Lettre à mes collègues

Lettre à mes collègues, Si les émotions sont légitimes, elles ne doivent pas entraver notre capacité à penser librement. Exigeons un espace pour un temps de réflexion collective : nous le refuser, c'est nier la nécessité de prendre en compte la complexité du réel, ce qui est une atteinte à la démocratie.

Lettre à mes collègues

Chères et chers collègues de l’Éducation nationale,

Vous êtes en colère,

Vous êtes écœurés par le mépris du ministre et de son gouvernement, nageant dans l’impréparation, mais œuvrant avec autoritarisme, sans connexion avec le terrain, où les chefs d’établissement agissent à leur place, souvent en improvisant.

Vous êtes révoltés par la manière autoritaire et indigne dont ils nous traitent en cette rentrée chaotique et cacophonique, après l’assassinat de notre collègue Samuel Paty et en ce début de confinement aux protocoles sanitaires mouvants et inapplicables,

Vous êtes dégoûtés par si peu de considération pour notre profession qui subit les injonctions contradictoires à longueur de temps et qui apprend par voie de presse comment va se dérouler la rentrée.

Vous êtes indignés par les annonces dérisoires et inapplicables, par une gestion ministérielle de la débrouille, par les incohérences, par le manque de concertation et de temps, par la désorganisation de l’école, la dégradation des conditions de travail, la mise en danger de la santé des personnels et des élèves et le manque de moyens pour y faire face .

Vous êtes consternés et inquiets car les annonces et les protocoles ne répondent en rien aux réalités auxquelles nous faisons face depuis des mois et qui détériorent un peu plus chaque jour nos conditions de travail déjà bien dégradées ces dernières années.

Vous êtes en colère.

Comment ne pas ressentir durement ce énième « crachat institutionnel » du 30 octobre 2020 ?

Comment réagir autrement face à cette incurie des dernières semaines ? Il n’y a même plus l’excuse, alors bien fragile déjà, de la sidération du printemps.

Je suis, comme vous, affectée et directement concernée par les événements et les décisions gouvernementales.

Mais qu’attendre de bon de ce gouvernement ?

Pour ma part, je ne m’attendais à rien d’autre qu’à la déréglementation de l’Éducation nationale et à ses conséquences désastreuses sur les personnels et leurs statuts. Je le sais depuis l’élection du président Macron et sa présentation de CAP22, sa politique budgétaire des services publiques. Je le sais depuis la mal nommée « ÊÉcole de la confiance » et la mise en place de la réforme du lycée du Ministre Blanquer.

Je constate.

Quand, après des semaines de grève, un ministre sourd et désavoué par la profession qu’il représente est reconduit lors d’un remaniement ministériel, nous ne pouvions absolument rien attendre de ce ministre et du chef de l’état qui l’a nommé et cela annonçait des jours bien sombres.

Il y a donc bien une volonté manifeste de poursuivre dans une et une seule direction, avec autoritarisme et surdité, pour la même politique : celle de cap22, de Blanquer, de Macron, celle des coupes budgétaires et de la réforme des retraites.

Nos émotions sont légitimes ; elles sont salutaires comme première étape avant l’action collective.

Et aux émotions doit succéder la réflexion collective sur ce qui nous a conduits dans ce bain d’eau croupie.

Nous sommes en rupture.

Nous n’avons plus confiance en notre institution, en notre ministre, en notre gouvernement. Comment attendre alors notre dévouement plein et entier ? Reste notre conscience professionnelle… peut-être. Comment en sommes-nous arrivés à cette défiance irrémédiable ?

Les commissions paritaires telles qu’elles existaient pour contrôler les décisions sur les carrières et les postes ont été supprimées et les CHSCT ne sont plus consultés. Les décisions sont prises au niveau national, sans concertation, en passant par-dessus les corps intermédiaires représentatifs, déconnectées des réalités de terrain, annoncées par vidéos en ligne ou par voie de presse et toujours au dernier moment. Même les chefs d’établissement sont victimes à présent de ce dysfonctionnement caractérisé et volontaire : leur souffrance est la nôtre.

