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Billet de blog 29 novembre 2025

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Hongrie : l'illibéralisme comme habillage d’une économie subalterne

Depuis quinze ans, Viktor Orbán est présenté comme l’architecte d’un régime illibéral inédit. Mais derrière la bataille idéologique et les bras de fer avec Bruxelles, un dossier de la revue hongroise Fordulat montre que le cœur du système est ailleurs : dans une insertion économique dépendante que le pouvoir a consolidée et optimisée au service d’un capitalisme d’assemblage.

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À la tête de la Hongrie depuis quinze ans, Viktor Orbán est souvent présenté comme l'homme fort, voire l'un des précurseurs de la révolution nationale-conservatrice qui gagne de nombreux pays développés. Mais derrière les régressions sociétales et les bras de fer avec Bruxelles, la mise en scène de « l'illibéralisme » dissimule surtout les ressorts beaucoup plus matériels d'un pays solidement arrimé à une trajectoire de semi-périphérie au sein de l'Union européenne.

Insérée depuis plusieurs décennies dans les chaînes de valeur ouest-européennes, la Hongrie repose sur un modèle économique fondé sur la compression du coût du travail, la discipline sociale et une dépendance productive structurelle - un modèle que révèlent la géographie du travail, la concentration industrielle et les inégalités régionales bien plus que le discours idéologique du pouvoir.

Le numéro 26 de la revue hongroise Fordulat, consacré à la période 2008-2018, permet précisément d'éclairer ce soubassement souvent ignoré. En mobilisant plusieurs disciplines des sciences sociales, ses auteurs reconstituent la trajectoire longue de cette insertion dépendante depuis les années 1970 et montrent ce que Viktor Orbán et le Fidesz (le grand parti de la droite hongroise, ndla) ont réellement transformé depuis 2010. Leur conclusion est sans appel : au-delà des oppositions rhétoriques qui saturent le débat européen sur la dérive autoritaire du pays, Orbán apparaît avant tout comme celui qui a stabilisé, approfondi et optimisé la fonction de la Hongrie comme économie d'assemblage dépendante. Autrement dit, l'efficacité du cadre politique centralisé et autoritaire qu'il a mis en place s'explique d'abord par sa capacité à sécuriser et à gouverner cette insertion productive au sein de l'économie européenne.

Une semi-périphérie avant même l'ère Orbán

Si le régime Orbán s'est si solidement installé dans les structures économiques et territoriales de la Hongrie contemporaine, c'est d'abord parce qu'il s'inscrit dans une trajectoire de dépendance bien plus ancienne. Fordulat rappelle que la place actuelle du pays dans la division européenne du travail a été façonnée sur plusieurs décennies, à travers une série de choix industriels, politiques et territoriaux qui ont progressivement assigné la Hongrie au rôle d'atelier d'assemblage de l'Europe de l'Ouest.

Cette trajectoire commence dans les années 1970, au crépuscule du socialisme d'État. Confronté à un ralentissement de la croissance et à la nécessité d'accéder aux technologies occidentales, le régime communiste hongrois amorce alors une ouverture sélective aux entreprises étrangères. Ce ne sont pas encore des délocalisations massives, mais déjà des coopérations techniques et des contrats de sous-traitance : externalisation de segments de production, spécialisation dans des tâches à faible valeur ajoutée, montée en puissance d'une main-d'œuvre hautement disciplinée et bon marché. La géographie industrielle du pays se recombine autour de pôles spécialisés, souvent situés dans des villes moyennes connectées aux marchés extérieurs.

L'effondrement du bloc soviétique en 1989 accélère brutalement ce mouvement. Dans les années 1990, la Hongrie opte pour l'une des libéralisations économiques les plus rapides et les plus profondes d'Europe centrale : 80 % des grandes entreprises privatisées en moins de dix ans, ouverture maximale aux investissements étrangers (40% de la formation brute de capitale), orthodoxie budgétaire et monétaire qui conduisent à des mouvements sociaux d'ampleur. 

L'industrie, très affaiblie par la transition, est rapidement restructurée autour de nouveaux acteurs. Volkswagen/Audi s'installe à Győr, Opel à Szentgotthárd, Suzuki à Esztergom, bientôt rejointes par Mercedes à Kecskemét. En quelques années, le pays devient l'un des hubs automobiles du continent européen. L'électronique suit la même logique, avec la multiplication d'usines de montage à l'est de la Hongrie. À l'approche de l'adhésion à l'Union européenne, au début des années 2000, les investissements directs étrangers affluent, renforçant la spécialisation dans l'assemblage automobile, l'électronique et la logistique.

