 1933, dite Glass-Steagal, qui séparait fermement les activités des banques d'investissement de celles des banques de dépôts. Un geste, parmi d'autres favorisant la déréglementation du secteur financier, désormais considéré comme un amplificateur du marasme actuel par de très nombreux observateurs, dont le Nobel et super-médiatique Joseph Stiglitz.

 

Avant 1999, il était impossible pour les banques de revendre les crédits immobiliers qu'elles avaient accordés, sous formes d'actifs liquides. Summers a rendu légale cette forme de spéculation. Très prudent, le New Yorker relativise pourtant la portée de cette décision, et dédouane presque l'économiste : après tout, ce sont les banques spécialisées uniquement dans l'investissement, comme Lehman Brothers, qui ont le plus souffert de la crise, estime le magazine, tandis que celles qui combinaient les activités de détail et d'affaires, ont mieux résisté. L'initiative de Summers n'aurait donc pas été si lourde de conséquences que l'on a bien voulu le dire ici et là. A voir.

 

L'hebdo croît en tout cas connaître l'explication au retour en grâce de ce conseiller très identifié à l'ère Clinton : «La récession a sauvé Summers. Il est devenu d'un coup indispensable, en particulier pour un jeune président confronté à une catastrophe économique que très peu de gens semblent avoir comprise. Restait un dilemme pour Obama : exploiter son énergie intellectuelle, tout en prenant ses distances avec ses faiblesses lorsqu'il s'agit de gérer une équipe». Car le Summers en question, «un putain de cerveau» selon Joe Biden, tend à occuper toute la place dans les réunions, et parfois verser dans l'autoritarisme (cf. l'épisode Harvard, où il a réussi à se faire détester par à peu près tout le campus). D'après l'enquête en tout cas, sur chacun des dossiers sensibles de l'année économique écoulée, l'homme a obtenu le dernier mot. La preuve par trois.
1 - Le montant du plan de relance : plus ou moins un milliard ?
Sur ce point précis, l'expertise de Christina Romer, prof à Berkeley et spécialiste de la Grande dépression, aurait dû primer. Tous les travaux de Romer, elle aussi très proche conseillère d'Obama, consistent à montrer que la relance mise en place par Roosevelt dans les années 30 n'a pas pas permis de sauver les Etats-Unis de la Dépression. Pour une raison et une seule : elle n'était pas assez ambitieuse. Dans la droite ligne de cette réflexion, les calculs réalisés par Romer fin 2008, peu après l'élection d'Obama, fixaient l'effort de relance nécessaire à «plus de 1 200 milliards de dollars». Des projections compatibles avec les éditos de Paul Krugman publiés au même moment dans le New York Times. Mais c'est Summers, aidé de Rahm Emanuel, chef de cabinet d'Obama, qui imposera la dernière fourchette, après quatre heures de discussions : entre 675 et 775 milliards de dollars. Bilan des opérations, après le vote du Congrès : un chiffrage à 787 milliards. Christina Romer a découvert les joies de la politique en ce mois de décembre 2008.
2 - «TARP» versus nationalisation des banques
Comment Tim Geithner, secrétaire à l'Economie malmené dès les premières semaines de son entrée en fonction, a-t-il réussi à imposer son gigantesque plan de sauvetage des banques américaines, le TARP, au nez des partisans d'une nationalisation pure et simple de ces établissements financiers (dont Krugman et Romer, qui plaidaient pour une solution «à la suédoise», référence à la nationalisation de banques suédoises à la fin des années 90) ? Grâce à Summers, écrit le New Yorker. C'est lui qui, le 31 mars 2009, envoie une note d'une page et demie au président, en route vers le G-20 de Londres, expliquant pourquoi il ne fallait surtout pas nationaliser les grandes banques du pays.
3 - Faut-il sauver Chrysler ?
C'est la grande affaire de mars 2009 : à quoi bon voler au secours de Chrysler ? La petite dizaine de conseillers économiques du président est très partagée. On finit par voter. Quatre sont pour. Quatre contre. Summers s'oppose cette fois à Austan Goolsbee, fidèle des fidèles d'Obama, prof à l'université de Chicago, ancien responsable des questions économiques du temps de la campagne présidentielle, désormais éclipsé par les clintoniens à la Maison blanche. Goolsbee redoute que le sauvetage de Chrysler plombe les perspectives de développement à long-terme de General Motors et Ford, et plaide donc pour la liquidation. Là encore, c'est Summers aura le dernier mot. Commentaire de Goolsbee au New Yorker : «L'Histoire n'est pas tendre avec les administrations où tout le monde est d'accord».
Fallait-il une relance plus ambitieuse ? Nationaliser les banques ? Liquider Chrysler ? Jusqu'à présent, rien ne prouve que les décisions de Summers sont des erreurs. Mais comme le rappelle l'hebdomadaire, «confrontée à un taux de chômage autour de 10%, et qui continue de grimper, l'administration Obama en est réduite à devoir expliquer, non pas qu'elle créé des emplois, mais que la situation serait encore pire sans les politiques mises en place». C'est effectivement un peu court pour convaincre de la justesse d'une politique. La partie semble donc encore loin d'être gagnée, et les partis-pris de Summers pourraient s'avérer plus nocifs qu'attendu dans les mois à venir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.