Nous sommes en droit de nous interroger.

Nous plonger dans une cacophonie permanente, nous noyer sous des incohérences et des injonctions contradictoires multiples et récurrentes, nous faire errer dans les labyrinthes des consignes sanitaires, sécuritaires et protocolaires, voilà ce à quoi nous sommes confrontés. Et cela n’est-il pas un moyen manifeste et volontaire de figer notre pensée, notre réflexion collective et toute forme de volonté d’action ?

Nous sommes maintenus dans la réaction à l’urgence et dans l’émotion immédiate face à cette urgence, légitimes certes, mais pétrifiantes. La méthode employée par le gouvernement est faite pour nous contraindre, nous paralyser, pour nous museler.

Cette rentrée du 2 novembre en est l’exemple : au lieu de nous laisser du temps de réunion, de discussion et de réflexion, par tous les moyens possibles, après l’événement du 16 octobre qui a choqué tout le monde, le Ministre veut nous empêcher de penser collectivement en nous enfermant dans l’urgence du confinement et de la mise en place des protocoles sanitaire et sécuritaire, comptant sur notre conscience professionnelle individuelle.

Pourquoi ? Le gouvernement se sentirait-il si fragile au point de ne pas nous permettre de nous réunir un moment au sein de nos établissements ? De quoi a-t-il peur ? Que nous comprenions de quoi il retourne ? Nous laisser réfléchir collectivement constituerait-il un danger ?

Moi je le pense. Je pense qu’il prendrait le risque que nous tirions la chasse d’eau.

Face à ce constat, comment sortir de ce saisissement prolongé dans lequel le gouvernement souhaite nous maintenir ?

En nous mettant en mouvement.

Contre la paralysie, il y a le mouvement. Un mouvement collectif, unitaire et salutaire.

D’abord le mouvement de la pensée et de la parole.

Reprendre ce qui nous anime, reprendre le terrain de la réflexion et de la parole collectives, en nous réunissant dès que possible : Comment défendre l’École Républicaine ? École Républicaine louée par le chef de l’état avec grandiloquence, mais piétinée par son gouvernement et les mesures prises, un goût prononcé du « en même temps » qui empoisonne tous les services publics. Car ce « en même temps », nous le savons, n’est pas la formulation d’une volonté de compromis, mais bien la formule d’un brouillage permanent : nous voulons sortir de ce système des formules, du prêt-à-penser autocratique. Attachés au fonctionnement de la démocratie, n’ayons pas peur de nous positionner en tant que penseurs. Et penser demande du temps, les jeux pseudo-rhétoriques à grands coups de maximes ne peuvent pas séduire car la pensée se fait dans la complexité. Nier la complexité du réel est une atteinte à la démocratie.

Défendre l’École Républicaine : cela passe par la défense des personnels, de leurs statuts, de leur autorité et de leur santé. Parlons de nos revendications, lignes chorégraphiques précises et claires qui organisent notre pensée et qui nous permettent de mener la danse.

Ensuite le mouvement des corps intermédiaires, nos syndicats.

Ces corps en mouvement que Macron s’est promis de faire disparaître, qu’il nie ostensiblement, mais qui résistent (la République leur en laisse encore le droit) : ils accompagneront et soutiendront notre ballet.

Enfin, un mouvement d’inversion : notre danse clairement chorégraphiée doit provoquer un changement, un renversement de situation. La paralysie doit changer de camp. Le gouvernement, subjugué devant une si belle et puissante danse, acculé par tant de détermination et de force collectives, n’aurait d’autre choix, pour se remettre en mouvement lui-même, que de satisfaire nos revendications.

Sinon, c’est la paralysie de la République toute entière.

Et avec elle, celle de nos libertés fondamentales.

Car la République, c’est d’abord l’Ecole Publique.

Cécile D. et Ludivine R., professeures de Lettres.

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