Cette reconfiguration n'est pas seulement sectorielle ; elle est profondément spatiale. Les multinationales investissent prioritairement dans les zones bien connectées aux corridors logistiques qui relient l'Allemagne, l'Autriche et la Slovaquie. Les petites villes industrielles, déjà fragilisées par la transition, deviennent des territoires de sous-traitance dépendante. À l'inverse, de vastes régions périphériques - du nord-est au sud-ouest - sont progressivement marginalisées, condamnées à l'émigration, à l'aide sociale et aux emplois saisonniers. Entre 1990 et 2010, certaines d'entre elles perdent 20 à 30 % de leur population, faute d’emplois.

Le marché du travail se restructure alors autour de la division territoriale suivante : au nord-ouest, l'intégration aux chaînes de valeur ; au sud-est, la déprise et la pauvreté durable. La Hongrie devient un maillon fiable de la production allemande car elle assemble, teste, conditionne, transporte. Mais elle n'innove pas, ne conçoit pas et ne maîtrise que très partiellement les segments technologiques à haute valeur ajoutée. Sa position dans la hiérarchie productive est toujours celle d'un pays semi-périphérique, indispensable pour ses coûts et sa proximité logistique, et donc remplaçable dans toutes ses fonctions stratégiques.

Cette architecture industrielle pèse sur l'ensemble de la vie sociale du pays. Dans les régions intégrées, les travailleurs enchaînent des horaires flexibles, des navettes de plusieurs heures et des lignes d'assemblage à hauts rythmes. Dans les régions périphériques, les populations dépendent d'emplois précaires, de programmes d'emplois publics ou de transferts sociaux conditionnels. Partout, la mobilité forcée - en bus, en train ou à l'étranger - devient un mode de survie.

La dépendance productive se traduit en dépendance sociale, territoriale, générationnelle. C'est cette structure profonde qu'Orbán trouve en arrivant au pouvoir en 2010. Loin de s'y opposer, il va en faire le pivot de son projet politique : non pas transformer le modèle, mais l'optimiser, le verrouiller et le gouverner de manière autoritaire.

Orbán, ingénieur en chef de l'économie d'assemblage

Lorsque Viktor Orbán revient au pouvoir (après un mandat entre 1998 et 2002), la Hongrie est donc déjà solidement installée dans le rôle d'économie d'assemblage de l'Europe occidentale. Son gouvernement en fait le socle d'un projet plus large : stabiliser, approfondir et optimiser cette intégration dans les chaînes de valeur industrielles dominées par les multinationales étrangères. C'est le sens du « Système de coopération nationale » (Nemzeti Együttműködés Rendszere, NER), nom officiel donné à l'ordre politico-économique inauguré en 2010.

Le cœur du NER est une idée simple : réduire au minimum les incertitudes pour les investisseurs. Orbán identifie rapidement leurs attentes - stabilité fiscale, flexibilité du travail, infrastructures fiables - et réorganise l'État pour y répondre. La Constitution est réécrite, les contre-pouvoirs affaiblis, la justice réorientée et la banque centrale reprise en main. Toutes ces réformes sont alors présentées comme des actes de souveraineté, mais produisent dans les faits un environnement décisionnel rapide, centralisé et prévisible, où les grandes entreprises n'ont qu'un seul véritable interlocuteur : le Premier ministre.

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Dans le même temps, la Hongrie multiplie les aides d'État, les exemptions fiscales, les terrains bon marché et les investissements massifs dans les infrastructures routières et logistiques. Les corridors autoroutiers sont priorisés au détriment des transports publics ; des zones franches sont créées autour des usines ; les écoles professionnelles sont restructurées pour fournir une main-d'œuvre adaptée aux chaînes de production. L'aménagement du territoire devient un instrument d'attractivité industrielle autant que de contrôle politique.

L'un des piliers de cette optimisation est la transformation radicale du droit du travail. Dès 2012, un nouveau Code affaiblit la protection des salariés, réduit la portée des négociations collectives et renforce la marge de manœuvre des employeurs pour moduler les horaires. La fameuse « loi esclavagiste » de 2018 - qui permet jusqu'à 400 heures supplémentaires par an, payables sur trois ans - est la logique aboutie d'une décennie de flexibilisation.

