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Billet de blog 15 août 2022

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Des mails au métaverse — une histoire de la privatisation des espaces numériques

Annonce aussi nébuleuse qu'apparemment importante pour le futur de nos sociétés, le métaverse s'annonce comme un nouveau pas technologique. Super. Heureusement, ça ne cache absolument rien derrière. Circulez y a rien à voir.

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À l'origine des communications

Avez-vous déjà remarqué que vous pouvez échanger des mails avec quelqu'un, même si son mail, ses infos et son serveur ne sont pas du tout le même que le votre ?

Zêtes chez laposte, lui chez google, ben ça marche quand même. Même le système de calendrier marche à travers plusieurs entreprises indépendantes. On peux même monter son propre serveur mail, et communiquer avec les gens hébergés sur google, laposte, d'autres serveurs ; en bref, la terre entière.

En fait, le protocole mail est un protocole ouvert, que tout le monde peut implémenter pour échanger avec les autres.

Ceci créé quelque chose que l'on connaît tous sans comprendre : un marché.

Il y a un espace dans lequel des agents (vous, moi) avons besoin d'un service (une adresse mail, une interface), et n'importe quelle entreprise peut proposer une incarnation de ce service (gmail, laposte.net,…), et les agents sont libres de rejoindre et quitter les services pour un coût limité.

En échange d'argent, rarement, et plus souvent, en échange d'un changement de statut. Au lieu d'être client de gmail ou laposte.net, nous sommes producteurs de données. Les clients sont alors les annonceurs qui nous balanceront de la pub, ou directement l'entreprise qui a un intérêt à stocker de la donnée en grande quantité (espionnage, recherche,…).

Mais il y a un problème : une boîte n'a pas la possibilité de forcer une nouvelle fonctionnalité sur le protocole de communication, sans d'abord être en situation de monopole (comme Microsoft avec internet explorer au début du siècle).

Elle peut avoir une interface plus jolie, plus efficace, plus pro, mais intégrer automatiquement certains médias, ou proposer un support des «like» sur les messages demandent des évolution du protocole mail en lui-même, et l'entreprise, même si elle est puissante et compétente, est bloqué par ce protocole ouvert qu'il lui faut respecter si elle veut rester sur le marché.

Autrement dit, on peut changer d'adresse mail. On peut en avoir plusieurs. On a pas de raison a priori de rester sur l'une d'entre elle. Bref, nous ne sommes pas captifs d'une adresse mail particulière, sinon pour son adresse elle-même (ce qui, en soit, est une imperfection du protocole).

Mais bien sûr, cela a vite changé, car des monopoles sont apparus. Pas sur les mails eux-même, mais sur d'autres, nouveaux, canaux de communication.

Captation des canaux de communication

Il se passe un truc a partir de 2006 : les mails sont supplantés par d'autres systèmes.

On parlera de chats, de réseaux sociaux (Facebook en tête), qui commencent à prendre une part majeure des communications.
Tout le monde est sur Facebook, qui intègrera bientôt un système de chat intégré. Google intègre aussi un chat intégré élaboré, qui remplace presque complètement les mails dans certaines entreprises.

Le tronc commun de ces nouveaux médias, c'est d'abord «que tout le monde y est». Pas le monde entier, mais ça c'est pas grave ; plutôt «tout ceux que vous auriez besoin de contacter».

Facebook, il y a vos amis, votre famille. Le Chat Google, y a tous vos contacts pros au sein de votre boîte.

Soudainement, le mail est relégué à un usage : le contact avec ceux qui ne sont pas dans ces sphères particulières. Il le faisait avant, mais maintenant il ne fait presque plus que ça.

Et les protocoles de Chat, d'échange de photo, et autres proposés par ces plateformes qui ont plus par leurs fonctionnalités, leur design, leur proposition marketing ? Ces protocoles sont-ils ouverts aussi ? De manière à pouvoir créer un marché, avec des concurrents ?

Non. Évidemment que non.

Nous, «utilisateurs/producteurs de données» de Facebook, Instagram, Twitter, etc, sommes captif de ces plateformes. L'énergie pour changer de plateforme, ou simplement les quitter, est énorme, et d'autant plus difficile à déployer que tout est fait pour que nous y restions. Contrairement aux mails ou changer de plateforme implique uniquement un changement d'adresse (ce qui pourrait techniquement ne pas être le cas, d'ailleurs), lorsqu'on quitte un réseau social, on quitte tous ceux qui y restent.

Du point de vue de l'entreprise qui a la main mise sur ce système fermé dont personne ne s'échappe, c'est la poule aux œufs d'or. Vous pouvez «innover» librement, tout en vendant des services de (dés)informations, de publicités. La chose est sans limite.

Là où avant il y avait un marché, on trouve désormais un ensemble de lieux aux règles et usages différents, qui sont, de par leur puissance, capable d'étouffer toute alternative par le simple fait que, sur ces alternatives, il n'y a pas «tout le monde».

Et cette logique, cette privatisation de l'espace ouvert, elle est applicable au-delà des communications. Elle peut être appliquée à l'ensemble d'internet.

Le graal, la captation totale

Début 2000, il y avait des géants qui menaient la danse. Microsoft, qui a pourrit durablement les normes de conception des site web avec le monopole d'internet explorer, et Google, et son moteur de recherche révolutionnaire.

Les géants se sont démultipliés, autant en nombre qu'en force. Désormais, Google (Alphabet, pardon) n'est pas une simple start-up californienne experte en indexation, mais une boîte qui bosse dans absolument tout les domaine de l'informatique, de la recherche en IA au déploiement de service d'authentification en passant par le traitement de donnée, la bioinformatique et le stockage massif.

