Invitée du blog : Judith Bernard

Je reprends ici, avec son accord [**voir commentaires en bas d'article**], un texte rédigé par Judith Bernard à l'attention de l'association des Citoyens Constituants. Judith Bernard est journaliste, comédienne et metteuse en scène, fondatrice du site Hors-Série, militante du tirage au sort, et fait partie des 50 initiateurs du M6R. Elle avait expliqué son engagement dans le texte «Pour la souveraineté du peuple, contre la souveraineté du capital». Les Citoyens Constituants est une association appelant à signer pour le M6R et militant pour le tirage au sort (TAS) de la Constituante. Je pense utile de publier ce texte car il revient de façon claire et argumentée sur certains débats qui éclosent ici ou là sur la plateforme Nous le Peuple (NLP), parfois houleux, souvent le fait d'une poignée de signataires bien renseignés et hyperactifs. Ces échanges, parfois à la limite de la courtoisie, semblent dépasser voire agacer d'autres signataires qui ne viennent pas au M6R pour participer uniquement à une discussion sur le TAS, comme l'attestent les déclarations sur le mur citoyen. C'est aussi l'occasion de rappeler le but de la plateforme de discussion NLP : agora numérique ouverte, chacun peut poster le texte qu'il souhaite, à la seule condition de respecter la charte des commentaires (inspirée de Médiapart !), voter pour ou contre les articles des autres, commenter ces articles et voter pour les commentaires. La plateforme a pour fonction d'être le support des discussions politiques autour du M6R : développement du M6R, outils de mobilisation, contenu de la Constitution, stratégie pour l'obtenir, auto-organisation du M6R, articles d'actualité, etc. D'ailleurs, inscrivez-vous et participez : https://www.m6r.fr/nouslepeuple/register.php ---------- Message de Judith Bernard ---------- Chers Citoyens Constituants, Je profite d'avoir enfin un peu de temps pour vous faire savoir ma position par rapport à votre travail dans le M6R. Et je dois vous dire que c'est une position très critique. Je suis comme vous une ardente militante du tirage au sort, je n'ai économisé aucune force pour faire avancer cette idée au sein du M6R, vous savez donc que nos objectifs sont absolument concordants. Et pourtant, je ne peux que me désolidariser de la plupart des initiatives que vous prenez au sein du mouvement. J'ai voté pour Wikicrate, parce qu'il portait l'idée du TAS, pour l'assemblée représentative du M6R ; mais je ne me suis pas du tout reconnue dans sa demande que "seuls les tirés au sort puissent émettre des votes décisionnaires" : cette revendication sectaire, brutale, stigmatisante vis à vis de ceux qui avaient conquis leur place par l'élection me semblait inacceptable. Certes, je suis comme vous convaincue de ce que le TAS est la procédure la plus juste, et qu'il produit la représentation la plus fidèle et la plus fiable ; mais nous travaillons dans le M6R avec une foule de gens qui raisonnent selon d'autres logiques, d'autres cultures politiques, d'autres approches philosophiques de la représentation et de la légitimité en politique. Et il faut les respecter. Bien sûr nous ne sommes pas d'accord avec eux ; bien sûr nous sommes inquiets de voir des procédures au sein du mouvement qui ne relèvent pas d'une véritable exigence démocratique ; et bien sûr il ne faut pas abandonner nos convictions et nos aspirations. Mais il convient de se battre pour nos idées de manière CONSTRUCTIVE. Cela suppose un dosage savant entre la confiance et la défiance, et je pense que votre problème principal se situe là : vous ne fonctionnez que selon la défiance (essentielle, bien sûr : il faut toujours être vigilant, lucide, critique). Mais elle ne produit rien, cette défiance, si elle n'est équilibrée par le travail de la confiance. Des exemples : 1) lorsque vous avez alerté la communauté des signataires des problèmes de votes multiples possibles pour l'élection, j'ai pris votre inquiétude très au sérieux, je l'ai aussitôt exprimée à mon tour au comité technique, qui m'a fait connaître les procédures de contrôle qui seraient appliquées en fin de période électorale ; ces procédures me semblaient faire preuve de bonne volonté et de sérieux, j'ai donc opté pour la confiance - tandis que de votre côté, vous avez persisté dans la défiance, refusant catégoriquement de faire l'hypothèse de la bonne foi et de la bonne volonté de la part du comité technique. Cela se veut lucide et exigeant, mais c'est insultant, agressif et décourageant. 2) lorsque nous avons appris les procédures de désignation de l'assemblée représentative, nous avons tous tiqué devant le principe de la désignation par le Comité d'Initiative de quelques membres qui n'étaient donc ni élus ni tirés au sort. Comme vous, je pense que ce mode de désignation est toxique et malvenu, notamment en ceci qu'il fait subsister le CI dans l'AR, alors que le CI est l'endroit où se concentrent tous les vices congénitaux du mouvement, et qu'il faut donc urgemment l'abolir. J'ai donc refusé de faire partie de ces "désignés" - on me l'a proposé, à maintes reprises, et de manière très cordiale et chaleureuse ; mais j'ai persisté dans mon refus afin de ne pas valider cette procédure qui me semblait illégitime. Je n'ai pas caché les raisons de mon refus, je l'ai expliqué à ceux qui me le demandaient, mais je n'ai pas non plus publié de tribunes enflammées ici et là pour dénoncer à hauts cris ce qui me paraissait relever d'une maladresse et d'une persistance des réflexes politiques du passé, regrettables, mais dépassables peu à peu si nous les contestons patiemment et respectueusement. Vos campagnes de dénonciation très agressives n'ont, à mon avis, pas aidé le mouvement, dont vous sous-estimez la fragilité quand vous le malmenez sans ménagement alors que c'est une forme encore balbutiante. 