Amazon lorgne sur l’Alsace pour implanter un entrepôt géant

La multinationale américaine souhaite installer un pôle logistique de 150 000 m² sur la commune de Dambach-la-Ville, en Alsace. Ce projet titanesque divise, alors que la multinationale refuse de communiquer sur le sujet.

Le « monde d’après » n’est visiblement pas celui de la fin de l’expansion d’Amazon en France. Le géant américain projette d’installer un centre logistique de 150 000m² dans la commune de Dambach-la-ville, près de Séléstat. C’est environ huit fois plus grand que la surface moyenne des entrepôts et plateformes logistiques dans l’hexagone. [1]

Gilbert Scholly, président de la communauté de communes du Pays de Barr, confirme l’information au téléphone. « Pour l’instant, ce n’est pas acté, mais c’est vrai que nous avons des discussions avec eux depuis le deuxième trimestre 2019. Nous avons déjà rencontré certains représentants mais nous avons signé une clause de confidentialité. Je ne serais plus président de la ComCom (communauté de communes ndlr) après le second tour des municipales, mais le nouveau conseil communautaire, qui s’installera en juillet, décidera si oui ou non le projet est validé. » 

Son enthousiasme pour le projet, Gilbert Scholly ne le cache pas. Au bout du fil, il affirme que l’ensemble des maires de la ComCom est favorable à l’arrivée d’Amazon dans le Pays de Barr, comme Claude Hauller, maire de Dambach-la-Ville. Ce dernier est pressenti pour prendre la succession de Gilbert Scholly à la présidence de la ComCom, qui ne se représente pas. [2] « Lui aussi (Claude Hauller ndlr) est favorable au projet. Mais attendez, on parle d’un investissement de 240 millions d’euros et de la création de 1000 emplois, je ne sais pas si vous vous en rendez compte » lâche-t-il d’un ton convaincu au téléphone.

« l’une des armes du géant américain, c’est le chantage à l’emploi. »

Le choix géographique du géant américain n’est pas anodin. Son implantation dans des zones « paupérisées », moins performante économiquement par rapport aux régions voisines, place Amazon dans une position de force au moment d’obtenir l’aval des élus et d’acquérir un terrain. Pour Benoît Berthelot, auteur du Monde selon Amazon, « l’une des armes du géant américain, c’est le chantage à l’emploi. Amazon souligne qu’il pèse près de 9.300 contrats à durée indéterminée, autant d’intérimaires. Ils utilisent surtout cette arme localement au moment d’implanter leurs entrepôts, notamment dans des zones sinistrées au niveau de l’emploi », affirme le journaliste dans une interview pour Marianne.

Gilbert Scholly confirme cette impasse au téléphone. « On est un territoire pauvre par rapport aux voisins d’Obernai, de Séléstat ou Molsheim. Ils ont déjà des grosses entreprises sur leurs territoire comme Kronenbourg, Bugatti etc.. Imaginez-vous qu’on refuse Amazon dans le secteur de Barr, et qu’ils s’implantent juste de l’autre côté du Rhin. On aura tous les inconvénients, avec la circulation de camions et d’utilitaires, mais sans en avoir les avantages. S’ils ne s’installent pas chez nous ce sera autre part. »

Pourtant, le président de la ComCom de Barr affirme ne pas être « à genoux devant eux. (Amazon ndlr) Si on ne veut pas leur vendre le terrain on ne leur vendra pas. Mais un tel investissement et la création d’emploi c’est dur à refuser dans la situation actuelle. »

Des militants bloquent l’entrepôt d’Amazon de Montélimar, le 30 novembre 2019. © Justin Carrette Des militants bloquent l’entrepôt d’Amazon de Montélimar, le 30 novembre 2019. © Justin Carrette

 Au moment d’évoquer les pratiques fiscales et sociales d’Amazon, Gilbert Scholly coupe court. « L’Etat a le pouvoir réglementaire. Ce n’est pas à nous de régler les problèmes que Amazon peut avoir avec le droit du travail, et personne n’est obligé d’aller travailler chez eux. C’est un problème sociétal, les gens ont qu’à arrêter d’acheter chez Amazon et ils n’auraient pas besoin de construire un nouvel entrepôt. »