Pareil pour Facebook, avec une différence notable : autant Google est très utilisé dans les entreprises à tous les niveaux, autant Facebook est très implantée dans le quotidien du grand public.

Et ces dernières années, Facebook a montré une capacité d'accaparement des sphères privées du grand public, que seul le géant chinois Tiktok arrive à égaler ou dépasser.

La situation est donc favorable, (et peut-être nécessaire pour résister au géant chinois ?), pour recommencer le petit manège de privatisation vu plus haut.

Il existe un marché. Le marché des télécoms, mais pas seulement : l'échange de photo, de vidéos, la mise en contact pour objectif professionnel, privé, intime,…
Mais ce marché est limitant : une multitude d'entreprise tendent à se tirer les pattes, à se faire concurrence, et cela gêne les actionnaires, qui doivent parier sur une boîte ou une autre, comme si l'une était mieux que l'autre, alors qu'au fond, on veut juste tirer du pognon de cette mine d'or qu'est l'informatisation de la vie quotidienne des populations des pays riches ou pas trop pauvres.

Solution ? Un protocole ouvert, où tout le monde peut participer ?

Non, car le protocole ouvert n'est pas rentable en lui-même : il existe, mais chacun va avoir ses données dans son coin, et ce sera encore la concurrence. Pire : il permet et même encourage la concurrence, ce qui n'est pas à l'avantage d'une entreprise qui arriverait première sur un marché, et donc souhaiterais s'assurer d'un monopôle durable. De plus, même si ce protocole évolue vite pour accumuler des innovations, les innovations seront de fait partagées entre toutes les entreprises, diminuant encore la capacité d'une entreprise à assurer son monopôle, et donc son intérêt à créer un tel marché.

La solution est apportée par Facebook à l'annonce du multivers, qui avait deux messages très distincts, pour deux catégories de personnes.

Le grand public, les utilisateurs de réseau sociaux, se sont vu vendre une vision très science-fictionnelle d'un futur, avec un récit très parlant invoquant les symboles habituels du futur, notamment des technologies toujours plus faciles à utiliser et toujours mieux intégrée dans notre quotidien, notamment les réalités virtuelle et augmentée.

Les investisseurs, les industriels, eux, ont reçu un autre récit : Facebook annonce qu'il met en chantier un système privatisé et non-ouvert qui va capter à la fois les communications les échanges médias, les achats, et tout ce qu'internet permet de faire. Et même plus, en fait : car avec les caméras et les systèmes d'information nécessaires pour gérer la réalité virtuelle, il y aura encore plus de caméra, encore plus d'appréhension du monde réel depuis internet.

Et cette annonce est très importante, car elle positionne Facebook comme un faiseur de marché. Si suffisamment d'entreprises jouent le jeu, et si une masse critique d'utilisateurs/producteurs de données rejoignent le train en marche, alors Facebook sera gestionnaire et possesseur de son propre marché, le métavers — le méta-marché, donc — un système privé et cloisonné qui en son sein permet de créer des entreprises, des services,…

Et cela devrait vous faire penser à l'internet chinois, où les utilisateurs n'utilisent pas un navigateur web pour surfer, mais un navigateur web qui n'accède qu'à un site, une sorte de super-facebook qui permet de payer, de discuter, de faire son CV ou que sais-je encore, dans la seule interface conçue par le gouvernement, et où les entreprises se trouvent aussi, pour faire publicité, vendre leurs produits, etc.

Et c'est normal : c'est exactement ce que sera le métavers : une surcouche au web existant qui doit capter l'ensemble des échanges d'informations ayant lieu sur le net.

Le métavers est un méta-marché englobant et privatisé

Le modèle chinois a une plus grande surface de rentabilité et contrôle que l'internet libre et ouvert, car tout, absolument tout, peux y être monnayé, là où laisser la possibilité aux utilisateurs/producteurs de donnée de se déplacer librement avec des protocoles ouverts empêche une bonne partie du tracking et du contrôle de contenu (bien que ce soit déjà très bien surveillé, bien sûr ; mais ça pourrait être bien plus efficace).

Mais il ne semble pas applicable directement dans nos sociétés occidentales où il y a une très forte volonté de dispersion des services, et justement, abhorre le contrôle trop visible du contenu.

Le métavers de Facebook est justement une manière de résoudre ce problème : en vendant «un progrès technologique», que personne dans nos sociétés occidentale ne saurait refuser, accompagné d'une symbolique forte perçue comme positive, voire inévitable, qui permette de supplanter les protocoles non-privatisables par des protocoles contrôlés, privatisés.

(On a tous en tête les images hollywoodiennes des technologies futuristes de réalité augmentées, avec les interfaces flottantes dans l'air, les informations qui s'affichent dans l'environnement. Je profite de cette parenthèse pour rappeler que si elles sont effectivement à portée de main, ces technologies ne sont néanmoins pas nécessaires pour assurer l'existence et la pérennité du socle privatisé, ce qui compromet leur apparition)

Et dans les faits, cela se réalisera en déplaçant le socle des services internet, pour permettre, in fine, la marchandisation et le contrôle absolu des données sur internet par une seule entité privée.

Bref, le métavers est l'habillage sympathique, techno-positif et mûrement réfléchit par des experts en communication, d'une tentative de privatisation de l'information, non par un état, mais par une entreprise.

Comme on dirait dans la langue de Bookchin : Capitalism as usual.

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