À votre écoute : quand le télétravail n’est pas une option (témoignages) - Partie 1

Depuis le 17 mars, la France tourne au ralenti. Le confinement a forcé la plupart des habitants à rester chez eux pour diminuer la propagation du coronavirus, mais d’autres continuent de se rendre sur leur lieu de travail

Les personnes interviewées travaillent dans des structures différentes (des indications plus précises sont données à la fin) qui se sont retrouvées face à des difficultés diverses. Cependant, aucune d’entre elles n’est en contact direct avec des malades du Covid-19.

Photo par Adam Nieścioruk via Unsplash Photo par Adam Nieścioruk via Unsplash

25%, c'est le pourcentage de travailleurs obligés de se rendre sur leur lieu de travail pendant le confinement*. À une semaine de la fin annoncée de celui-ci, Lutte a souhaité recueillir différents témoignages.

Un travail essentiel ? « Notre présence est nécessaire » (Béatrice)

Que ce soit Olivier1, infirmier au sein d’une Antenne Médico-Psychologique, ou Béatrice2, secrétaire comptable dans un établissement qui gère des adultes en situation de handicap mental, ils ne remettent pas en cause le caractère indispensable de leur travail sur place. Béatrice témoigne : « Notre présence est nécessaire, même en cette période inédite et compliquée. Les dossiers administratifs des adultes doivent toujours être traités ainsi que les documents concernant les salariés ».

Du côté d’Olivier, la période serait même encore plus importante dans son domaine : « Lors d’une pandémie de cette envergure, je pense que nous avons un rôle essentiel auprès de la population mais aussi auprès des soignants. Il est impossible pour notre service d’arrêter son travail car les problèmes psychiatriques ou relevant de la santé mentale ne cessent pas et ce contexte est propice à l’essor de situation de stress, d’anxiété, d’angoisse. Notre rôle est de répondre rapidement aux différentes demandes et de donner une réponse rapide et efficace aux difficultés rencontrées ».

Pour Charlène3, neuropsychologue dans un centre hospitalier, la question du télétravail s’est posée au début, mais elle a vite été évacuée : « Je pense que mon travail est essentiel pour permettre le maintien d’un fonctionnement et d’une prise en charge optimale au sein de l’unité cognitivo-comportementale (UCC) où j’exerce en priorité. Les missions rattachées à mon poste étant quasi-impossible en télétravail, nous avons décidé en équipe pluridisciplinaire et avec la direction hospitalière, que je devais continuer de me rendre sur mon lieu de travail pour permettre un accompagnement respectant au mieux le cahier des charges d’un UCC ». Le risque dans le cadre de son travail aurait été d’enlever toutes les spécificités de son unité, mais aussi d’augmenter des difficultés qui existaient déjà auparavant.

Mais le télétravail peut parfois être partiel, ce qui est le cas pour Michel4, chef de service dans le même établissement que Béatrice. Cependant, sa situation est originale : « Je réalise un jour de télétravail par semaine. Ma présence est requise pour être auprès de mes équipes et les soutenir dans cette période particulière. Je dois être présent physiquement également pour les personnes accueillies, j’ai le devoir de faire appliquer les gestes barrières et faire en sorte d’être réactif et soutenir l’ensemble ».

Pour Laure5, qui est maîtresse de maison, la question ne se pose pas : « Les enfants ont besoin de nous, même dans cette période, cela ne change pas leur prise en charge ». Pareil pour Anne**6 , employée commerciale dans un supermarché, elle ironise : « Les rayons d’un magasin ne se remplissent pas tout seul ! »

Un travail bien protégé ? « Les premières semaines étaient chaotiques et angoissantes » (Charlène)

Du côté de la sécurité, les témoignages divergent complètement, certains se retrouvent mieux protéger que d’autres. Laure, qui ne travaille pas dans le milieu médical, n’avait pas de masque : « Nous n’avons eu aucune protection, car la direction n’en possédait pas et qu’il était impossible de s’en procurer. Nous venons seulement d’avoir des masques ».

C’est le contraire pour Béatrice : « Tout est mis en place pour nous sentir protégés face à cette épidémie (changements de tenue, prises de température, masques, gels hydroalcoolique, désinfectant) ». C’est le cas aussi dans le supermarché où travaille Anne : « Mon employeur nous fournit masques ou visières, gants et gel hydroalcooliques. Les caisses sont protégées par des plaques de plexi, et nos locaux sont régulièrement désinfectés ».

Mais c’est particulièrement pour le personnel hospitalier qui n’est pas directement au contact des malades que la situation se corse. Olivier raconte que les débuts n’étaient pas simples : « Au départ, les protections que nous avons eues sont celles qui étaient existantes dans notre service, soit quelques masques et du gel hydroalcoolique. Peu de moyens, mais c’était le cas dans tout l’hôpital ».

Même son de cloche avec le témoignage de Charlène : « Je pense être suffisamment protégée au sein de mon lieu de travail. Néanmoins, il existe toujours des risques et cette protection n’est arrivée que tardivement par manques de moyens et de mesures. Les premières semaines étaient chaotiques et angoissantes même si je ne suis pas au contact de patient atteint du Covid ou en exercice dans des unités dédiées ». Cependant, Olivier relativise : « Notre encadrement a su se réorganiser quotidiennement face à l’évolution de la crise et en fonction des moyens qu’il avait. À ce jour, nous avons chacun une tenue de soignant complète, ce qui nous permet de ne pas exposer nos habits civils ainsi que des masques chirurgicaux ».

Charlène soulève un point intéressant : « Je me sens beaucoup moins protégée à l’extérieur de mon lieu de travail. Une angoisse persiste à l’idée d’une contamination au sein de mon service suite à un déplacement extérieur ». Elle met en cause les gestes barrières qui ne sont pas toujours respectés par les Français qu’elle relie à « un manque total de protection et d’informations claires pour les citoyens dans leurs déplacements et activités ». En espérant que le déconfinement n'accentue pas ce relâchement.

Rachel Roberge-Mazeure

* Selon un sondage Odoxa-Adviso Partners qui a été réalisé par Internet du 25 au 30 mars 2020, auprès d’un échantillon de 3 004 Français représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus (méthode des quotas).

**Le prénom a été changé

[1] Olivier est infirmier au sein d’une Antenne Médico-Psychologique qui intervient pour les urgences psy dans un centre hospitalier. Il a pour but d’intervenir lors de crises, d’organiser un suivi dans les différents services hospitaliers et de participer à d’autres équipes d’Ehpad (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) ou d’autres structures médico-sociales de l’établissement.

[2] Béatrice est secrétaire comptable dans un établissement qui gère l’hébergement et l’accueil de jour d’adultes en situation de handicap mental.

[3] Charlène est neuropsychologue. Elle exerce auprès de personnes souffrant de maladie neurodégénérative et présentant des troubles psycho-comportementaux en lien avec la pathologie. Son temps de travail est divisé à 80% entre une unité cognitivo-comportementale et à 20% en soins de suite et de réadaptation.

[4] Michel est chef de service dans un établissement qui gère l’hébergement et l’accueil de jour d’adultes en situation de handicap mental.

[5] Laure est maîtresse de maison au sein d’une Maison d’Enfants à Caractère sociale. C’est un établissement social ou médico-social, spécialisé dans l’accueil temporaire de mineurs en difficulté.

[6] Anne** travaille dans la grande distribution, elle s’occupe de la mise en rayon des produits.

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