Contacté par mail, le service presse du groupe américain n’a pas livré d’informations supplémentaires, et n’a pas répondu aux questions concernant les arguments de l’opposition au projet. « Nous n’avons à ce jour rien à annoncer à Dambach-la-Ville. […] nous travaillons à l’évidence main dans la main avec les élus locaux pour la réussite et la pérennité du projet d’ouverture d’un site Amazon, notamment en matière d’emploi, de trafic routier et d’impact environnemental. » Amazon reste en effet toujours très discret quant à leurs implantations en France. Selon plusieurs associations dont les Amis de la Terre, la firme prévoirait la construction de 8 autres entrepôts de ce type dans l'hexagone. 

Levée de boucliers pour « stopper ce projet insensé »

Ce projet titanesque fédère également l’opposition. Depuis le début du mois de février, des voix s’élèvent dans la région pour s’opposer au projet et avertir les élus sur l’impact néfaste que pourrait avoir un tel entrepôt sur le territoire.  Un collectif, constitué notamment du Chaudron des Alternatives, de la Confédération des Commerçants de France, d’Alternatiba ou d’Attac, a lancé une pétition en ligne pour demander aux élus locaux de refuser ce projet. A ce jour, elle compte près de 14 000 signataires.

Eloi Navarro, membre du collectif Le Chaudron des Alternatives, est convaincu que l’installation d’Amazon à Dambach-la-Ville portera préjudice au territoire. « D’un point de vue local, on va densifier un secteur déjà extrêmement pollué (Dambach-la-Ville se situe en bordure de l’A35 ndlr) avec l’augmentation du trafic de camions et d’utilitaires autour de l’entrepôt. Les commerces locaux vont également subir la concurrence déloyale d’Amazon, qui ne respecte pas le droit des travailleurs et pratique l’optimisation fiscale. Une étude gouvernementale souligne également que pour 1 emplois crée dans la firme, 2,2 emplois sont détruits localement. [3] »

Le 22 mai, le collectif a également envoyé une lettre ouverte à tous les élus du Pays de Barr pour « stopper ce projet insensé », et convaincre certains élus, avant le débat autour du projet au conseil communautaire, prévu en juillet. « […] ce serait 18 hectares de terres agricoles qui seraient bétonnées pour ce projet, au mépris de l’urgence écologique et de relocalisation de l’alimentation. […] De tels projets sans concertation de la population concernée, qui plus est, ne peuvent plus et ne doivent plus être acceptés. Il est temps de repenser notre modèle de société et de répondre à la crise environnementale, sociale, et aux futurs chocs annoncés, par des solutions concrètes construites avec les citoyens, ainsi que préserver nos lieux de vie et leurs habitants […] », peut-on notamment lire dans le courrier.

Pour l’instant, « très peu de réponses » assure Eloi Navarro. « Certains élus nous apportent leur soutien, mais souhaitent encore rester anonyme. » Si le projet venait à être validé par le conseil communautaire, le militant promet « des actions sur le terrain. Beaucoup d’associations et de collectifs opposés au projet sont habitués à recourir à la désobéissance civile. »

Le Chaudron des alternatives ne se contente pas de s’opposer frontalement au projet et au « modèle économique d’Amazon. » Le collectif souhaite proposer aux élus « un projet alternatif concret et viable économiquement ». Créer un jardin intercommunal pour les établissements publics (ehpad, écoles etc), installer des maraîchers et accompagner les jeunes porteurs de projets, construire des bâtiments pour louer à des artisans ou des artistes… les propositions sont nombreuses pour utiliser différemment le terrain qui est censé accueillir l’entrepôt d’Amazon. [4] En Alsace centrale, le monde de demain est à portée de main.

Justin Carrette

[1] Selon une étude du commissariat général du développement durable publié en mars 2019, la surface moyenne des entrepôts et centre logistique en France est de 18.600m².

[2] https://www.dna.fr/politique/2020/05/23/deuxieme-mandat-pour-claude-hauller-avec-deux-nouvelles-adjointes

[3] https://www.challenges.fr/services-et-distribution/amazon-detruit-deux-fois-plus-d-emplois-qu-il-n-en-cree-selon-mounir-mahjoubi_686118

[4] https://chaudrondesalternatives.fr/

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