La crise climatique, «formidable opportunité» pour les acteurs de la finance

«Demain, la classe ouvrière américaine va contre-attaquer» lançait Donald Trump la veille de son élection en 2016. Le Brexit et l’élection de Bolsonaro semblent eux aussi être un sursaut du peuple contre « l’establishment ». Dans leur livre, Marlène Benquet et Théo Bourgeron montrent pourtant à quels point ces nouveaux modèles politiques dérégulés et autoritaires profitent aux élites financières.

Et si finalement une partie des élites avait soutenu massivement le Brexit, l’élection de Trump et celle de Bolsonaro ? Et si les élites voyaient dans ces victoires politiques un moyen d’accroître la déréglementation financière pour s’enrichir davantage tout en mettant en place un régime autoritaire garant de leurs intérêts ?

Ces suppositions prennent le contre pied des analyses médiatiques au lendemain de ces évènements. « Trump a gagné contre toutes les élites » dans le Figaro, le Brexit est « une victoire du populisme et de l’antiélitisme » selon la Croix, et sur RTL, on comprend que l’élection de Jair Bolsonaro est l’avènement du « populisme ».

Marlène Benquet et Théo Bourgeron dans leur livre "La finance autoritaire, vers la fin du néolibéralisme" choisissent comme point de départ et fil rouge le Brexit de 2016 au Royaume-Uni. Cet évènement politique majeur, tsunami politique outre-manche, est analysé presque unanimement par les spécialistes comme une victoire « du peuple contre l’Union Européenne ».

En épluchant les comptes de campagnes publics du Brexit, les auteurs se rendent compte que le secteur financier a consacré presque les deux tiers de son investissement dans le référendum au soutien du « Leave », c’est-à-dire au Brexit.

Le secteur de la finance a massivement soutenu le Brexit

Les élites financières ont contribué à cet évènement politique, loin des analyses hâtives qui affirmaient que le Brexit était une victoire du peuple contre l’establishment et le monde de la finance.

Mais c’est néanmoins la défaite d’une certaine élite. Ceux que Marlène Benquet et Théo Bourgeron appellent les « acteurs de la finance historique, de la première financiarisation ». Les grandes banques, les sociétés d’assurances, les banques d’investissements. Ceux qui jouissaient de la place centrale de la City dans l’Union Européenne, du marché commun et s’accommodaient des demi-mesures promulguées à Bruxelles pour tenter de réguler le secteur.

Oui, ils ont perdu. Mais les chiffres sont là, la majorité des financiers a inondé la campagne de ses dons et de ses influences pour sortir de l’Union Européenne. Ces autres financiers sont les acteurs de « la seconde financiarisation », Situés aux marges les moins régulées du secteur financier (hedge funds, fond de capital investissement et de trading haute fréquence). Ils ont consacré 94% de leurs dons en faveur de la campagne « Leave » en 2016.

Les élites n’étaient pas d’accord entre elles. Contrairement à l’idée reçue, la classe dirigeante ne forme pas ou plus un groupe homogène.

Mais pourquoi ces acteurs financiers de la « seconde financiarisation » ont tout fait pour quitter l’Union Européenne ?

Pour eux, l’Union était toujours un obstacle à l’accumulation sans limite et à la dérégulation financière. Désormais les mains libres, ces nouveaux financiers souhaitent s’affranchir de toutes les dernières barrières fiscales pour devenir une sorte de « Singapour-sur-Tamise », pour reprendre une célèbre expression brandit par les partisans pro Brexit, une sorte de zone franche de la finance.

Il ne faut pas croire non plus que ce phénomène se limite au Brexit et aux financiers britanniques.

Ces mêmes acteurs ont poussé, grâce à leurs investissements et leurs présences dans différents lobbies et institutions, les élections de Trump et de Bolsonaro. Ces libéraux radicaux, au Royaume-Uni, au Brésil ou aux Etats Unis se regroupent dans les mêmes think-tank et les mêmes réseaux libertariens. Notamment l’Atlas Network, qui regroupe plus de 475 organisations à travers le monde.

« Ces quatre cents organisations forment une galaxie politiquement cohérente, définie par leur libertarianisme et par leurs connexions avec la « droite alternative » (alt-right) américaine comme avec les conservateurs pro-Brexit du Royaume-Uni », écrivent les auteurs, « elles agglomèrent un ensemble d’idées qui constituent le projet politique de la seconde financiarisation : libertarianisme, poursuite de l’œuvre thatchérienne, euroscepticisme, atlantisme, autoritarisme et climato-scepticisme ».

Ce dernier point intrigue. Pourquoi ces acteurs financiers et ces nouvelles figures politiques partagent l’idée selon laquelle le réchauffement climatique n’est pas ou peu lié aux activités humaines ?

Un régime parfaitement « adapté au nouveau régime climatique »

L’argent bien entendu. Pour les deux sociologues, le climato-scepticisme ou le climato-négationnisme n’est pas une « intime conviction » mais plutôt la « croyance en l’inexistence d’une solution politique et économique acceptable ». Autrement dit, en voyant la crise climatique uniquement via un prisme économique, « ils n’imaginent pas possible d’endiguer le réchauffement climatique pour un coût qui ne soit pas exorbitant pour eux-mêmes. ».

En plus de ne croire à aucune solution pour enrayer le réchauffement planétaire qui ne remettrait pas en cause le régime d’accumulation capitaliste dans lequel elle s’inscrit, cette nouvelle élite financière et politique voit, dans cette urgence climatique, un nouveau moyen de s’enrichir.

La raréfaction des ressources naturelles pousse certains financiers à s’intéresser à ces biens qui prennent de plus en plus de valeur. « Le désastre climatique est d’abord une occasion offerte aux promoteurs de la seconde financiarisation d’étendre aux écosystèmes et à la nature le champ des possibles de l’accumulation » soulignent Marlène Benquet et Théo Bourgeron.

 © Pixabay © Pixabay

Ces nouveaux acteurs, ces « financiarisateurs de la nature » à l’image de Ricardo Bayon, cofondateur d’un fonds d’investissement spécialisé dans les actifs naturels, ont une vision ultra pragmatique de la crise climatique. « [Ricardo Bayon] explique qu’au cours de la période précédente étaient rares, et donc chers, le capital et le travail, mais que dans la période à venir, la raréfaction des services que la nature nous procure accroîtra leur prix au point d’en faire les investissements les plus lucratifs ».

Marlène Benquet et Théo Bourgeron livrent une analyse fouillée et accomplie des nouveaux mécanismes à l’œuvre dans la finance mondiale. Ces nouveaux acteurs font de leur influence dans la vie politique le principal levier pour une dérèglementation autoritaire de l’ensemble de notre société. « Il est temps de connaître le nouveau visage des adversaires » concluent-ils.

La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme

Un livre de Marlène Benquet et Théo Bourgeron éditions Raisons d’agir, janvier 2021

Justin Carrette

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.