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Billet de blog 14 janvier 2026

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Pain au chocolat vs chocolatine : anatomie d'une glottophobie ordinaire

Cette éternelle querelle pittoresque diffuse en fait, insidieusement et sous l’égide de l'humour, un mécanisme de disqualification plus brutal : la glottophobie. Tiraillé entre la norme hégémonique et la défense d’un patrimoine linguistique, ce conflit montre que l'opposition sur les mots n'est pas toujours sémantique mais peut être utilisée comme arme de domination sociale et de pouvoir.

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Normalement, si vous vivez en France et que vous parlez français, vous avez forcément été exposé au débat sur la chocolatine. Il est souvent présenté comme une plaisanterie nationale, une sorte de folklore linguistique bon enfant et bon pour faire sourire deux minutes :

« Bonjour, je voudrais deux pains au chocolat s'il vous plait »
« Ah non, on n'en a pas, par contre on a des chocolatines »

Si on en reste là, c'est drôle, c'est du lubrifiant social : cela transforme une transaction commerciale froide en relation humaine chaleureuse.

Pourquoi ce débat cristallise autant

Quand on dit chocolatine, on utilise un mot régional ancré, historiquement attesté, fonctionnel et cohérent. Et lorsque l'on utilise pain au chocolat on utilise une autre formule qui est également partagée par un très grand nombre de locuteurs francophones. En fait, les deux formules sont comprises par tout le monde. La tension ne réside alors pas dans un malentendu sémantique, mais dans un rapport de force social. Elle renvoie à plusieurs lignes de tension : « Paris » vs « les régions », « norme scolaire » vs « usage régional », « légitimité symbolique » vs « légitimité linguistique ».

Et dans cette histoire, il n'y a pas un camp innocent et un camp oppresseur. Il y a deux usages, et surtout, deux volontés d'imposer « sa » norme à l'autre.

Cela étant dit, ce n'est pas un combat à armes égales. Le clan « pain au chocolat » bénéficie du poids de la norme et jouit d'une position hégémonique en France, quand le clan « chocolatine » se défend et ne lutte pas tant pour s'imposer à Paris que pour ne pas être effacé de la réalité.

La défense c'est l'attaque

D'aucuns défendront, avec ferveur et un patriotisme d'académicien, que l'on dit pain au chocolat dans toute la France et que jamais ils ne se soumettront au diktat d'une frange minoritaire de la population, coincée entre l'océan Atlantique et les Pyrénées. Ils martèleront qu'il s'agit là du « bon usage », qu'il est logique et évident. Alors que dans l'autre coin du ring, les autres, minoritaires en nombre, argueront que ce parisianisme ne passera pas et qu'il n'existe qu'un seul terme pour désigner cette viennoiserie et c'est chocolatine bien sûr.

Pour enfoncer le clou, et provoquer gentiment le camp adverse, certaines boulangeries du Sud-Ouest de la France proposent désormais des petits pains ordinaires dans lesquels sont insérées deux barres de chocolat industriel. Ceux-ci sont alors présentés comme ce qu’ils estiment être d’authentiques « pains au chocolat ». Caricature aussitôt reprise par les « gardiens du temple », loin d'être en reste, qui font circuler des images, cette fois-ci du pain au raisin revisité, mettant en scène plusieurs grains de raisins insérés dans un morceau de baguette ouverte en deux.

Ce type de manœuvre passionnée montre qu'à ce stade, le mot ne sert plus à communiquer, mais bien à défendre un territoire linguistique. Il affirme clairement : « ma manière de nommer est la bonne, la tienne est fautive ». Et c'est là que la violence symbolique s'exerce.

Glottophobie ou simple conflit de norme ?

La glottophobie, telle que proposée par Philippe Blanchet, désigne les tournures langagières et les accents qui deviennent les cibles de discriminations. Elle ne se réduit pas à des dominations verticales, mais peut apparaitre dans des conflits horizontaux lorsque des groupes s'affrontent pour imposer leur norme respective. Et ce qui compte pour qualifier une démarche de glottophobe n'est pas la genèse du conflit, ni l'histoire et l'étymologie qui se chargerait de trancher, mais plutôt un mécanisme en plusieurs temps :

  • disqualifier l'usage de l'autre : « dans le monde entier on dit pain au chocolat » vs « ici on dit chocolatine »
  • naturaliser sa propre norme : « c'est une chocolatine enfin » vs « non mais, c'est pas vrai : c'est un pain au chocolat ! »
  • légitimer la correction, voire la moquerie : « la fabrication de petits pains au chocolat dans les boulangeries » vs « la diffusion d'une image de pain au raisin revisité »

Le conflit persiste car il n'est pas linguistique mais social. Il porte sur la légitimité, l'identité et sur le droit de dire le français à sa manière. 

Blague à part

On aurait vite fait d'euphémiser la portée du débat : « franchement, c'est n'importe quoi, ça gêne personne », « on va pas commencer à parler de discrimination pour une viennoiserie », « il y a quand même des combats plus importants ! ». Alors oui,.... mais non. En fait ce n'est pas l'objet du débat qui compte (j'aurais pu choisir un autre exemple, mais celui-ci étant largement connu et partagé, il facilite la conversation) mais ce qu'il peut faire socialement. Les violences symboliques qui fonctionnent le plus sont les plus discrètes. Les plus insidieuses. Celles qu'on ne reconnait pas immédiatement. Elles sont tapies derrière le registre de l'humour, qui joue un rôle central. Ce dernier autorise la moquerie et la disqualification, sous prétexte d'un hypothétique implicite ironique : comprenne qui voudra.

Ce que cela révèle

Les problèmes commencent justement quand on veut bâillonner certains locuteurs aux usages jugés sacrilèges, au profit d'autres, réputés plus vertueux. Notre langue n'a rien à gagner à ces guerres de position. Car dès qu'un mot devient une frontière, ce n'est plus du goût de la pâte feuilletée qu'il est question, mais de pouvoir. En effet cette querelle semble inoffensive et à ce titre elle nous amuse. Cependant, les mécanismes qu'elle mobilise sont les mêmes que l'on retrouve, de manière beaucoup plus brutale, lorsqu'il s'agit de délégitimer certaines pratiques vernaculaires « banlieusardes » ou certains accents non européens. 

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