Dans un pays où l'industrie automobile, électronique et logistique repose sur des chaînes just-in-time, la disponibilité immédiate de la main-d'œuvre devient un avantage comparatif stratégique. Le droit du travail est explicitement aligné sur cette exigence, et les multinationales saluent régulièrement la « compétitivité » hongroise. L'installation d'usines géantes comme BMW à Debrecen ou bientôt BYD à Szeged s'inscrit dans ce cadre.

Le NER ne fonctionne pas seulement comme un État fort face au marché : il articule un triangle entre le gouvernement, les entreprises étrangères et une oligarchie nationale en plein essor. Les « NER-lovagok » - les « chevaliers du NER » - incarnent cette nouvelle élite politico-économique. En échange de leur loyauté, ils obtiennent des marchés publics, des concessions, des positions dominantes dans la construction, l'énergie et les médias. Ils servent aussi de relais territoriaux du pouvoir, consolidant une géographie politique avantageuse pour le Fidesz, qui s'implante durablement dans tout le pays, bien au-delà de ses bastions régionaux traditionnels.

Cette alliance, que les auteurs de Fordulat décrivent comme une forme de néocorporatisme asymétrique, neutralise les autorités locales, marginalise les syndicats et accroît la dépendance de régions entières à quelques grands employeurs. Dans l'industrie, les comités d'entreprise sont affaiblis, les grèves rarissimes, et la négociation collective se réduit à la portion congrue.

La logique d'optimisation se voit dans l'espace : les grandes villes industrielles du nord-ouest - Győr, Kecskemét, Esztergom - continuent de capter l'essentiel des investissements étrangers, renforçant leur intégration dans les chaînes de valeur allemandes. À l'inverse, les régions du nord-est et du sud-ouest restent largement exclues, dépendantes des emplois publics et de programmes d'assistance.

L'ère Orbán ne crée pas cette hiérarchisation territoriale, mais la politise ouvertement. Le gouvernement décide où vont les investissements selon une logique mêlant critères économiques et loyautés politiques. Certaines municipalités proches du pouvoir voient affluer projets industriels et infrastructures ; d'autres sont délibérément marginalisées. Un « État développeur sélectif » émerge, où la géographie productive est gouvernée par le centre et mise au service d'une stratégie politique autant qu'économique.

Dans ce dispositif, les fonds européens jouent un rôle crucial. Loin de réduire les inégalités territoriales, ils servent souvent à produire des vitrines de modernisation dans des zones en déprise - routes impeccablement refaites, centres culturels sous-utilisés, bâtiments publics flambant neufs - tout en alimentant les entreprises du BTP proches du pouvoir (plus de 20 % des dépenses des fonds de cohésion atterrissent dans des projets d’infrastructures portés par des entreprises liées au Fidesz). L'argent de Bruxelles irrigue ainsi un réseau d'acteurs économiques fidèles au régime, sans modifier la logique de dépendance qui frappe les régions les plus pauvres. Cocasse quand l'on a à l'esprit les campagnes récurrentes de la droite hongroise contre la Commission européenne.

Une société tenue par le travail, la pauvreté et les inégalités sociales et spatiales

Le modèle que Viktor Orbán a consolidé ne se contente pas d'organiser l'économie : il façonne les rapports sociaux, les trajectoires individuelles et les hiérarchies territoriales. En Hongrie, la dépendance productive s'incarne aussi (et surtout) dans les corps, dans les temps de vie, dans les mobilités contraintes et dans les inégalités qui se creusent entre régions, entre groupes sociaux et entre hommes et femmes, à tel point que l'espérance de vie connaît parfois jusqu'à 8 années d’écart entre certaines régions

Dans les grandes usines automobiles et électroniques, la flexibilisation du droit du travail se traduit directement dans le quotidien des salariés : horaires élastiques, rotations sur plusieurs postes, récupérations différées, heures supplémentaires massives. Beaucoup d'ouvriers vivent à plusieurs heures de trajet de leur lieu de travail et dépendent de bus affrétés par les entreprises, qui les transportent depuis les petites villes ou les villages où l'emploi local s'est effondré.

Cette « logistique du travail » crée une dépendance double : économique - l'emploi industriel est souvent la seule source de revenu stable - et temporelle, car le temps libre se réduit drastiquement. La discipline imposée par l'organisation du travail dissout les possibilités de mobilisation collective. Fordulat montre qu'un syndicalisme déjà affaibli dans les années 2000 se retrouve marginalisé, voire neutralisé, dans les usines-clés du régime.

