Europe allemande ou défection française?

Ce sont deux chiffres, sur le profil des eurodéputés élus en mai, qui en disent long sur la manière dont la machine bruxelloise tourne.

Ce sont deux chiffres, sur le profil des eurodéputés élus en mai, qui en disent long sur la manière dont la machine bruxelloise tourne. Près de 70% des élus allemands à Strasbourg ont été réélus: ils vont effectuer à partir de juillet leur deuxième mandat - au minimum. Côté français, la statistique tombe à 40%.

Un détail? Pas tout à fait. A lui seul, cet écart annonce ce qui saute aux yeux de n'importe quel observateur du parlement: les élus allemands sont plus expérimentés, connaissent mieux les rouages de l'institution, bref, pèsent davantage sur la vie de l'hémicycle. Les Allemands font carrière à Strasbourg, à l'inverse des élus français qui, pour nombre d'entre eux, papillonnent, attendent de trouver mieux à Paris, ou se font sortir des listes in extremis au moment d'une possible réélection (voir, en vrac, le cas limite de la socialiste François Castex en 2014, ou encore les départs en rafale d'eurodéputés français à l'été 2012, qui avaient préféré siéger à l'assemblée nationale).

La France n'est pas tout à fait la dernière de ce classement. En Italie, c'est à peine un élu sur trois qui connaît déjà le parlement, tandis que la Grèce réalise un record: 100% de ses 21 élus sont de jeunes premiers, un chiffre sans doute révélateur du ras-le-bol pour la classe politique en place…

Ce score allemand de 70% sera lourd de conséquences pour les cinq années du mandat à venir. La plupart des postes d'influence - en particulier les présidences des commissions thématiques, qui seront distribués la semaine du 7 juillet - iront à des députés expérimentés. A ce jeu-là, l'Allemagne, en misant sur ses sortants dans la constitution des listes aux européennes, a de bonnes chances de rafler la mise.

« Nous respectons le mandat unique », expliquait Andreas Schwab, un eurodéputé CDU, à Mediapart en 2013. « Et nous avons aussi, lorsque nous entrons au parlement européen, une stratégie de long terme. Ce qui est possible parce qu'il y a une relative stabilité du vote allemand lors des européennes ». Cette stabilité s'est confirmée en mai 2014, même si le surgissement du parti anti-euro Alternative pour l'Allemagne (AfD) a effrité le score du bloc CDU-SPD-Verts.

C'est l'autre différence avec la France: les élus allemands sont répartis principalement dans les groupes politiques les plus puissants du parlement (les chrétiens démocrates du PPE et les sociaux-démocrates du S&D), quand les Français, eux, sont beaucoup plus éparpillés. Cette année, la donne est encore plus rude, pour les Français: le premier bastion d'entre eux (les élus FN) va directement siéger chez les non-inscrits, après l'échec de Marine Le Pen à constituer un groupe autour du FN. Conséquence: 23 députés, sur les 76 Français, n'auront à peu près aucun poids au sein de l'institution.

Au jeu des pronostics, on parle tout de même, parmi les présidences de commission, d'Arnaud Danjean (UMP), pour la sous-commission défense, ou encore d'Alain Cadec (UMP encore), pour la commission pêche. Il n'y aura pas beaucoup plus, pour les Français. La socialiste Pervenche Berès, qui présidait la commission emploi lors du mandat précédent, ne se succèdera pas à elle-même: c'est un élu de la GUE, la gauche unitaire européenne, qui devrait obtenir la présidence. Idem pour Alain Lamassoure, qui présidait jusqu'à présent la commission du budget, et qui a choisi de ne pas poursuivre à ce poste.

Comme le résume dans son dernier essai l'eurodéputée - française - Sylvie Goulard (UDI-Modem, réélue cette année), au sujet du mandat 2009-2014, la France « a envoyé quelques personnalités dépourvues de compétences européennes, ne démontrant pas un grand intérêt pour ces questions. Peu assidues, elles n’occupent pas les fonctions de président de Commission ou de coordinateur, elles ne se voient pas confier de rapports importants ». Le mandat 2014-2019 ne devrait pas changer la donne.

Lire nos articles sur les ambiguïtés de l'Europe allemande:
Pourquoi l'Allemagne a pris les commandes du parlement européen (septembre 2013)
Angela Merkel, faiseuse de rois à Bruxelles (juin 2014)
Comment l'Allemagne a conquis l'Europe centrale (septembre 2013)

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