3) Toujours à propos des procédures de désignation des membres de l'AR, qui vous paraissent entachées de soupçon puisque l'informaticien ou plus généralement des membres du comité technique ont pu y être largement (et selon vos hypothèses, comme toujours commandées par la défiance, frauduleuses) élus, je ne peux, à nouveau, rejoindre votre analyse : j'ai moi-même voté pour l'une des membres du comité technique ; il me manquait un peu des filles, pour compenser mes votes pour les garçons, et il n'y avait pas assez de candidates proTAS pour moi, alors j'ai cherché d'autres critères de pertinence. Et oui, le fait d'avoir déjà copieusement bossé pour le M6R, d'avoir donné tellement de temps et d'énergie pour que ça fonctionne sur le plan technique, ça me semblait un bon critère. Je ne suis pas la seule, je pense, à avoir appliqué ce raisonnement dans mon choix de vote ; cela peut sans peine expliquer les très bons scores que vous vous hâtez d'interpréter comme des fraudes. Toujours ce problème d'opter pour la défiance, quand le choix de la confiance était possible. D'une manière générale, je pense que vous faites une grave erreur méthodologique ; la position systématiquement défiante (et donc offensante pour tous ceux qui sont de bonne foi et de bonne volonté) est éminemment dissuasive pour tous les signataires qui suivent tout ça d'un peu plus loin, et qui voient chaque jour se multiplier les campagnes non seulement critiques (ce serait intéressant), mais le plus souvent diffamatoires, paranoïaques, et finalement destructives pour le mouvement. A l'arrivée, vous défendez mal l'idée du TAS, car vous le faites apparaître comme la revendication d'un groupe aux méthodes si radicales, si agressives, si destructrices qu'elles vous apparentent à une sorte de formation "terroriste" (au sens faible d'un terrorisme virtuel, bien sûr, mais terrorisme quand même : de moins en moins de gens ont envie de vous parler, de vous écouter, de travailler avec vous - et au passage, c'est l'idée du TAS qui passe à la trappe, parce qu'elle devient la lubie d'une bande d'agités refusant par principe tout compromis de confiance). Alors voilà : moi je ne me reconnais pas dans vos méthodes, et je pense que vous désservez l'idée ; ça me semble assez grave. De mon côté, je continue de porter le combat à ma manière : dans la recherche du dialogue, dans l'exigence permanente de la rationalité, dans une critique apaisée des maladresses, des erreurs, des errements que je peux constater, mais dans la volonté opiniâtre de maintenir la possibilité d'un groupe de travail le plus large possible - il y faut, je vous le redis, de la confiance. A la manifestation du 9 avril, j'ai tracté pendant trois heures pour le M6R - nous avons recueilli plein de nouvelles signatures, et je ne perds pas de vue que l'ampleur du mouvement est décisive pour lui donner la force d'une véritable action politique à terme. Je viens de livrer un entretien en forme de plaidoyer pour le TAS à la revue Ballast, qui paraîtra en mai. Je parle pacifiquement, cordialement, respectueusement, à tous ceux qui sont disposés au dialogue, et je crois que cela porte ses fruits, peu à peu. S'il y a aujourd'hui un quart de l'assemblée représentative du M6R tirée au sort, c'est déjà une immense victoire - vous rendez-vous compte de cette conquête, dans un mouvement où le TAS a d'abord suscité tant de méfiance, a fait l'objet de campagnes calomnieuses effarantes ? Vous rendez-vous compte d'une telle conquête, dans un mouvement initié par un élu (Mélenchon), dans un mouvement animé par bon nombre de personnes appartenant à la culture de la politique professionnelle ? C'est une avancée prodigieuse, et ce peut être la plus belle des promesses pour la suite, si nous savons la faire fructifier ; il faut donc la cultiver, cette graine de démocratie déjà semée là : avec patience, et cette sorte de délicatesse dont vous avez tout à fait oublié les vertus, à force de croire (comme nos pires adversaires) que le combat pour les idées prend nécessairement la forme d'une guerre sans pitié. Encore ceci : l'un des enjeux principaux du combat en faveur du TAS consiste à faire apparaître que c'est une proposition raisonnable et rationnelle. Il convient donc de ne jamais se départir de ces qualités quand nous militons pour le sort : il nous faut être raisonnables (toute action de groupe suppose le respect des partenaires, et la confiance dans une action commune possible : c'est cela, être raisonnable quand on s'engage dans un mouvement) et rationnels (mesurer avec sang-froid les interprétations possibles des faits, en ne cédant jamais aux passions interprétatives : l'interprétation systématiquement défiante est une passion aveugle, ce n'est pas rationnel, de même que serait irrationnelle une attitude systématiquement confiante ; encore une fois, c'est une question de dosage des affects). La démocratie est un patient travail ; pour l'heure, il me semble que vous manquez à la fois de patience, et de sens du travail (le travail de la confiance). J'espère que vous aurez, pour le coup, la patience de me lire jusqu'au bout, et de réfléchir calmement aux vices et vertus des différentes méthodes de combat. Cordialement, Judith Bernard.

[**Edit du 24 avril à 18h ce texte a été envoyé à contact@m6r.fr et suite à un quiproquo, j'ai cru que je pouvais le diffuser tel quel sur ce blog. Au regard du commentaire de Judith Bernard ci-dessous, ce n'était pas le cas. Je la prie de m'en excuser. Mais le dépublier serait encore moins transparent et sèmerait le trouble là où il n'y en a pas : je le laisse avec ces précautions d'usage et en cohérence avec son commentaire demandant de ne pas l'effacer. Le débat éclairé crée la consience ! **]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.