La stratégie d'optimisation économique repose aussi sur le travail des femmes, particulièrement dans l'électronique et les industries légères. Elles représentent une part importante de la main-d'œuvre dans les usines de montage, où les salaires sont bas et la rotation élevée. Or la politique nataliste du gouvernement, centrée sur la promotion de la famille traditionnelle, produit un double mouvement contradictoire : elle renforce la pression sur les femmes pour qu'elles assument un rôle domestique accru tout en dépendant de leur travail dans les secteurs les plus flexibles.

Ce paradoxe structurel - disponibilité totale au travail et assignation à la reproduction - se traduit par la précarité des contrats, l'absence de services publics suffisants (crèches, transports, soins) dans de nombreuses régions et l'absence de protections contre les discriminations. L'autoritarisme productif, note Fordulat, ne s'arrête pas à la porte des usines mais pénètre les sphères intimes.

Les populations roms, concentrées dans les régions les plus pauvres du pays - Borsod, Heves, Szabolcs - occupent les segments les plus précaires du marché du travail. Elles sont surreprésentées dans les emplois d'auxiliaires, de nettoyage, de gardiennage ou dans les programmes d'emplois publics (közmunka). Ces emplois, souvent temporaires et très mal rémunérés, servent aussi d'instrument politique : l'accès ou le maintien dans ces programmes dépend fréquemment des municipalités, elles-mêmes étroitement alignées sur les intérêts du Fidesz.

La dépendance aux emplois publics crée un effet de contrôle social puissant. Dans les régions périphériques, les municipalités deviennent des guichets politiques autant que des employeurs, et la population rom, déjà exposée à la ségrégation résidentielle, se retrouve prise dans une logique de dépendance qui limite drastiquement les possibilités de contestation ou de mobilité. L'absence d'investissements industriels, la faiblesse des services publics et l'émigration massive des jeunes vers l'Ouest ou vers Budapest y créent ou plutôt entretiennent un cercle vicieux de dévitalisation territoriale.

Là où dans les régions plus riches les multinationales fixent les règles du jeu et structurent la vie quotidienne, dans les régions en déprise ce sont les emplois publics et les dispositifs d’assistance qui remplissent le même rôle de stabilisation - mais sous l’autorité directe des municipalités, très souvent acquises au pouvoir. À front renversé, les deux systèmes produisent une même dépendance politique à l’accès au travail, qui devient l’un des leviers centraux du contrôle social dans le NER.

Conclusion

Depuis quinze ans, la Hongrie de Viktor Orbán est décrite à travers les registres familiers de l'« illibéralisme », de la dérive autoritaire ou du laboratoire de la droite radicale. Le dossier Fordulat rappelle pourtant une évidence trop souvent reléguée à l'arrière-plan : ce régime ne flotte pas dans l'air des idées, il s'enracine dans une architecture productive, territoriale et sociale qui le rend à la fois stable et profondément cohérent avec la géographie du néolibéralisme.

En optimisant le rôle de la Hongrie comme économie d'assemblage dépendante, Viktor Orbán n'a pas vraiment créé un modèle ; il a rendu plus efficace une structure héritée, en ajustant l'État aux besoins du capital transnational et en enfermant les populations dans des régimes d'emploi, de mobilité et de dépendance qui mettent la conflictualité sous cloche. Ce verrouillage politique, spatial et social explique la résilience du Fidesz de façon bien plus convaincante que les seuls discours sur la propagande ou l'ingénierie électorale. Il explique aussi en partie le principal échec objectif du régime, à savoir le départ massif de jeunes actifs depuis l'arrivée au pouvoir du Fidesz (plus de 360.000 Hongrois ont quitté le pays entre 2010 et 2024 ; un phénomène inédit dans un pays où l'émigration était historiquement bas).

Mais le diagnostic déborde largement le cas hongrois. Il interroge le destin des régions semi-périphériques de l'Europe, de leurs trajectoires de développement inachevées et des formes politiques qui émergent lorsque l'intégration économique se traduit surtout par la stabilisation de rôles subalternes. Tant que l'Union européenne tolérera - ou encouragera - des modèles fondés sur les bas salaires, la flexibilité extrême et la dépendance technologique, les régimes autoritaires capables d'en assurer la discipline sociale trouveront un terrain favorable. 

L'illibéralisme hongrois n'est donc pas une anomalie centre-européenne ; il est l'une des formes politiques possibles d'une intégration économique hiérarchisée. C'est cette géographie du pouvoir et du travail que met en lumière Fordulat, et que l'Europe refuse encore de regarder en face.

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